Joaillerie

Qui sont les mystérieux chasseurs de pierres précieuses ?

Naturellement discrets, souvent inconnus du grand public, les chercheurs de pierres des plus prestigieuses maisons de joaillerie ont accepté de nous dévoiler une partie de leurs secrets.
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C’est Shakespeare qui a raison: la passion s'accroît en raison des obstacles qu'on lui oppose. Comment expliquer autrement l’irrésistible attrait exercé par ces petits morceaux de roches pour lesquelles tant de passionnés sont prêts à commettre d’irrémédiables folies. Ces cailloux, ce sont les diamants, les rubis, les saphirs, les émeraudes. Dans le jargon, on les appelle des pierres précieuses parce qu’elles sont rares, chères, difficiles à trouver, et que leur formation naturelle, aux plus profonds des entrailles de la Terre, a nécessité plusieurs centaines de millions d’années. En somme, une conjugaison inouïe de chimie et de magie.

Ces gemmes d’exception sont dispersées un peu partout sur le globe. Leur extraction se fait en Afrique, en Colombie, en Birmanie ; les exemples sont innombrables même si certaines destinations sont plus prestigieuses que d’autres. Leur commerce se faisait historiquement en Inde mais désormais de remarquables maisons de joaillerie, anciennes ou plus récentes développent de superbes propositions créatives sur tous les continents.

Une destination bénéficie cependant d’une aura hors norme. Cette destination se trouve au centre du Paris historique, sur une surface bien délimitée. Il s’agit de la Place Vendôme. C’est un français qui écrit ce texte : on pourrait lui reprocher son un esprit cocardier déplacé. Pourtant, personne dans le monde ne songe à contester cette suprématie. Dire que les pierres les plus étourdissantes sont passées un jour ou l’autre trouvées dans les somptueux hôtels particuliers qui composent cette place ne suffit pas à expliquer le prestige de ce lieu unique. Pour comprendre la signature Vendôme il faut s’entretenir avec des spécialistes d’un genre très particulier: les chercheurs de Pierre.

Leur profession est nimbée de mystère. On ne connait pas leurs noms, encore moins leurs visages, et même l’intitulé de leur métier fluctue au gré des maisons: celui ci est “directeur des Acquisitions de gemme”, celui-là est “Expert acheteur Pierre”. Ils ne parlent pas tous d’une même voix, ils ont des parcours différents, des préférences pour certaines teintes, des affinités naturelles pour certaines pierres. Mais leur mission est la même: perpétuer le feu sacré qui caractérise l’excellence Vendôme. Ils sont à la fois le cœur vibrant des maisons de haute joaillerie et le gardien vigilant de leur âme.

Un mot revient souvent dans la bouche de tous les chercheurs de pierres : l’émotion. Tous s’accordent pour confirmer que la qualité de la pierre ne suffit pas. Il faut aussi un supplément d’âme. Chez Van Cleef & Arpels, le chercheur de pierres parle même de ‘caractère’. « Van Cleef & Arpels a toujours aimé les pierres exceptionnelles et ça, c’est quand même exaltant, dit-il. Moi j’aime les choses fortes, ça se traduit dans les gemmes forcement. Une pierre de caractère, ce n’est pas un critère, c’est une impression. Une sorte de charme.»

Thierry Robert est une légende dans le milieu fermé de la haute joaillerie. Tout le monde a entendu parlé de sa fameuse boussole qui lui sert à détecter, partout où il se trouve, la lumière du Nord, la meilleure selon lui pour examiner les pierres. La boussole a aujourd’hui fait place à un smartphone mais la passion elle, n’a pas changé. Personne ne connaît mieux la place Vendôme que lui. Il faut dire qu’il avait tout juste un an lorsqu’il pénétra pour la première fois au 26 place Vendôme : il accompagnait son père qui était l’expert en pierres de Monsieur Boucheron. Il portait une barboteuse rouge. Il le sait car ses parents lui ont raconté mille fois que Fréderic Boucheron en l’apercevant le surnomma : le diable rouge. « Mon père a travaillé 50 ans chez Boucheron. Il a aussi été un professeur merveilleusement patient avec moi ». Il a 22 ans lorsqu’en 1970, Gérard Boucheron l’engage au service des pierres. « Lorsque mon père a pris sa retraite, je suis devenu l’acheteur de Boucheron, c’était en 1982 ».

Comme son père, Thierry Robert est un merveilleux pédagogue. Son regard franc s’illumine lorsqu’il sort de sa poche quelques émeraudes pour nous dispenser un petit cours de minéralogie. « Reconnaître une pierre, au fond ce n’est pas difficile mais le plus dur c’est de savoir reconnaître sa beauté ». Quelques conseils ? « Une pierre doit briller 24 heures sur 24 heures, c’est pour cela que lorsque j’achète une pierre de couleurs, je l’examine matin, midi et soir. » A t’on encore une pierre qu’on rêve d’avoir ou de trouver ? « Bien sur, j’essaie depuis des années de trouver un diamant rose, coussin, de plus de 20 carats. Il faut savoir rêver dans la vie. » Une pierre historique préférée ? « j’en ai trois : mon père s'était attaché à trois pierres étalons: un saphir birman, un rubis birman, une émeraude de Colombie. Un jour, le directeur du magasin les a vendues. Mon père fut inconsolable. Je serai heureux de les revoir ».

Agée de 20 ans, Françoise Roche était déjà représentante place Vendôme. 4 ans plus tard, une fois son diplôme de gemmologie obtenu, elle faisait son entrée chez Cartier à la haute joaillerie. « J’étais la plus jeune acheteuse de la maison. A l’époque chez Cartier, c’était la seule maison où il n’y avait que des femmes aussi bien au département diamants, qu’à celui des perles et des pierres de couleurs. Que ce soit chez Mauboussin, chez Boucheron ou chez Van Cleef, les acheteurs étaient des hommes. C’était un milieu non pas machiste mais très masculin ».

Aujourd’hui Françoise prodigue son talent chez Chaumet où elle est responsable des pierres de couleurs, c’est à dire les rubis, les émeraudes et les saphirs. Pas des diamants ? « Traditionnellement Place Vendôme, vous aviez deux acheteurs. Un pour les diamants, l’autre pour les autres pierres précieuses. Ce ne sont pas les mêmes métiers, ni les mêmes réseaux, les mêmes marchands ». La raison de cette distinction est assez simple : « Il faut deux ou trois ans pour devenir un diamantaire, comprendre un certificat. Pour pouvoir acheter des pierres de couleurs et devenir un bon négociant: il faut 10 ans.». Cela explique le fait que Françoise qui prévoit de partir à la retraite dans une douzaine d’années, forme actuellement son successeur.

« Choisir une pierre de couleurs est très difficile. Contrairement aux diamants, la provenance d’une émeraude, d’un rubis ou d’un saphir est décisive. Une cliente avisée parlera volontiers de saphir de Ceylan, de rubis Birman, d’émeraude de Colombie. Une émeraude de Colombie et une émeraude de Zambie n’ont pas les mêmes “jardins”, ni la même couleur, ni évidemment la même valeur ». Sa pierre préférée ? « j’ai une tendresse naturelle pour le Saphir Paparadja mais sinon j’ai eu un choc pour trois pierres dans ma vie : un saphir paparadja que j’ai vu au doigt d’une cliente au debut de ma carriere, elle ignorait completement ce qu’elle avait au doigt! L’autre pierre c’est un rubis de trente carats que j’ai vu chez Cartier et la troisieme c’est un saphir birman de 34 carats que nous avons dévoilé lors de notre derniere collection de haute joaillerie consacrée à la nature: une somptuosité !

Chauffage ? Non merci.

Que vient on chercher place Vendôme ? Françoise est catégorique : « Les clientes sont certaines en venant ici de ne trouver que des pierres non chauffées. Il faut savoir que certains rubis et saphirs sont presque incolores lorsqu’on les trouve dans la nature. Le fait de les chauffer permet d’intensifier leurs couleurs. Toutes nos grands-mères le savaient. Certaines chauffaient leurs pierres dans des casseroles d’eau chaude. Sauf qu’ici Place Vendôme, contrairement à votre bijouterie de quartier, vous ne trouverez jamais de pierres trafiquées. ». On tente la question généraliste : Y a t’il un goût Vendôme ? La encore, Françoise trouve des réponses franches et directes : « Une maison qui a 230 ans d’existence développe quasi naturellement un gout pour les très belles pierres précieuses, des pierres aux origines les plus cotées, comme par exemple les origines birmanes, cachemire, colombie etc. On ne peut pas comparer des maisons comme Mellerio, Chaumet, Boucheron, Cartier avec des maisons plus récentes ou des maisons qui ont volontairement, comme Mauboussin, choisi de quitter le territoire de l’excellence. On n’utilisera jamais ce que certaines maisons appellent du ‘lilas de France’ qui est en fait de l’améthyste ni de topaze bleue irradiée. C’est inconcevable dans une maison comme la notre. ».

Fines ou précieuses ?

Quelle est la grande évolution de ses dernières années ? « Certainement l’utilisation de pierres fines. On peut voir de superbes bijoux Napoléon III avec des topazes roses et Suzanne Belperron utilisait avec le talent que chacun connaît des pierres fines et ornementales. Puis ce mouvement est tombé en désuétude. Au moment ou les joailliers de la place Vendôme ont lancé dans les années 90 ce qu’elles ont appelé les “lignes boutiques”, les pierres fines ont refait leur apparition. D’abord sur des lignes “accessibles” puis dans les collections de haute joaillerie ». Du coup, on se demande presque s’il est encore pertinent de faire la distinction entre les pierres précieuses et les pierres fines. « Oui, dit Françoise. Les pierres précieuses sont plus rares même si les tourmalines Paraiba peuvent atteindre des prix conséquents. Notre dernière collection comprenait un ensemble de spinelles rouges de Tanzanie, d’un éclat incroyable, elles ressemblaient à des fraises Haribo. On les a toutes vendues en trois jours ce qui se comprend : il vaut mieux acheter ce genre de pierres fines qu’un rubis de moyenne qualité ».

Question de taille.

La place Vendome, c’est aussi une histoire de taille. Taille ? Ce mot dans la joaillerie ne désigne pas une grandeur mais une technique. Une pierre est taillée par un lapidaire. Il y a naturellement une ‘french touch’ qui est très recherchée. Françoise Roche la décrit ainsi : « On n’aime pas ici les petites facettes que vous voyez au Sri Lanka, ni la façon de tailler allemande qui fait ressembler les pierres à du strass. Le gout Vendôme, c’est une taille avec des grandes facettes. On a une culasse qui est harmonieuse, ni ventrue, ni ronde : elle n’est pas « robole » comme on dit dans le jargon. Il y a une délicatesse, une symétrie. Pour l’obtenir il faut des lapidaires exceptionnels. Sans modestie, on peut dire que la main française n’a pas de concurrent. C’est pourquoi le monde entier vient faire tailler ses pierres à Paris. Ce sont les lapidaires parisiens qui vont former leurs confrères de la mine Muzo à Bogota. Inutile de préciser que nous ne travaillons qu’avec les meilleurs et qu’ils sont très peu nombreux. C’est ça aussi le supplément d’âme de la Place Vendôme”.

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