L'Officiel Art

Fondation Hippocrène

Portée par la conviction que les jeunes sont les acteurs du futur de l’Europe, la Fondation Hipprocrène, créée en 1992, a pour objectif de soutenir la réalisation de projets concrets visant à rapprocher les jeunes Européens dans les domaines de la culture, de l’éducation, social et humanitaire. Poursuivant la vision et l’engagement de son créateur Jean Guyot, l’un des pères fondateurs de l’Europe, la Fondation orchestre notamment un cycle d’expositions annuelles d’art contemporain et la remise d’un prix de l’éducation à l’Europe. Rencontre avec Michèle Guyot-Roze, présidente de la Fondation, peu avant son passage de relais à son neveu et petit-fils des fondateurs, Alexis Merville.
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Propos recueillis par William Massey

Portrait par Giasco Bertoli

L’OFFICIEL ART : La Fondation Hippocrène est une fondation familiale qui, à travers une pluralité d’actions et de soutiens à destination des jeunes d’Europe, œuvre pour l’avènement d’une véritable citoyenneté européenne. A l’origine de la fondation dont vous êtes aujourd’hui, Michèle Guyot-Roze, la présidente, une vision : celle de votre père Jean Guyot. Comment cette vision a t-elle présidé à la création de la Fondation ?

MICHÈLE GUYOT-ROZE : En effet, pour comprendre la genèse de la Fondation, il faut remonter assez loin dans la vie de mon père (né en 1921). Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il réussit le concours de l’Inspection générale des Finances. Il exerce ensuite la fonction de conseiller auprès de Robert Schuman aux Finances. Sa rencontre avec Jean Monnet le propulse alors comme premier directeur de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) créée en 1951. Ce devait être assez formidable de voir se réunir ainsi des peuples qui s’étaient fait la guerre et décider de faire du charbon et de l’acier des instruments de paix. Symboliquement et philosophiquement, le geste était très fort. Très marqué par les deux guerres mondiales, qui avaient “suicidé l’Europe”, et notamment par la Première Guerre, que son propre père avait faite, mon père était un fervent artisan de la paix. Ces moments fondateurs de la construction européenne semaient les prémisses de la Communauté Economique Européenne (1957) qui deviendra l’Union Européenne. Le parcours professionnel de mon père l’amènera ensuite vers la banque Lazard où il devient principal responsable des secteurs industriels français. Bien qu’exerçant dans le secteur privé, il aura toujours, chevillée au corps, cette passion européenne, ce dont peuvent encore témoigner les personnes qui l’ont connu. Lorsqu’il a cessé son activité de banquier, il a souhaité formaliser son engagement via une fondation, qu’il a créée avec ma mère Mona Guyot en 1992. Convaincu que l’idée européenne se construirait tant par les institutions que par les relations interpersonnelles, notamment des jeunes de différents pays, il fixe à la Fondation Hippocrène l’objectif de soutenir la réalisation de projets concrets portés par ces jeunes dans les domaines de l’éducation et de la culture surtout, mais aussi social et humanitaire. Si le programme Erasmus parvient très bien à cela dans le champ de l’éducation, il n’en reste pas moins qu’il s’adresse à un public limité. Quant au soutien à la culture, c’est un sujet très important pour l’Europe, qui ne bénéficie pas de l’attention nécessaire.

La Fondation Hippocrène puise son nom dans la mythologie grecque : le cheval ailé Pégase fit jaillir cette source éponyme d’un rocher qu’il frappa de son sabot sur le mont Hélicon. Par son lien avec les Muses, le lieu devint par la suite emblématique de l’inspiration poétique. Aspiration utopique de la Fondation, mais aussi choix très clair de l’action. Comment la vision de Jean Guyot s’incarne t-elle concrètement, de ses débuts jusqu’à aujourd’hui ?

En 1992, mon père s’était entouré de quelques personnes pour trouver des projets à soutenir. A l’heure où l’Internet était encore balbutiant, la mise en relation avec de potentiels porteurs de projets était bien plus ardue qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il avait ainsi trouvé quatre ou cinq projets à soutenir. Parmi les projets soutenus au cours des premières années, et pour n’en citer que quelques-uns : le Groupe des Belles Feuilles – un think tank qui réunit de jeunes dirigeants de tous les horizons professionnels et actifs dans le domaine européen –, l’Orchestre Colonne, qui propose des concerts d’éveil pour les jeunes, ou encore L’Image aigüe, une compagnie de théâtre lyonnaise dirigée par Christiane Véricel, qui réunit notamment des jeunes de milieux défavorisés de différents pays d’Europe, qui se produisent ensuite sur scène. A l’approche de 2000, mes parents ont décidé de marquer le coup en organisant un grand concours. En effet, pour eux qui étaient nés en 1921, cette date revêtait une dimension quasi magique. Pour recueillir les projets, ils ont fait ouvrir un petit site Internet. Plus de 300 dossiers sont arrivés ! Mes parents ont décerné trois prix, avec des montants assez élevés. Cet épisode a eu un petit retentissement et a donné de la visibilité à la Fondation.

A son décès en 2006, mon père a laissé à la génération suivante un héritage moral, celui d’entretenir la flamme qu’il avait allumée. Il avait toujours voulu que la fondation soit familiale. J’ai alors repris la présidence que je continue à exercer. Ma nièce, Dorothée Merville, est directrice, et plusieurs membres de la famille font partie du conseil d’administration. Nous sommes une petite structure, n’employant qu’une salariée, et reposant essentiellement sur le bénévolat familial et sur les amis pour juger les projets qui nous sont soumis.

Aujourd’hui, nous recevons en moyenne 300 projets par an, et nous en sélectionnons entre 40 et 50. La plus grande majorité d’entre eux est de très bonne qualité mais il faut évidemment faire des choix. Les membres du comité remettent leurs avis au fur et à mesure et se réunissent une fois par an. La directrice de la fondation et moi-même recevons ensuite les porteurs de projet pour le choix final. Ces échanges nous permettent d’évaluer la pertinence des projets et leur impact potentiel

“Un lieu vivant pour construire l’Europe de demain” Alexis Merville

Depuis 2001, la Fondation Hippocrène s’incarne dans un écrin architectural et historique unique, l’ancienne agence de l’architecte Mallet-Stevens. En quoi cette étape dans la vie de la Fondation a t-elle permis d’accroître son rayonnement ?

Mon père était soucieux de donner un siège à la Fondation avant de disparaître. C’est par une chance extrême qu’il a découvert, en 2000, ce lieu inspirant, qui lui a donné envie d’aller plus loin que les missions initiales de la Fondation. Il a ainsi initié des expositions d’art contemporain intitulées “Propos d’Europe” dès 2002 avec pour objectif de mettre en lumière la scène artistique des pays d’Europe. Cela a permis à la Fondation de gagner en notoriété.

Les expositions “Propos d’Europe” ont permis de présenter un véritable kaléïdoscope de la création artistique européenne contemporaine. Comment ce programme a t-il évolué depuis 2002 jusqu’à la quinzième édition intitulée “Expanding Frontiers”, inaugurée à l’automne 2016 ?

Lors des premières éditions, mon père a fait appel à la commissaire Pascale Le Thorel qui a organisé des expositions thématiques avec des artistes de différents pays d’Europe. Puis, à partir de 2008, j’ai pris le parti de mettre en valeur chaque année un pays différent : la Hongrie, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique. En 2012, pour célébrer les 20 ans de la Fondation, nous avons organisé deux expositions à un mois d’écart sur la plasticité du langage, partant du lettriste Isidore Isou jusqu’à des artistes contemporains tels que Johan Creten et Mounir Fatmi, en passant par Raymond Hains et Alighiero Boetti. Cette exposition représentait pour moi la fin d’un cycle et j’ai cherché à réinventer notre modus operandi, tout en affirmant le double ancrage artistique et européen de ce programme. Assumant le fait de ne pas être des experts de l’art contemporain, nous avons alors pensé à inviter une fondation européenne qui, elle, y serait dédiée, et d’imaginer une collaboration originale : la Fondation Hippocrène prendrait en charge le financement d’une exposition dont la fondation invitée assurerait le commissariat. Et c’est ce que nous avons fait en 2013 avec la Fondation Giuliani (Rome), en 2014 avec la David Roberts Art Foundation (Londres) et en 2015 avec la Fondation Haubrok (Berlin). Cela leur offre une belle visibilité à Paris, au moment de la Fiac. Pour nous, c’est une opportunité de créer avec eux un tissu de fondations européennes. Nous n’avons pas de plan déterminé, tout est affaire de rencontres et d’entente avec des structures compatibles avec notre fonctionnement. En outre, nous n’avons pas de cahier des charges restrictif, mais nous encourageons la présence d’artistes européens dans les accrochages – une Europe au sens large –, et de préférence plutôt jeunes… mais si ce qui compte vraiment est la jeunesse de l’œuvre.

Pour l’édition 2016, la fondation a accueilli des œuvres de la collection de Rolf et Venke Hoff, grands collectionneurs norvégiens depuis trente ans, qui exposent à la Kaviar Factory située sur les îles Lofoten. Ce couple est passionné et recherche vraiment à transmettre sa passion à la jeunesse. Les artistes présentés sont principalement norvégiens et scandinaves. Je trouve qu’il est intéressant d’apporter au public parisien ces artistes qu’il ne connaît pas forcément.

Vous faites partie du Conseil d’Administration de la Fondation Hippocrène depuis 2001. Vous avez donc accompagné des projets portés par Jean Guyot, projets que vous avez poursuivis et approfondis après sa mort en 2006, lorsque vous avez repris la présidence de la Fondation. En 2009, vous avez inauguré un volet nouveau avec le Prix Hippocrène de l’éducation à l’Europe. Comment cette initiative prolonge t-elle les objectifs de la Fondation ?

L’idée de ce prix est née à la suite du résultat des élections européennes de 2009 où l’abstention parmi les jeunes avait atteint des sommets. Nous en avons déduit qu’il devait y avoir un problème dans la manière dont on leur parlait de l’Europe. Concrètement, il s’agit pour un professeur et sa classe de présenter un projet innovant touchant à la citoyenneté européenne via la rencontre et l’échange avec de jeunes Européens. En 2010, la première édition a été organisée en partenariat avec l’Académie de Paris. Nous avons organisé une très belle remise de prix dans le Grand salon de la Sorbonne en présence des trois finalistes pour chaque catégorie – primaire, collège, lycée et professionnel. Ce fut un succès et le Ministère de l’Education nationale est devenu partenaire depuis 2011.

Ce prix libère une énergie formidable. Cette année, nous avons remis le Grand Prix à une classe de 5e qui, en collaboration avec un collège anglais, avait mené un très beau travail sur les réfugiés. Ils ont étudié les voies migratoires au cours du temps et montré que nous sommes tous issus de l’immigration à un moment ou à un autre : Victor Hugo lors de son exil, Einstein, Bob Marley…

D’autres projets consistaient en la création d’une voiture écologique ou encore d’un panneau solaire… Le prix peut atteindre tous les milieux sociaux, les zones rurales, les classes professionnelles, car notre envie est bien de stimuler l’envie d’Europe parmi les jeunes de tous horizons. Le Prix revêt une importance croissante pour la Fondation, notamment en termes de budget, puisqu’il y a une dotation financière à la clé. La cérémonie de remise a lieu au Parlement européen à Strasbourg. Les jeunes peuvent visiter l’hémicycle, une expérience particulièrement marquante au moment des votes lorsqu’il est plein.

“Nous recevons en moyenne 300 projets par an, et nous en sélectionnons entre 40 et 50. La grande majorité d’entre eux est de très bonne qualité mais il faut évidemment faire des choix.” Alexis Merville

La Fondation Hippocrène place au cœur de sa philosophie l’adhésion à une vision positive de l’Europe, qui prend vie à travers les divers projets qu’elle soutient (plus de 600 depuis sa création). A titre personnel, quel regard portez-vous sur l’Europe ?

Nous vivons dans un monde très différent aujourd’hui de celui qu’a connu mon père. Il a connu le “non” français au référendum sur le traité constitutionnel, mais il est toujours resté extrêmement déterminé. J’ai toujours essayé de conserver cette détermination ainsi que d’exercer un regard critique sur les institutions. Je suis par exemple choquée par l’incapacité à prendre des décisions au niveau de la zone euro alors qu’il y a des occasions de le faire et par le manque de cohésion des pays qui voudraient s’associer plus étroitement. Les jeunes ne comprennent plus ce qu’est l’Europe, il y a un problème de transmission, et donc un oubli des origines et de l’ambition pacifique de l’Europe. Le Brexit en est le révélateur le plus récent.

Tout ceci ne m’empêche pas d’être européenne et me conforte dans l’idée que ce que nous faisons à la Fondation est important parce que toutes ces rencontres individuelles sont le meilleur rempart contre les guerres de toutes sortes. Il me semble que l’Europe ne diminue pas la nationalité de chacun, au contraire, elle la renforce. L’identité européenne consolide l’identité nationale car nous sommes plus forts ensemble.

À LIRE
Jean Guyot, un financier humaniste, par Alessandro Giacone, CNRS éditions, 2015.

À VOIR
Fondation Hippocrène, 12, rue Mallet-Stevens Paris 16, T. 01 45 27 78 09, www.fondationhippocrene.eu.
Ouvert du mardi au samedi de 14h à 19h, pendant les expositions
ou sur rendez-vous.fondationhippocrene.eu

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