Art

Fondation d’entreprise Galeries Lafayette

by Emmanuel Rubin et Yamina Benaï
01.01.2017
À une année de son ouverture au public, automne 2017, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette a dressé, à travers une exposition-manifeste – “Faisons de l’inconnu un allié” – un état des lieux d’un projet ambitieux par le nouveau rôle assigné à l’artiste et une pleine inscription dans le champ sociétal et créatif. L’Officiel Art s’entretient avec Guillaume Houzé, président, et François Quintin, directeur délégué.

Propos recueillis par Emmanuel Rubin et Yamina Benaï
Portrait par Giasco Bertoli
(Guillaume Houzé, à gauche, et François Quintin)

 

L’OFFICIEL ART : Depuis 2013, et avant son ouverture à l’automne 2017 au 9, rue du Plâtre, à Paris, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, via Lafayette Anticipation, s’est engagée auprès des créateurs – plasticiens, stylistes de mode, designers –, afin de favoriser la création d’œuvres nouvelles. Ce postulat suggère confiance mutuelle et intelligences collectives. Pourquoi une telle volonté est-elle née ?

GUILLAUME HOUZÉ : Depuis toujours les Galeries Lafayette sont au plus près des attentes des artistes de leur temps. Ceci dans une approche ni opportuniste, ni conjoncturelle mais historique. Le rapport à la création est au cœur du projet entrepreneurial des Galeries Lafayette, depuis maintenant près de cinq générations. Ainsi, le fondateur Théophile Bader – mon arrière-grand-père – était un visionnaire, un génie du commerce qui, très tôt, avait compris que travailler avec les artistes contribuait à créer une dynamique de son métier de commerçant mais, dès le départ, il avait appréhendé le rapport philanthropique à la création. Dans cet esprit, il a proposé des collaborations aux Frères Adnet, à Charlotte Perriand... En 1946, les Galeries Lafayette ont accueilli la deuxième édition du Salon de Mai et sa nouvelle génération d’artistes – Gruber, Giacometti, Staël…–, l’atelier de Maîtrise dirigé par Jean Adnet concevait et produisait des objets et du mobilier confiés à des artistes et designers tel Jean Paulin. Initialement, il y a donc eu dans le projet commercial des Galeries Lafayette une très forte filiation avec les artistes, doublée d’une ferme volonté personnelle et familiale de les soutenir et de leur donner les moyens d’“anticiper”. Tel est le lien naturel avec le projet actuel que l’on porte depuis plus de trois ans, au sein de notre Fondation d’entreprise, qui s’est donné pour mission d’accompagner les artistes et les créateurs dans une approche interdisciplinaire. Chacune des grandes disciplines qui nous animent aujourd’hui sont profondément inscrites au cœur du projet Galeries Lafayette, et je n’éprouve aucune gêne à établir des liens entre les projets : l’un commercial, l’autre philanthropique. Cette deuxième entité a pour vocation de servir l’intérêt général, et nous maintenons une totale étanchéité entre les deux.

"Dessiner un nouveau modèle de centre de la production artistique."

Dans le cadre que vous avez défini, pourquoi avoir choisi de favoriser la création d’œuvres nouvelles ?

FRANÇOIS QUINTIN : Dans nos toutes premières discussions, Guillaume Houzé a posé d’emblée le principe d’un laboratoire dispensateur d’expérimentation, un lieu de vie et d’échanges aussi bien avec, qu’entre les artistes et créateurs. Notre projet est de dessiner un nouveau modèle de centre de la production artistique. Car même si de nombreux musées et galeries produisent, nous avons constaté, durant les trois années de travail et d’observation écoulées, que nombre des projets que nous avons produits n’auraient pas pu être réalisés par des galeries ou des musées. Par exemple, en 2015, nous avons produit 7,070,430K of Digital Spit, a Memoir, un livre à brûler, à la manière du papier d’Arménie, constituant la première monographie d’Anicka Yi. Sorte d’ex voto sur la notion de perte de la mémoire, pour lequel nous avons sollicité le créateur de parfum Barnabé Fillon, autour duquel nous avons réuni une équipe pour mener à bien ce projet titanesque. Semé d’une quantité de difficultés techniques liées aux matériaux et au façonnage, qu’il nous a fallu surmonter… pour finalement obtenir cinq cents exemplaires d’un ouvrage éphémère de 250 pages : aucune institution ni galerie n’aurait été en mesure d’actionner une telle production, pas uniquement sur le plan financier, mais en termes d’accompagnement proposé à l’artiste. Car à nos yeux, il s’agit avant tout de produire une intelligence collective, générer un lien où le projet est la figure centrale sur laquelle l’artiste fournit une pensée singulière qui se trouve enrichie, mise en complémentarité des différents savoir-faire incarnés par une équipe. Pour, in fine, mettre au monde une entité qui est non seulement un objet tangible mais aussi l’aboutissement d’une opération collégiale. C’est ce dont a témoigné “Faisons de l’inconnu un allié”.

GH : Sans provoquer de mariages forcés, il nous a semblé très important de montrer en quoi aujourd’hui un plasticien se met en relation avec un designer, qui échange avec un créateur de mode, un performeur ou un danseur. Pour illustrer notre conception de la création envisagée non pas exclusivement sous l’angle des arts plastiques, nous avons mis en place le programme Lafayette Anticipation, dont le nom identifie bien l’intention : poser les jalons de ce que sera demain le projet. Et qui nous a permis de tester, expérimenter, nous confronter à des problématiques afin de définir la juste tonalité de ce que l’on continue de mettre en œuvre.

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Misha Hollenbach, "Altona", 2015, in Utopia I, Perks and Mini, 2016.
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Anicka Yi, "The Last Diamond", 2015, 7,070,430K of Digital Spit, installation, dimensions variables, portes de sèche-linge, diffuseurs, parfum. Collection Lafayette Anticipation – Fonds de dotation Famille Moulin.
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Yngve Holen, "Cake", 2016, techniques mixtes, quatre parties, une pièce, 145,1 x 96,5 x 250,7 cm, collection Lafayette Anticipation – Fonds de dotation Famille Moulin.

Qu’est-ce qui vous incités à placer la production au centre du projet de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette ?

GH : Depuis plusieurs années nous avons mené des ateliers de réflexion, notamment avec le concours d’Amo, think tank de l’agence d’architecture Oma, pour identifier les possibles apports d’une fondation au XXIe siècle. Une série de thématiques et mots-clés a émergé des attentes et des débats dont “expérimentation”, “laboratoire“, “production”. Notre conviction en a été renforcée d’ancrer ces éléments comme points distinctifs du projet, au même titre d’ailleurs que la manière très singulière dont on a mené le travail, en conviant à la réflexion une série d’intervenants : artistes, sociologues, urbanistes, historiens. En cela, nous sommes un lieu producteur d’objets mais également d’idées. Régulièrement, l’équipe, autour de François Quintin, travaillera à une programmation forte de thèmes à débattre, qui s’exprimera dans le programme d’expositions et d’activités.

 

Il s’agit véritablement d’une démarche rhizomatique, où les entités se répondent entre elles et s’amplifient pour former un tout en progression permanente : un ensemble organique qui se nourrit de l’intérieur et de l’extérieur. Un modèle inédit en matière de production artistique.

FQ : Ce qui en renforce l’originalité est que les moyens mis en œuvre sont importants, en termes financiers, mais également au regard des espaces et des outils convoqués. Nous allons ainsi équiper un atelier fait sur mesure, pensé à la manière d’un couteau suisse, d’une précision et d’une ingénierie de haute qualité. Mais la vraie destinée du projet repose sur la question humaine : l’équipe – concise – est composée de gens extrêmement pointus, qui savent mener avec les artistes et les créateurs un travail de compréhension, d’intelligence et d’enthousiasme. Pour cela, nous avons engagé un directeur de production, Dirk Meylaerts. Il nous a fallu du temps pour le trouver mais c’est quelqu’un d’exceptionnel, une sorte de superchef d’atelier qui possède la pensée de l’outil, de la fabrication avec une intelligence non seulement de la main mais encore de la 3D, et son cortège de technologies qui ont radicalement modifié le rapport au faire.

Du fait de votre approche globale prévoyant un accompagnement technique, financier et curatorial des créateurs, Lafayette Anticipation se définit comme un centre de production artistique. Qu’est-ce qu’un tel modèle apporte à la perception, donc au travail de l’artiste, notamment au regard du futur lieu visible en dur dans la ville qui, possiblement, sortira l’artiste de son isolement pour l’inscrire dans le collectif ?

GH : Il est important de rappeler que le lieu revêt une fonction à l’aune d’une double activité : visible et invisible. Visible car nous prévoyons au moins 1 000 mètres carrés d’espace d’exposition librement accessible qui permettront au grand public de se confronter aux différents enjeux de monstration, et envisagé comme une continuité avec l’espace public, la rue. Mais en réalité l’épine dorsale du projet sera totalement invisible, centrée sur les artistes. Ce lieu de travail performant sera fortement imprégné de la présence des artistes, mais nous sommes vigilants à ne pas donner à voir ce laboratoire.

 

FQ : Il n’est pas indifférent de souligner les a priori du public sur ce qu’est l’artiste aujourd’hui, en lien avec l’héritage romantique de l’artiste personnifié. Or, l’artiste n’est peut-être pas une personne mais une figure, une valeur sociale et, à ce titre, on peut penser qu’à l’instar d’un cinéaste entouré de moyens pour le son, l’image, la lumière… l’artiste n’ait plus à assumer seul les charges d’un project manager. La notion d’artiste ayant évolué, pourquoi n’appliquerait-on pas à l’art des méthodes de travail d’intelligence collective, tout en respectant la notion essentielle de singularité de la pensée ?

 

Votre futur espace accompagnera donc l’artiste très en amont, et ce faisant invitera le public à une compréhension de son travail.

GH : La Fondation a un rôle extrêmement opérationnel, permettre à l’artiste d’avoir les bons interlocuteurs, agir rapidement : très loin, donc, du simple modèle distributif de fonds. L’artiste donne naissance à quelque chose qui est la somme d’un effort collectif. Comme l’a démontré le sociologue et penseur américain Howard Becker, auteur de l’ouvrage Les Mondes de l’art, qui pose très clairement la question : l’œuvre d’art n’est-elle pas le fruit d’une quantité considérable d’acteurs, dans lequel la pensée de l’artiste est prééminente ? C’est ce sur quoi nous allons communiquer et échanger dans ce futur bâtiment. Un échange où tous les acteurs sont convoqués. A cet effet, et depuis 2013, nous avons mené une série de partenariats avec pour objectif de créer un réseau et un écosystème très puissants aussi bien au niveau local qu’à une échelle internationale (Centre Pompidou, Kunsthalle de Bâle, Moma PS1, New Museum, Performa...). Dans le cadre du Conseil d’administration de la Fondation que je préside, j’ai sollicité quatre personnalités très qualifiées : Chris Dercon (ex-directeur de la Tate Modern, aujourd’hui à la Volksbühne de Berlin), Laurent Le Bon (directeur du Musée Picasso), Martin Hatebur (président de la Kunsthalle de Bâle) et Li Edelkoort (spécialiste des tendances), pour contribuer à la réflexion générale.

"La notion d’autorité, à mon sens, gangrène beaucoup le monde de l’art prompt à s’approprier la “découverte” ou la monstration de tel artiste."

D’une certaine façon, vous participez au mûrissement du travail de l’artiste, de sa perception et de sa réflexion.

FQ : Nous avons constitué une équipe dotée de cette intelligence à pouvoir enrichir les projets sans conduire les artistes dans des conceptions qui leur seraient étrangères. C’est à cet endroit-là que se développe un savoir-faire très particulier.

 

GH : C’est là pour moi la vertu du modèle privé car qu’est-ce qui me permet de mener ce projet de Fondation ? La force des convictions familiales. Nous n’avons pas vocation à nous substituer aux galeries d’art dont les projets sont d’ordre commercial, le fait qu’une famille porte ce projet permet un temps de réflexion beaucoup plus long.

 

Dans cette idée qui est la vôtre que toutes les formes d’art s’augmentent les unes les autres, n’y a-t-il pas un risque de déperdition de sens ?

FQ : L’interdisciplinarité suppose un contexte d’échange, ce qui implique que la parole et la pensée de l’artiste sont respectées. Les valeurs convoquées sont dans notre engagement, l’intelligence, la compréhension, l’enthousiasme : il s’agit pour nous de permettre à l’artiste d’achever un travail, de l’amener plus loin. Souvent, nous fournissons des réponses techniques mais aussi un sujet de réflexion. Comme dans le dialogue extrêmement fructueux avec Tyler Coburn qui, via Ergonomic Futures, fait une étonnante proposition de mobilier destiné aux visiteurs des musées à l’horizon 2116. Le visiteur n’aura alors plus la même physionomie et peut-être pas les mêmes attentes et attention. Dans le cours de production de ces objets, des discussions très poussées ont été tenues, interrogeant l’artiste sur sa position : se plaçait-il en tant que designer qui dessine des objets, ou artiste qui compose un mobilier ? En filigrane se pose la question de la réalité administrative, juridique de cet objet. Laurence Perrillat, administratice de la Fondation, est une personne clé qui travaille également sur les aspects très délicats du type de contrat à établir, notamment au regard de la propriété intellectuelle.

 

“Faisons de l’inconnu un allié” a constitué une manière de témoignage de l’engagement de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette auprès des artistes, en termes de croisements de genres, de médiums et d’intention. Comment le choix de chacun des quatorze créateurs de l’exposition a-t-il été opéré ?

FQ : La Fondation invite, c’est un lieu de programmation qui, ici, a la vertu d’être elle-même collective. La notion d’autorité, à mon sens, gangrène beaucoup le monde de l’art prompt à s’approprier la “découverte” ou la monstration de tel artiste. Nous recherchons un registre autre, et la programmation collective commence par nous, l’équipe, notre façon d’opérer les choix et les invitations. Pour ce faire nous avons demandé à trois commissaires de nous rejoindre : Anna Colin, Hicham Khalidi et Charles Aubin. Tous trois vivent à l’étranger – Londres, Bruxelles et Marrakech, New York – où ils développent des activités multiples dans le monde de l’art.

 

Leur dimension internationale était-elle un élément décisif pour vous ?

GH : C’est une volonté très forte d’avoir cette “importation” de l’étranger, capable de nous fournir d’autres points de vue.

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Cally Spooner, "On False Tears and Outsourcing", 2016.
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Tudio Brynjar & Veronika, "The Circle Flute", 2016, dessin préparatoire pour la fabrication d’une flûte de 2,50 m de diamètre.
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Photographie montrant Faek Borkhoche (grand-père de Rayyane Tabet) tenant le serpent découvert dans sa tente alors qu’il travaillait comme traducteur pour l’archéologue Max Van Oppenheim, sur le site de fouilles de Tell Halaf, en Syrie, le 5 juin 1929.

“Faisons de l’inconnu un allié” se situait au-delà d’une simple exposition ; c’était une sorte de manifeste sur le travail accompli depuis 2013 et qui va se développer à l’avenir. Comment avez-vous mis au point ce titre ?

FQ : Dans le cadre de nos sessions curatoriales, nous avions, à la manière d’un mood board, fixé aux murs un grand nombre de morceaux de papier portant des phrases, des mots, des idées... à un moment l’un de nous a dit : “let’s make an uncertainty an ally”. Cette notion de l’incertitude est largement débattue aujourd’hui, ce qui me semble intéressant mais quelque chose me taraudait parce que cela ne restituait pas véritablement le sentiment dans lequel nous étions, l’incertitude étant trop déterminée sur un potentiel ou un objet. Puis le champ s’est clarifié et l’un de nous a affirmé qu’il s’agissait non de l’incertitude mais de l’inconnu, parce que la dimension humaine que sous-entend le terme est à la fois plus juste au regard de nos activités, mais aussi de cette inquiétude aux multiples visages du monde d’aujourd’hui.

 

A travers ce dialogue interdisciplinaire la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette entend-elle prendre part aux grands débats de société ?

GH : Je rejoins l’idée que l’un des rôles de l’artiste est de témoigner, notamment sur les vrais questionnements de la société. Nous sommes ainsi très soucieux de travailler avec des artistes attentifs à ces problématiques. Il y a un lien avec le fait que tout projet artistique implique de négocier avec l’inconnu, l’artiste ne sait pas d’emblée ce qu’il va faire. Il nous appartient donc de construire avec lui, en considérant que cet inconnu est un allié que l’on va rejoindre et avec lequel on va élaborer des pistes de réflexion.

 

En faisant le choix d’un tel type d’exposition, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette émet un point de vue à destination de ses visiteurs : quelles typologies de publics visez-vous ?

GH : Tous les publics, de la même façon que les Galeries Lafayette sont une grande maison ouverte à tous. La Fondation devra répondre aux mêmes envies, nous avons l’ambition de recevoir des visiteurs extrêmement qualifiés de même qu’un public novice. Là est notre positionnement.

 

A l’aune de l’identité des Galeries Lafayette qui, dès leur création, ont rompu les codes de l’époque – à savoir envisager le grand magasin comme un pôle pour observer, admirer sans passage forcé à l’acte d’achat – votre expérience d’héritier de cette pluralité des publics a-t-elle servi de matrice à la Fondation ?

GH : Créées en 1894, les Galeries Lafayette sont le plus jeune des grands magasins, et si mon arrière-grand-père a choisi cet endroit-là, c’est pour bénéficier de la proximité de la gare Saint-Lazare et de son volume de visiteurs et clients potentiels. Le grand magasin est rapidement devenu un lieu de vie, d’échange, de partage, où humer l’air du temps. Cette volonté d’ouverture à tous est, par exemple, ce qui fait le lien avec les projets initiés à la Galerie des Galeries (boulevard Haussmann). Ma volonté était de briser les barrières et de rendre lisible, visible, et accessible au plus grand nombre un matériau artistique vers lequel chacun est libre d’aller ou non. Les Galeries Lafayette Haussmann reçoivent 35 millions de personnes par an, soit 100 000 au quotidien, proposer dans ce lieu un espace d’exposition était une manière de montrer au plus grand nombre le travail des artistes, et d’offrir à ceux-ci une caisse de résonance unique. On ne peut ignorer d’où l’on vient et où l’on va. Donc, au moment de réfléchir le projet de Fondation, notre désir a été immédiat de penser un lieu le plus ouvert possible, perceptible, d’ailleurs, dans le fait que l’architecture de la Fondation soit traversante. Nous envisageons déjà le lien d’un projet plus général mené avec le BHV, ce qui permettra un axe culturel très fort.

"Nous avons instauré des process rigoureux, ainsi, par principe, nous versons toujours des honoraires aux artistes, de même qu’aux intervenants des conférences.."

En dehors des expositions, quels autres dispositifs de transmission prévoyez-vous pour rendre tangible l’échange entre artistes et publics ?

FQ : Au rez-de-chaussée, outre les restaurant, café, librairie, nous avons une sorte d’agora dotée d’une programmation qui permettra, de façon libre, de confronter le public à des enjeux de discussions, de conférences, de performances, de conversations, de concerts. Nous accueillons et respectons tous les regards. L’artiste qui vient travailler est aussi un public, et le public qui vient converser, participe à la production : si l’on parvient à faire en sorte de créer cette jointure qui fasse du public non pas un visiteur passif mais qu’il ressente la part de prise en compte de sa lecture et de sa vision, si l’on parvient à faire comprendre que personne n’est exclu du débat, alors nous aurons vraiment remporté une victoire.

 

Le futur bâtiment concrétisera de façon évidente le projet qui est vôtre de constituer une plaque tournante et évolutive de la parole, des formes et des idées : quel cahier des charges en termes de concept et d’idées a été livré à Rem Koolhaas/Oma et quelle en est sa restitution ?

GH : Très tôt nous avons fait le choix familial de recourir à un très grand architecte, naturellement nous avons pensé à Rem Koolhaas, pour la qualité et l’ampleur des projets qu’il a réalisés, et parce qu’il a théorisé les questions d’interdisciplinarité, d’hypermodularité et de flexibilité, et a mené une réflexion très singulière sur la question du retail et du shopping. Dès 2012, un an avant la création de la Fondation, j’ai convié Rem Koolhaas à un projet d’exposition à la Galerie des Galeries, dans le cadre du centenaire de la coupole : “1912-2012 chroniques d’un parcours créatif”, Oma a ainsi réalisé l’exposition avec nos équipes. J’avais alors choisi Koolhaas pour sa pensée et sa connexion avec les disciplines qui nous sont chères : les arts plastiques, la mode. En réalité, on ne lui a pas véritablement communiqué de cahier des charges, nous sommes partis d’une discussion qui s’est vraiment densifiée au fil de nos échanges. Il s’agit d’un bâtiment en U doté d’un amphithéâtre central, nous avons pris en compte tout l’existant du bâtiment et avons installé un dispositif de plancher mobile qui permet de réunir les deux ailes et de démultiplier les différents usages et potentiels de l’espace. Nous créons donc des machines capables, suivant les projets, de moduler, évoluer, muter. D’où le terme de Mutant Stage que Koolhaas a choisi pour qualifier la nature flexible de l’espace, et qui donne son nom à une série de courts métrages chrorégraphiques et architecturaux produits par la Fondation. Ainsi, le projet va continuer à se développer dans le temps, et dans vingt-cinq ans, il sera autre chose qu’à son ouverture car enrichi de toute l’expérience que l’équipe, le public et l’architecture vont lui prodiguer.

 

La configuration actuelle du monde, fractionné entre les bâtisseurs de frontières de toutes sortes et les tenants de la libre circulation des idées, du mélange des genres et de la rencontre est-elle apte à recevoir un projet d’une telle ampleur ?

GH : Il est même urgent de se placer avec cette ouverture dans la possibilité d’entamer les dialogues. Revaloriser le “goût de la perte”, considérer que l’on peut se perdre sans se dénaturer sont des notions difficiles à faire entendre aujourd’hui du fait de l’enfermement, de la xénophobie qui incitent certains à se replier et à se rassembler sur leurs propres certitudes. Il faudrait que le goût de la perte soit générateur de joie individuelle et collective. Nous sommes un centre d’art, situé au cœur de Paris, mais dans le même temps nous trouvons des façons de décentrer en permanence, de réinterroger. Je crois sincèrement que le fait d’être très proches des artistes et de veiller à construire une entité qui soit de l’ordre du projet, autour duquel nous puissions rassembler largement, activer des correspondances, susciter des liens garantit l’ambition d’un réel projet de société. Dans cette perspective-là, l’art contemporain, du fait de la distance qu’il s’impose, apporte une contribution sans être ni pesant, ni forcément politique. On l’identifie comme très cérébral, mais de par le mode de réflexion que lui assigne la Fondation, il en devient très modeste dans sa manière d’aborder et d’apporter sa voix.

 

FQ : Cette humilité-là, comme l’a souligné Guillaume Houzé, est aussi un postulat, une certaine façon de s’adresser au public. Le projet ne fait pas 35 000 mètres carrés, mais 2 500, une échelle, donc, située au plan humain.

 

La Fondation s’implique fortement auprès des artistes et créateurs dans la production des œuvres : au plan financier, comme humain via un commissariat : quelle est la destination des œuvres ainsi réalisées ?

FQ : Nous avons instauré des process rigoureux : ainsi, par principe, nous versons toujours des honoraires aux artistes, de même qu’aux intervenants des conférences. Tous les projets menés avec les artistes sont conçus dans leur intérêt et, dans certains cas, nous procédons effectivement à l’acquisition d’œuvres car si la collection n’est pas la cause de la Fondation, elle peut être une des conséquences. Le fonds de dotation qui a permis la création de la Fondation est un projet familial. Guillaume Houzé et sa grand-mère, Ginette Moulin, ont donné une part de leur collection personnelle au fonds de dotation pour constituer un fonds au départ. Depuis trois ans, il procède à des acquisitions via un collectif de commissaires. En revanche, concernant la Fondation, Guillaume Houzé a tenu au statut de Fondation d’entreprise. De fait, plusieurs branches du groupe assurent le financement de la Fondation, c’est pourquoi nous menons une action de sensibilisation auprès des collaborateurs de l’entreprise. Il nous paraissait crucial de leur montrer qu’il s’agit d’un projet d’entreprise, que nous réalisons tous ensemble. La force et la sincérité du dialogue avec Guillaume Houzé sont très porteuses.

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