L'Officiel Art

Asia Now, ou quand la scène asiatique investit Paris

Parmi les rendez-vous les plus prisés de la semaine Fiac, Asia Now (16-20 octobre) est aujourd'hui, et à l'aune de quatre précédentes éditions, une référence en matière de monstration de la scène asiatique. Cette année encore sa programmation riche et diversifiée offre un très bon cru, dont un focus sur la scène underground, que les commissaires Pierre-Alexandre Mateos et Charles Teyssou décryptent pour “L’Officiel Art”.
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Elle est la première foire parisienne entièrement concentrée sur la scène artistique d'Asie : Asia Now entame cette saison une cinquième édition placée sous le signe de la réussite d'une vision. Celle qu'Alexandra Fain – fondatrice de la manifestation – s’est construite et porte au cœur de la capitale. Une sélection exigeante de galeries et une programmation d'événements satellites ambitieuse et amplifiée au fil des éditions a favorisé l'entrée de nouveaux arrivants. Ainsi, la foire accueille pour la première fois Chambers Fine Art (Pékin, New York), Galleria Continua (San Gimignano, Pékin, Les moulins, Habana), Over The Influence (Hong Kong, Los Angeles), Star Gallery (Pékin), M97 Gallery (Shanghai) ainsi que Gallery 55 (Shanghai). Avec, au total, une cinquantaine de galeries, Asia Now si elle est une foire à taille humaine, n’en reste pas moins une occasion unique d'observer un large panorama de la création asiatique contemporaine avec les œuvres de plus de 250 artistes originaires de Chine, d’Asie du Sud-Est, d’Asie Centrale, de Corée et du Japon. En complément, la Foire invite un commissaire d'exposition auquel est confié la mise au point d’une exposition dédiée, d’un programme de performances et de conversations ; ainsi qu’une sélection personnelle de jeunes galeries. L’édition 2019 reçoit Xiaorui Zhu-Nowell, conservateur adjoint au musée Guggenheim de New York qui a choisi de ne pas retenir l’angle régional pour explorer une approche thématique dont le titre est IRL (In Real Life), “dans la vraie vie”, portant un éclairage sur les artistes nés à l'ère digitale...

L'OFFICIEL ART : Dans un pays ultra-verrouillé tel que la Chine, comment et où s’exprime la contre-culture ?

PIERRE ALEXANDRE MATEOS & CHARLES TEYSSOU : Un élément vital pour une scène contre-culturelle, a fortiori dans un pays ou la liberté d’expression n’est pas admise, est sa capacité à construire une communauté autour d’un ensemble de codes dont seuls les initiés sauront déchiffrer leurs significations ou même déceler l’existence de ce langage. Le hanky code dans la communauté homosexuelle des années 1970 est un exemple d’invention sémantique vestimentaire assez connu à cet égard. Pour la scène clubbing et queer de Shanghai, cela s’exprime principalement par la musique et la mode. C’est l’artiste Nam June Paik qui prédisait que la culture qui subsisterait dans le futur est celle que l’on peut transporter dans son esprit. Si l’on place cela en perspective avec l’invention d’internet, on observe comment le vêtement ou la musique deviennent les premiers véhicules par lesquels différentes scènes communiquent. Contrairement à l’art ou au cinéma, par exemple, il y a une forme d’horizontalité plus importante dans l’échange et la production de musique ou la composition vestimentaire. Les Virtual private network (VPN) qui sont les systèmes permettant d’accéder au western-web ont été à ce titre essentiels dans l’émancipation de la scène chinoise, en permettant l’échange de titres, de références, d’informations avec d’autres communautés. Il existe également des phénomènes contre-culturels sur le web chinois que l’on désigne par le néologisme chinternet. Un exemple médiatisé concerne une personne de style gothique qui, s’étant vu refuser l’accès à un train à Guangzhou, a décidé de protester sur l’application Weibo avec le hashtag #ASelfieForTheGuangzhouMetro qui a ensuite été repris par des millions d’usagers. Ou encore l’usage de memes désenchantés moquant une société matérialiste et ultra-compétitive, qui reprennent certains préceptes bouddhistes (tel la frugalité) en les associant à de l’ironie pour donner lieu à une contre-culture appelée mourning culture ou Sangwenhua. Il existe un rapport schizophrénique à ce double usage d’internet de l’Est et de l’Ouest. C’est ce nouvel enjeu d’accès à l’information qui a donné le titre à notre programmation CHINA VPN. Les clubs constituent les endroits privilégiés où se cristallisent ces nouvelles scènes alternatives.

 

Qui sont les principaux acteurs de cette scène et quels sont leurs outils d’expression ?

Dans le cadre de notre programmation à Asia Now, nous avons invité des personnes issues à la fois de la scène clubbing et de l’art contemporain. Parmi elles, Lhaga Koondhor (Aka Asian Eyez) : dj et programmatice dont l’un des projets s’intitule NVSHU, qui organise les soirées parmi les plus intéressante de la nuit shanghaienne. La particularité de son collectif est qu’il s’établit autour de dj féminins/queer/LGBTQ+ jusque-là absents des circuits nocturnes. En mettant en place des workshops de deejing féministes, elle forme de nouveaux musiciens à s’engager et opère des croisements entre différentes scènes géographiques. Le nom NVSHU renvoie à un langage secret appelé Nüshū inventé par des femmes dans la Chine rurale du 19e siècle afin de communiquer leurs pensées les plus intimes hors la surveillance de la société patriarcale. Pour la soirée de dj set que nous organisons, elle a invité Shushu, une dj habitant à Paris. Cette dernière est proche du label Genome6.66Mbp dont la ligne fait la part belle à l’avant-garde chinoise électronique dont font partie Hyph11e, Dirty K, RVE, Khemist, Charity ou Noctilucents. En parallèle de cela nous avons invité le label Proxi fondé par Erwan Sene et Antonin Roux : tous deux s’intéressent, entre autres, au concept de sino-futurisme et à ce que cette notion recouvre au plan musical.

 

Quels sont, à vos yeux, les lieux – tout juste émergents ou un peu plus installés – les plus intéressants et prometteurs de la scène chinoise ?

C’est une sélection subjective mais en termes de clubbing, il s’agirait sûrement de Oil Club à Shenzhen qui propose une programmation s’éloignant de l’EDM plus basique pour privilégier des artistes aventureux et ésotériques comme Yikii & Dasychira, 66sulk66 ou encore Warmchainzz. Shanghai peut compter sur le All Club pour une ligne musicale expérimentale. Ce club fait aussi le pont avec des labels berlinois tels Pan ou Janus. S’y côtoie une foule queer et variée sur des beats de techno glaciale ou de happy-hardcore. Le collectif NVSHU y organise des workshops et des soirées. Les club-kids aux looks hallucinants y sont aussi nombreux. Si cette scène est en pleine effervescence, elle subit aussi de nombreux contrôles voire des raids policiers. Cette scène alternative n’est pas à l’abri d’une période de glaciation et de raidissements des autorités. Ces lieux sont vitaux dans le développement de poche de libertés et de singularité dans une société de surveillance particulièrement accrue.
 

CHINA VPN, A GLIMPSE INTO CHINESE SUBCULTURES”, sous le commissariat de Pierre-Alexandre Mateos & Charles Teyssou, vendredi 19 octobre, de 14h à minuit.

Programme :

14h-15h : Conversation en anglais modérée par Pierre-Alexandre Mateos & Charles Teyssou avec la participation de Cheng Ran et Lhaga Koondor (aka Asian Eyez).

16h-17h : Conversation modérée par Pierre-Alexandre Mateos/Charles Teyssou, puis projection des films “JOSS” de Cheng Ran et “Item Idem”.

20h-minuit : DJ set.
 

ASIA NOW, 9, avenue Hoche, Paris 8, du 16 au 20 octobre.

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