Voyages

Chiapas, le nouveau rêve Mexicain

by Mathieu Trautmann
06.06.2017
Situé à l’extrémité méridionale du pays, l’état du Chiapas est le berceau de la civilisation maya. Entre villages coloniaux colorés, jungle tropicale et réminiscences romantiques de l’armée Zapatiste du sous commandant Marcos, de fabuleux vestiges précolombiens que les “circuits découverte” du club med nous permettent de découvrir, et surtout de comprendre. voyage dans une réalité magique.

Photos par Henry Roy

Comment s’effondrent les civilisations ? épidémies, révoltes, invasions étrangères, déforestations massives, usure de la population ; les théories ne manquent pas et le défaut de consensus des historiens semble se justifier de causes qui sont tout aussi complexes qu’elles sont toujours multiples. mais la notion même d’“effondrement” d’une civilisation ne signifie nullement la fin de son rayonnement. des millénaires avant qu’un courant isolationniste pousse les hommes à se retrancher derrière des murs de préjugés, les mayas connaissaient l’écriture, les mathématiques, l’astronomie. ils avaient bâti des temples monumentaux, développé un art sophistiqué, mis en place une société structurée qui comptait à son apogée plusieurs dizaines de millions d’habitants. mais la civilisation maya ne s’inscrivait pas uniquement dans la réalité de ses découvertes et de son savoir. un lien puissant unissait les hommes au surnaturel. Ce peuple collectif et guerrier, adorateur d’un roi-soleil qu’il considérait comme le représentant de leurs dieux sur terre, sacralisait la mort, voyait dans la nature la manifestation des dieux, et plaçait l’être humain au centre de l’univers. Sa disparition préfigurait l’avènement d’un monde ordinaire, sceptique et réaliste ; elle représente la fin d’une des dernières civilisations magiques.

 

L’état du Chiapas est un territoire complexe et contrasté, où l’expression d’un rêve ancien se confond à la réalité du monde contemporain. un monde paradoxal, au sol regorgeant de multiples richesses mais qui reste aujourd’hui l’un des états les plus pauvres du pays. un déséquilibre que le combat mené par l’armé zapatiste a toutefois permis de réduire : cédant à la pression internationale, le gouvernement y a depuis construit des routes, ouvert des hôpitaux, inauguré des écoles, et transféré aux indiens l’exploitation du patrimoine culturel et écologique local. organisés en coopératives, ils perpétuent ainsi le lien que leurs ancêtres entretenaient avec la mère nature ; une proximité commune à l’ensemble des civilisations précolombiennes, omniprésente dans les croyances et dans les arts, dans la philosophie et dans les rites. en territoire maya, le sacré ne se contente pas du beau, il aspire au sublime, dédaigne les distractions pour s’adonner à la passion. on le comprend peu de temps après avoir atterri à l’aéroport Chiapa de Corso, quand, avant même d’avoir eu le temps de souffler, on se retrouve à sillonner le canyon du Sumidero à bord d’un bateau conduit par un garçon de 18 ans. d’emblée, la nature semble vouloir nous rappeler à notre devoir d’humilité. entourés d’immenses parois dont les cimes découpent le bleu du ciel cinq cents mètres au-dessus de nous, on mesure peu à peu ce que sera notre voyage. Sur les rives, des crocodiles se prélassent dans un bain de boue. plus loin, des charognards alignés sur une plage asséchée nous observent passer. Çà et là, des cascades de verdure tropicale jaillissent autour de zones humides. dans cette gigantesque faille géologique où serpente le río grijalva, l’ombre se joue de la lumière, les formations calcaires sculptent des formes étranges, les rayons du soleil creusent dans la roche des reliefs révélant furtivement des figures qui semblent nous épier. “Il n’y pas meilleure artiste que la nature”, nous souffle anilú, notre guide, érudite intarissable et amoureuse inconditionnelle de la civilisation maya. Certes, la nature est belle et débordante de créativité, mais face à ce spectacle, on devine qu’elle doit être également exigeante, parfois même intraitable. C’est peut-être pour se remettre au jugement de sa toute puissance qu’en 1534, acculés par l’armée espagnole, les mayas Chiapas choisirent de se jeter du haut de l’une de ces murailles plutôt que de se rendre. un sacrifice que le pays a voulu honorer en gratifiant la région de leur nom.

Lorsque les conquistadors atteignirent le Chiapas, la civilisation maya s’était déjà éteinte, éparpillée en une multitude de villages autonomes. la résistance fut faible et désorganisée, et les espagnols n’eurent aucune difficulté à s’y déployer. San Cristóbal de las Casas fut la première capitale de l’état. fondée en 1528, elle se situe dans les hautes plaines, à 2 300 mètres d’altitude. profitant de son rang, elle s’y développa et s’embellit jusqu’à devenir l’une des plus belles cités coloniales du mexique. Son charme est aujourd’hui intact. il s’apprécie dans ses rues pavées étroites, dans les toitures en tuiles rouges de ses maisons colorées, dans la multitude de ses édifices publics et religieux, ou à l’ombre de ses arcades qui abritent boutiques et restaurants. lorsqu’on y arrive, on goûte à l’atmosphère apaisante, puis on pose nos valises à l’hôtel Casa mexicana, un ancien couvent aux tons ocres qui s’articule autour d’un patio verdoyant. Sur les conseils d’anilú, on savoure au bar la “meilleure margherita de la région”, et on sort se promener, les yeux écarquillés et le cœur léger.

San Cristóbal de las Casas a perdu depuis longtemps son rang de capitale administrative, mais elle n’en demeure pas moins celle de la culture. C’est une cité tranquille et souriante où l’héritage amérindien est visible partout : sur les visages d’une population qui est l’une des moins métissées du pays, dans les vêtements aux motifs colorés que portent fièrement les femmes, ou dans la langue que parlent les indiens tzotzils qui peuplent les environs. à cette population se mêle une jeunesse issue de tous les horizons. Si une partie d’entre elle a été attirée par l’écho romantique qui entoure l’action menée ici par le sous-commandant marcos en 1994, beaucoup y sont venus poursuivre pacifiquement son combat en rejoignant l’une des nombreuses ong qui s’y sont installées depuis. Car San Cristóbal de las Casas est devenue aujourd’hui une ville symbole d’identité culturelle et de commerce équitable. Cet élan fraternel se mesure lorsqu’on visite les petits villages indiens des alentours. à zinacantán, outre le tissage pratiqué dans le respect de la tradition maya, l’aide extérieure a permis aux cultivateurs de fleurs de se développer et d’acquérir un savoir-faire qui fait aujourd’hui la réputation du lieu. à San juan Chamula, commune située à une dizaine de kilomètres de San Cristóbal, l’esprit solidaire se constate en sillonnant le marché vers lequel convergent producteurs et artisans de la région. grâce aux microcrédits, ils ont pu acquérir des pick-up qui leur permettent désormais de vendre directement leurs produits sans avoir à passer par des intermédiaires ; des “coyotes”, comme on les nomme ici. San juan Chamula est un village à part, régi par les us et coutumes, célèbre dans le monde entier pour les rituels syncrétiques pratiqués au sein de son église. avant d’y pénétrer, anilú tient à nous mettre en garde : “Ne prenez aucune photo. L’endroit est soumis à un règlement strict et l’enfreindre pourrait vous conduire en prison.” on opine timidement de la tête, puis on franchit la porte ornée de trois arches colorées. à l’intérieur, ce qui surprend de prime abord est l’odeur mêlée de sous-bois et de cire qui emplit nos narines. on comprend rapidement pourquoi : débarrassé de ses bancs, le carrelage de la nef est tapissé d’aiguilles de pins. posées à même le sol ou disposées sur des tables alignées contre les murs, des milliers de bougies éclairent l’endroit. assis par terre, des petits groupes se répartissent un peu partout, entourant le chaman venu les purifier. Chaque rituel se déroule sous les prières et les lamentations. il se pratique à l’aide d’herbes fraîches, d’alcool de riz, de bougies, d’œufs, plus singulièrement de Coca-Cola, et d’une poule qui sera sacrifiée en fin de cérémonie. l’expérience est étourdissante, on en ressort, comme c’est souvent le cas en territoire maya, oscillant entre réflexe prosaïque et ravissement enchanté.

À ce stade du voyage, on a déjà compris que le Chiapas n’est pas une destination tout à fait comme les autres. S’y rendre, c’est effectuer un retour pour tenter de percevoir les fondements d’une autre réalité ; une réalité où la magie inspire chaque décision et où tout être humain est un élément important dans l’harmonie de l’univers.
Comprendre la situation de sa population nous permet d’aborder en toute conscience ce que nous réserve la suite : la découverte des vestiges de l’une des plus importantes civilisations précolombiennes.
Il faut cinq heures de route pour parcourir les 225 kilomètres qui séparent San Cristóbal de palenque. un parcours freiné par les innombrables ralentisseurs qui traversent la route et dont la présence a pour unique objectif d’inciter les voyageurs à s’arrêter dans l’une des échoppes qui bordent le chemin. pour atteindre notre destination, nous quittons les hautes plaines pour gagner les basses terres, passant d’une végétation de montagne à une forêt tropicale humide. partis avant l’aube, on observe le bleu sombre du ciel prendre rapidement des nuances orangées. la brume s’accroche au sol, les derniers nuages résistent. Soudain, un éclat rouge embrase l’horizon. puis le soleil apparaît, puissant, majestueux. Sur la route, on s’arrête prendre un petit déjeuner dans la jungle, on s’émerveille devant les 40 mètres de chute d’eau de misol-ha, et on se laisse tenter par un plongeon dans l’un des bassins aux eaux turquoise que remplissent les cascades d’agua azul. lorsqu’on arrive à l’hôtel villa mercedes de palenque, le jour tire à sa fin. le personnel nous accueille chaleureusement et on déguste un verre de margherita sans alcool en appréciant la hauteur sous plafond du hall recouvert d’un toit en chaume. puis, sagement, on laisse ofelia nous guider jusqu’à nos bungalows en tâchant d’écouter ses explications sans se laisser distraire par son magnifique profil maya. le premier site que nous visitons le lendemain est celui de bonampak, fameux pour ses trois chambres aux murs recouverts de fresques. afin d’y accéder, on abandonne la voiture pour parcourir les neuf derniers kilomètres à bord d’un van affrété par la communauté des indiens lacandons. les lacandons (“veilleurs de la jungle”) vénéraient le site bien avant qu’il ne soit découvert, en 1946. ils en ont aujourd’hui la gestion. C’est une ethnie pacifique qui n’a jamais souffert de l’évangélisation, fuyant l’avancée des conquistadors en s’enfonçant chaque fois plus profondément dans la jungle.

Comparé à d’autres, bonampak est un petit site se composant d’une grande place et d’un escalier monumental qui monte à l’acropole. Comme souvent dans l’architecture maya, les marches de l’édifice sont hautes, et les grimper nécessite un effort. mais une fois le sommet atteint, on oublie la fatigue et on contemple la vue, imaginant, plus bas, la foule venue acclamer ses prêtres et dirigeants. un peu en retrait du bord, les trois chambres sont alignées. leur taille est modeste. leur porte, étroite et basse, constitue la seule source de lumière. dès que nous la franchissons, nous sommes saisis par l’intimité du lieu. projeté soudainement hors du temps, on se laisse étourdir par la richesse et la densité des peintures qui ornent la totalité des murs et des plafonds. les fresques datent de la fin du viiie siècle et dépeignent une série d’évènements liés à une bataille. la première décrit les préparatifs du combat et la cérémonie qui le précède. la deuxième montre une scène de guerre ainsi que la capture et la soumission des prisonniers, présentés nus à un roi inflexible. la troisième célèbre la victoire autour de danseurs et de musiciens. en observant cette œuvre unique tant par sa perfection technique que par la foule d’informations qu’elle nous fournit, on comprend que certains la comparent à la chapelle Sixtine. les détails sont précis et réalistes, les costumes sont raffinés et les coiffes ornées de plumes, les tons ocres se mélangent à des couleurs plus vives, dont le fameux bleu maya.
L’ambiance est tout autre lorsque, un peu plus tard, on découvre la cité de yaxchilan. plus difficile d’accès, le site s’étend le long du fleuve usumacinta, au cœur d’une jungle épaisse de laquelle nous parviennent les cris perçants des singes hurleurs. pour y arriver, une pirogue effilée nous dépose sur la rive. de là, on pénètre dans la forêt en suivant un chemin qui mène à un premier édifice pyramidal dont les contours se perdent dans la végétation. l’émerveillement est total, nos rêves de gamins comblés. ils le sont encore davantage lorsque, l’instant d’après, on sillonne, tête baissée et à la lumière de nos torches, les galeries sombres d’un bâtiment dont l’issue débouche sur un site vaste et aéré. ici, outre la majesté des édifices aux façades décorées de bas-reliefs, c’est la fusion du lieu avec la nature qui impressionne. loin de subir l’hostilité de la jungle alentour, l’endroit semble au contraire bénéficier de sa protection. l’atmosphère y est sereine, presque paradisiaque. assis sur l’une des terrasses qui surplombent le domaine, on essaye d’imaginer comment devait s’y dérouler la vie ; une vie harmonieuse mais difficile, rythmée par les conflits et les cérémonies, par les sacrifices que les dieux réclamaient constamment. une vie aux antipodes de l’image romantique décrite par les premiers explorateurs dont on aimerait, à cet instant, partager la vision. 
Mais la grandeur de la civilisation maya ne se mesure à sa juste valeur que lorsqu’on explore la majestueuse cité de palenque, l’un des ensembles les plus remarquables de l’architecture maya. entourée elle aussi d’une jungle dense et humide, elle s’articule autour d’une pyramide de neuf étages soutenant un temple au centre duquel une dalle dissimule un escalier débouchant sur une crypte. Son accès est désormais interdit au public, mais le musée tout proche permet de contempler la réplique de l’impressionnant sarcophage qu’elle renferme. les restes du roi pakal y reposent, entourés de bijoux et d’offrandes, le visage recouvert d’un masque en mosaïque. on constate l’importance de ce souverain-bâtisseur, qui régna soixante-huit ans, lorsqu’on sillonne les alentours : le palais, l’immense centre cérémoniel, le temple de la croix ou celui du soleil dont la façade est illuminée par les premiers rayons du jour ; les zones résidentielles qui s’étendent jusque dans la forêt, ou les nombreuses œuvres d’art qui célèbrent la dynastie : tout indique que vivait en ces lieux une communauté puissante et jalousée. et on ne peut s’empêcher de penser que cette insatiable soif de construction et ce désir absolu de prestige ont participé au déclin d’une civilisation dont le peuple avait pour habitude, quand il était usé par les conflits et les famines, de partir plutôt que de se révolter.
Alors, au lieu de songer aux multiples raisons qui menacent les sociétés, on préfère baisser les paupières pour s’abandonner un instant aux odeurs de la forêt, aux sifflements des oiseaux, aux couleurs chatoyantes des fleurs et des pigments qui ont accompagné notre voyage. l’esprit livré à la splendide imperfection du monde, on pense au cycle de la vie, aux mouvements des étoiles, à la place qu’occupe l’homme dans l’équilibre de l’univers, puis, avant de s’en aller, on se répète une dernière fois les paroles d’anilú : il n’y a pas meilleure artiste que la nature.

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Cimetière de San Juan Chamula.
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Statuette représentative du syncrétisme religieux mexicain, au marché de Sonora, Mexico.
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Fresque murale de David Alfaro Siqueiros, au ministère de l'Éducation nationale de Mexico.
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Chutes de Misol-Ha
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Dans une rue de San Cristóbal de Las Casas.
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Une vue caractéristique de San Cristóbal de Las Casas.
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Passantes dans une rue de San Cristóbal de Las Casas.
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Bas-relief du musée de Palenque.
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Église de San Juan Chamula.
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Dans une rue de San Juan Chamula.
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Résidence réservée aux prisonniers de marque de la cité de Palenque.
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Entrée du site maya de Palenque.
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Ruine de la cité de Palenque.

Carnet de route

Le Club Med ne se limite pas à ses villages. Très attaché à la culture des pays où il est implanté, il offre à ses GM la possibilité de partir à la découverte des richesses architecturales, artistiques et humaines des destinations en question. Des offres réunies dans la brochure “Circuits Découverte by Club Med”. Excursions de quelques jours permettant de combiner séjour en village et approche du pays, à l’image de cette “Escapade dans le Yucatan” de 4 jours/3 nuits (à partir de 1 490 €) et de ce “Grand Tour du Yucatan” de 9 jours/7 nuits (à partir de 2 490 €). Le Club Med propose aussi des formules Privilège comme ce nouvel itinéraire “Mexique précolombien” organisé sur mesure et pour lequel les clients sont reçus personnellement par un conseiller à l’Appartement privé que le Club Med possède sur les Champs-Élysées. Avec le spécialiste de la destination, le candidat au voyage évoque ses envies, ses préférences. Et l’itinéraire sera construit en fonction de ses attentes. Le circuit effectué par nos journalistes Mathieu Trautmann et Henry Roy est prévu en 12 jours/9 nuits au départ de Paris et affiché à partir de 3 590 €. Il comprend la visite de Mexico et de lieux confidentiels comme la maison de Frida Kahlo, le musée de la peinture murale à Teotihuacàn, l’approche (en individuel) de deux sites rarement visités en pleine jungle : Bonampak et Yaxchilàn, que l’on rejoint en pirogue, comme les explorateurs d’autrefois… Rens.

 

 

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