Pop Culture

Pourquoi il est urgent d'écouter Caetano Veloso, le génie de la musique brésilienne

La momification de son vivant, très peu pour lui : Caetano Veloso, figure totémique de la musique brésilienne, n’a de cesse de se réinventer, multipliant les projets, sautant d’aventure en aventure. La plus récente le voit revisiter son répertoire en compagnie du clarinettiste Ivan Sacerdote et se poser en premier opposant à la politique du président Bolsonaro.
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Imaginons un peu : en termes de popularité arithmétique Veloso serait au Brésil l’équivalent de feu Johnny Hallyday. Auquel il faudrait ajouter la crédibilité intellectuelle d’un Albert Camus. Et une volonté intacte de protester quand il le faut : devant la brutalité de la politique de Bolsonaro, le 25 janvier 2020, Veloso publiait une vidéo où il expliquait : «J’ai passé ma jeunesse à lutter contre la censure dans mon pays et contre la brutalité de la dictature militaire qui m’a jeté en prison et qui a tué et torturé tellement de personnes. Cela peut sembler incroyable, mais aujourd’hui je revis une telle situation où, sous couvert de la démocratie, le fascisme montre ses griffes. Le gouvernement brésilien ne mène pas seulement la guerre contre les arts et les créateurs, mais aussi contre l’Amazonie et les droits de l’homme en général. »

En effet, il a payé de sa personne  : né en 1942 à Santo Amaro, dans l’état de Bahia, exposé aux bienfaisantes radiations croisées du riche patrimoine national et des sons anglo-saxons bigarrés, son goût se forme sans contrainte ni académisme. Son pays le considère déjà avec un respect alimenté par deux alluvions, son œuvre et sa posture politique. Débutant tandis que la junte militaire impose une vision conservatrice, peu accommodante avec les libertés publiques (et l’expression artistique, comme c’est la règle sous n’importe quelle férule tyrannique), Veloso, assez peu sensible à ces injonctions, irrita si bien le régime qu’il fut arrêté, emprisonné trois mois, et finalement contraint à l’exil en février 69, en compagnie de Gilberto Gil. Il retrouvera le Brésil en 1972. Ce bouillonnement, artistique, intime, historique, donnera à son œuvre son allure irréductible aux convenances académiques : albums psychédéliques pétaradants (Domingo), hommages aux répertoires sud-américain (Fina Estampa) et nord-américain (A Foreign Sound), brisures rock abrasives (la trilogie Cê, Zii e Zie, clôturé par le déchirant Abraçaço), sambas éclatantes, cuivrées et savantes (Livro), pas de côtés quasi-expérimentaux (Estrangeiro et Circuladô), et on en passe encore et encore, des merveilles semées à l’intention des égaré-e-s. 

C’est donc penaud, un peu, en n’oubliant rien de tout cela, que l’on se présentait il y a deux ans devant lui, dans un appartement (prêté) à deux pas de…la place de Rio de Janeiro, pour évoquer un bel album enregistré avec ses trois fils.  On aurait pu se dispenser de cette anxiété : humble, généreux et patient, le Brésilien francophile (il reprend volontiers Salvador et Aznavour, et cite en exemples Truffaut et Godard) témoigne que les beaux esprits peuvent aussi avoir le talent de la politesse. 

 « Le premier son dont je me souvienne, c’est, enfant, celui des groupes de samba, le style de ma région, et le plus ancien qui soit né au Brésil, se souvient-il. Il y avait des fêtes chez moi, pendant lesquelles ma mère jouait des assiettes et du couteau, comme le fait aujourd’hui sur scène mon fils Moreno. 

La sœur biologique de ma sœur adoptive en jouait aussi magnifiquement, si bien que je l’ai invitée sur le disque que j’ai enregistré à mon retour d’exil. » 

A la radio, les musiques latines et nord-américaine se mêlent alors intimement à ces vibrations enfantines, esquissant un début d’explication à l’extraordinaire curiosité irriguant son inspiration, reliant intensité conjuguée au présent et respect de la tradition, mais un respect doué de vie, de mouvements. 

En fond sonore, comme une vibration, la bossa-nova, ce spectaculaire point d’équilibre entre musique savante et succès populaire, portée au premier plan par les fabuleux (au sens original, tant de génie semblant, avec le recul, appartenir à une fable) Antonio Carlos Jobim et João Gilberto, donnait une coloration supplémentaire à la formation de son imaginaire. « En Argentine, Astor Piazzolla faisait ce qu’il appelait de la musique moderne de Buenos Aires, pas du néo-tango. Quand il jouait au Brésil, il s’étonnait de recevoir un accueil populaire, fervent. Dans son pays, il était considéré comme très cérébral. Ici, quand les premiers disques de bossa-nova sont parus, ils étaient complètement radicaux, ils comportaient des éléments de cool jazz, en démontrant une compréhension profonde du legs musical brésilien. C’était si riche, audacieux. Ils auraient pu parler seulement à l’élite. Un ami de ma classe, m’en a parlé, en me jurant que puisque j’aimais les trucs bizarres, j’adorerais. En effet, je n’en ai pas cru mes oreilles ! Et quelques jours plus tard, je passais devant un bar tenu par un certain Boubou, qui le diffusait régulièrement, on se réunissait devant le café pour n’en rien rater.» 

Dix ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, la révolution punk, mi-carton, mi-béton, aspirera à plastiquer les vieux décors rock(oco), la problématique de Veloso et ses partenaires en aventures musicales débutantes différa : « La bossa nova était devenue la MBP, la musique brésilienne populaire, un peu hautaine, sûre d’elle, de bon goût, élitiste, nationaliste, tout ça à la fois ! Ce n’était plus cool du tout. Gilberto Gil me disait souvent qu’alors que nous étions sous un régime dictatorial, la musique n’avait plus aucune vitalité. Nous nous sommes intéressés de plus en plus au rock, à la pop, à des genres moins respectés, comme les boléros mexicains, sentimentaux. Ce qui me motivait, c’était surtout la littérature, les écrivains, comme Edgar Morin, qui avait travaillait sur le monde mythologique créé par Hollywood. Je le reliais à Jean-Luc Godard dont j’adorais les films. J’ai commencé à réagir contre le bon goût, établi, institutionnel. Nous étions des enfants de la bossa-nova, mais nous avons adopté une approche différente. A mon sens j’étais plus loyal et fidèle à la révolution qu’incarnait João Gilberto. »

Mettre en lumière de nouvelles perspectives sur la musique populaire, l’intégration de guitares électriques, l’infusion de la pop anglaise, la pratique du collage modelèrent le tropicalisme, moins une théorie figée qu’une pratique philosophique de la musique. « Cela n’a pas donné à un nouveau style, ou une fusion entre différents genres, nuance Caetano, c’était bien plus cubiste que cela. J’étais très influencé par la Nouvelle Vague, je voulais plutôt être cinéaste, mais il y avait trop de contraintes. Et la musique m’a kidnappé !

Au final, le tropicalisme a eu plus de conséquences tangibles qu’il n’a eu d’influence, il permet d’être plus ouvert à différentes réalités, musicales et géographiques, par exemple les villes côtières ont longtemps ignoré les créations en provenance des régions rurales, mal considérées. Il a aussi rendu le rock acceptable, même si cela était inévitable.» 

Moins évidente, en revanche, et assez mystérieuse, demeure l’attraction qu’il exerce sur des milliers (millions) d’individus n’ayant aucune connaissance en portugais, sans aucune idée de ce qu’ils reprennent volontiers en chœur yaourtier (précisons que nous en sommes). « C’est aussi le cas pour d’autres musiciens brésiliens, et je n’ai aucune explication. Je croyais que tout reposait sur les paroles que j’écrivais, peut-être que c’est le sentiment de partager un moment... Quand j’étais enfant, j’adorais aller à la messe, elle était donnée en latin, et je n’y comprenais rien, mais j’aimais ce moment. Avec ce projet familial, il y a beaucoup de codes culturels brésiliens, et je ne sais pas très bien comment ils seront perçus…même si nous jouons devant des Brésiliens partout dans le monde. La diaspora brésilienne est de plus en plus importante, ce qui est nouveau : quand j’étais jeune, personne ne quittait le pays, à vrai dire, c’était comme si le reste du monde n’était pas réel. La France était une légende.»

S’étonner de sa capacité à muer, à se vêtir d’une nouvelle peau, à se dessiner de nouveaux masques, au contraire de disons, des Stones, hologrammes de leur vivant, le stupéfait : « Pour moi, il est tout naturel de ne pas me répéter. Je ne force rien. Avec ce spectacle Oratório, je voulais chanter avec mes enfants, être avec eux, c’est aussi simple que cela.  Avec les trois albums précédents, à l’origine, j’avais précisément en tête d’être anonyme, de faire un disque dans le genre de Gorillaz…et finalement beaucoup de chansons m’étant venues alors que je divorçais, mon fils Moreno m’a convaincu d’assumer. Et laissez-moi vous dire que j’ai vu les Rolling Stones en 1969, 1970 et 1971. Et enfin il y a deux ans au Maracana de Rio, et c’était extraordinaire ! C’était comme d’habitude, mais totalement neuf. »

Si cette énergie vitale ne lui a jamais fait défaut, elle s’est nourrie autant par son ouverture aux autres que par les doutes, laissant l’autosatisfaction narcissique à d’autres. « Je ne suis plus vraiment jeune, je travaille depuis longtemps, et je sais beaucoup de gens connaissent mes chansons, et certains pensent même que je suis important. C’est forcément agréable. Mais je n’ai jamais voulu être une figure établie, un medalhão comme on dit en Brésilien, une médaille que l’on adore. J’aime la vie, et vivre c’est aussi être imparfait et faillible… »

Alors qu’il s’embarque pour un nouveau (le dernier, semble-t’il suggérer, mais nous n’en croyons rien) tour de piste, épurant son œuvre, dévoilant son élégance évidente, sa douce mélancolie. Et une puissance créative intacte. 

 

A écouter : Ofertório : Caetano, Moreno, Zeca et Tom Veloso (disponible sur toutes les plateformes digitales)

Caetano Veloso apresenta Ivan Sacerdote (disponible sur toutes les plateformes digitales)

L’ensemble de sa discographie est publié en France par Universal Music. 

Caetano Veloso & Ivan Sacerdote avec Mosquito

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