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Google : l'art comme moteur de recherche

À son siège parisien, un hôtel particulier sis rue de Londres accueille depuis 2013 un espace hors du commun : le Lab Google Arts & Culture, un centre de recherche à la croisée de l’art et des nouvelles technologies. Là, une quarantaine de têtes chercheuses et d’artistes imaginent les applications de demain et développent des expériences culturelles toujours plus extraordinaires.
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Chez Google, il y a des histoires dont on est fier et qu’on se plaît à se remémorer. Surtout lorsqu’elles ont le don de souder les équipes et qu’elles gonflent d’enthousiasme les salariés. D’ailleurs, c’est par eux que tout a commencé. Piqués autant d’art que de technologies, une poignée de googlers, comme on les surnomme ici, ont choisi, encouragés par le géant numérique, de consacrer 20 % de leur temps de travail à un projet personnel tout à fait particulier : la numérisation des œuvres d’art exposées dans les musées du monde entier. C’est alors que naissait, en 2011, la plateforme Google Art Project, rebaptisée depuis Google Arts & Culture. Un site qui offre aux internautes la possibilité de visiter virtuellement les plus belles institutions muséales et d’admirer dans les moindres détails leurs chefs-d’œuvre, des idylliques rivages de La Naissance de Vénus, de Botticelli, accrochée dans la galerie des Offices de Florence, jusqu’aux inquiétantes berges vallonnées de la Vue de Tolède, du Greco, au Metropolitan Museum of Art de New York. “La technologie Street View a permis de numériser les œuvres en 3D, en association avec une quinzaine de musées, dont le MoMA, la Tate Britain ou le château de Versailles”, explique Sixtine Fabre, responsable des partenariats. Deux ans plus tard, on comptait 45 000 œuvres numérisées, issues de quelque 500 musées et galeries dans le monde. Fiers de cette prouesse, les googlers étaient bien décidés à s’y consacrer à plein temps. Mais pour que se déploient leur talent et leur savoir-faire, il leur fallait un lieu. Fallaitil l’installer au sein du siège californien à Mountain View ? À New York ? Ou plutôt en Europe : à Londres, voire à Berlin ? Après des mois d’hésitations, c’est à Paris, dans les locaux du siège français, rue de Londres (ixe), que le Lab a vu le jour en 2013, sur 340 m2. L’ex-président Nicolas Sarkozy n’avait-il pas alors conseillé à l’ancien patron de Google, Eric Schmidt, d’investir davantage dans le milieu culturel français ? “C’est à Paris que se concentraient les équipes d’ingénieurs qui travaillaient sur le projet et la capitale est un point de rencontre pour le monde culturel”, appuie Laurent Gaveau, qui fut le patron des nouvelles technologies au château de Versailles avant de prendre les rênes du Lab Google Arts & Culture.

“C’est ici qu’a vu le jour, en 2014, le ‘cardboard’, ce petit casque de réalité virtuelle en carton qui a tant plu à Larry Page, le cofondateur de Google […]. En mars dernier, trois expériences inédites ont été dévoilées, dont l’application MoMA, développée par le Lab pour le musée d’Art moderne de new York.”

Six millions d'oeuvres d'art numérisées

À l’époque, l’inauguration souleva un vent de polémiques. Refusant de “servir de caution” à un projet qui semblait faire l’impasse sur les questions de fiscalité, de protection des données et de droits d’auteur, Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture du gouvernement Hollande, préféra boycotter l’événement. Remplacée au pied levé par son homologue Fleur Pellerin, en charge du numérique, celle-ci s’était sentie obligée d’ajouter qu’il n’était pas pour autant question de renoncer à l’idée “d’une société plus juste, plus ouverte et plus égalitaire”.

Une société plus juste et plus égalitaire : à en croire le géant américain, c’est la mission qu’il s’était fixée, tentant de rendre la culture accessible au plus grand nombre par la numérisation d’un maximum de chefsd’œuvre. Aujourd’hui, six millions d’œuvres d’art ont été numérisées, en collaboration avec 1 500 musées et institutions, dans plus de 70 pays.

On accuse le géant de mettre la main sur des pans de notre patrimoine culturel ? Chez Google, on assure que les droits de reproduction des œuvres n’appartiennent qu’aux musées. “Nous leur rétrocédons le contenu de ce qui n’est pas monétisé, car nous n’avons pas vocation à faire des profits”, assure Sixtine Fabre. Les commissaires redoutaient que les jeunes générations désertent à jamais les musées et leurs parcours d’exposition ? Les voilà désormais rassurés : “Ils ont rapidement compris que les visites virtuelles étaient complémentaires, poursuit Sixtine Fabre. Nous leur offrons des outils pour numériser leurs œuvres, qui sont des dispositifs coûteux à titre individuel et qui leur permettent de toucher un nouveau public, via les réseaux sociaux.” L’intérêt de Google, derrière cette mission évangélique ? Soigner son image de marque, un brin écornée en ces temps de perte de confiance des utilisateurs. Chez Google, on ne s’en cache pas : “Il n’y a pas de retour d’argent mais d’utilisation : ces technologies nous servent à développer d’autres projets”, confie la responsable, dont les équipes ont tenté d’exporter le dispositif dans les gares et les aéroports.

C’est dans l’ancienne salle de bal de l’hôtel particulier de la rue de Londres, dont les murs sont recouverts de gigantesques écrans numériques, que l’on prend la mesure de la prouesse : le projet le plus impressionnant reste sans doute la numérisation de la fresque de Chagall qui orne le plafond de l’Opéra Garnier. En un clic et un zoom, les pigments flamboyants apparaissent comme si le peintre venait de les appliquer. Le projet le plus spectaculaire ? D’un point de vue technique, c’est la visite virtuelle du Grand Palais, dont on peut survoler la nef jusque sous les verrières. “Il manquait au musée la technologie 3D, nos équipes l’ont créée.” Le plus délicat à réaliser ? Le projet World Wonders, qui immerge le visiteur dans le merveilles du patrimoine mondial : d’une cité de Pompéi, du ixe siècle avant J.-C. jusqu’à, plus inédit, la Grande Barrière de corail. Une expérience de réalité virtuelle a fait resurgir un autre joyau : l’antique cité syrienne de Palmyre, reconstituée en 3D avant sa récente destruction. Le cœur du réacteur, d’où émergent ces projets, c’est le Lab de Google Arts & Culture, laboratoire d’expérimentations piloté par l’ingénieur Damien Henry. Au milieu d’imprimantes 3D, de découpes laser et… d’un piano, une quarantaine d’ingénieurs, des creative coders tout droit sortis des Gobelins, et des artistes, imaginent de nouvelles expériences, à la croisée de l’art et des technologies les plus poussées. Ils utilisent les learning machines, la réalité augmentée et autant d’applications liées à l’intelligence artificielle.

Correspondances chromatiques

C’est ici qu’a vu le jour, en 2014, le cardboard, ce petit casque de réalité virtuelle en carton qui a tant plu à Larry Page, le cofondateur de Google et qui, pour une dizaine d’euros, permet de visualiser des applications en 3D depuis un téléphone. Et puis, en mars dernier, trois expériences inédites ont été dévoilées, dont l’application MoMA, développée par le Lab pour le musée d’Art moderne de New York. Elle identifie les œuvres présentes sur des photos d’archives d’exposition. “Nos algorithmes ont permis d’identifier automatiquement 27 000 œuvres d’art et de visiter virtuellement toutes les expositions du MoMa depuis 1929”, détaille Damien Henry. Mais celle dont raffolent le plus les designers, c’est Art Palette, une application qui fait surgir des œuvres en fonction d’une couleur sélectionnée. “C’est une combinaison d’algorithmes de vision par ordinateur qui recherche les correspondances chromatiques parmi les œuvres d’art exposées par les institutions culturelles du monde entier”, poursuit-il. Le créateur Paul Smith et ses équipes y sont accros ! “Nous procédons ainsi : nous commençons avec les couleurs que j’ai choisies pour la saison, nous les entrons dans l’application et voyons ce qui en sort. Ça peut beaucoup influencer le processus de création”, assure-t-il dans une vidéo. Enfin, il y a Life Tags, qui a permis la publication de quatre millions d’archives photographiques du magazine Life, dont seules 5 % avaient été publiées. “Elle permet de parcourir, d’analyser et de trier les archives en fonction de ce qu’une intelligence artificielle a repéré sur l’image, à l’aide de tags ou de mots clés”, explique Damien Henry.

Promouvoir les jeunes générations

Mais le Lab n’exhume pas seulement les vestiges du passé. Ce lieu d’accueil pour jeunes artistes tente de promouvoir les projets des nouvelles générations. “Une résidence de dix semaines peut être proposée à des artistes du monde entier pour les aider à développer leurs projets, en utilisant notre technologie, avec nos ingénieurs.” Avec eux, l’artiste français Cyril Diagne a lancé une nouvelle application d’intelligence artificielle, Art Selfie, qui a déjà fait le tour de la planète. Retrouver son sosie dans un tableau de maître, à partir d’un selfie… l’idée (et l’application) a séduit 30 millions d’internautes en quelques jours.

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