Pop Culture

Un bon chanteur est un chanteur mort

by Bruno Godard
27.02.2017
Biopic de Dalida, hologrammes de stars de la variété française au Palais des Congrès, Michael Jackson et Elvis Presley toujours plus riches... les chanteurs morts sont partout. Mais comment les héritiers et les maisons de disques continuent-ils de faire fructifier ces poules aux œufs d’or qui, du fond de leur tombe, sont toujours multimillionnaires ?

Texte par Bruno Godard
Illustration par Von

100 M $

la rente 2015 Michael Jackson (disques, DVD, droits d’auteur, droits des Beatles et Marvin Gaye...)


18 M $

la rente 2015 Bob Marley (disques, DVD, droits d’auteur, merchandising)


10 M $

la rente 2015 John Lennon (disques, DVD, droits d’auteur)


6 M $

la rente 2015 Jimmy Hendrix (disques, DVD, droits d’auteur) 


50 M $

la rente 2015 Elvis Presley (disques, DVD, droits d’auteur, merchandising, Graceland...) 

 

Le 3 octobre 1970, quand elle enregistre Me and Bobby McGee, Janis Joplin ne se doute pas un seul instant qu’elle va devenir une pionnière dans un secteur très particulier qui génère, chaque année, des centaines de millions d’euros aux quatre coins du globe. Vingt-quatre heures après l’enregistrement de ce morceau qui sera son plus grand tube, elle meurt d’une overdose, à l’âge de 27 ans, et devient l’un des premiers produits internationaux du business de la mort dans l’industrie du disque. Quatre mois plus tard, le titre sortira sur l’album Pearl et s’écoulera à près de cinq millions d’exemplaires en quelques semaines. Et continue, quarante-six ans plus tard, de générer de jolis droits d’auteurs à ses ayants droit et à sa maison de disques. Dalida, elle, ne joue pas sur le même registre. Ce n’est pas une icône du rock ni un mythe planétaire et sa musique ou ses choix vestimentaires ont été plus que discutables. Mais comme la divine Janis, elle continue de faire la richesse de ses héritiers, en particulier de son petit frère, le sémillant Orlando qui a su capitaliser sur les regards langoureux et les bluettes de la grande star de la variété française des années 1970. Durant l’année 2017, 30e anniversaire de sa mort, les millions vont tomber en cascade sur les vestes brillantes du gardien du temple de la chanteuse d’origine égyptienne. Grâce au deal signé il y a déjà trois ans avec Pathé, le producteur du biopic Dalida, réalisé par Lisa Azuelos, Orlando va toucher le pactole. Et avec la réédition d’albums, de quelques livres et autres spectacles post-mortem, le petit frère, qui vient tout juste de fêter ses 80 ans, pourrait récolter autour de 4 millions cette année ! 

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Un rêve capitaliste

Une jolie somme... qui semble dérisoire sur le marché international des chanteurs morts, dominé par Michael Jackson. Dès son décès, le 25 juin 2009, le King de la pop a pris la tête du classement Forbes des personnalités disparues qui rapportent le plus. L’an dernier, ses héritiers et ayants droit ont touché plus de 100 millions d’euros, beaucoup plus que le chanteur ne gagnait lorsqu’il était vivant. En 2008, alors qu’il entamait son come-back, il n’avait en effet engrangé "que" 10 millions d’euros, pas de quoi couvrir ses frais courants et régler ses dettes qui dépassaient les 400 millions. Un trou comblé aujourd’hui, puisque le chanteur a rapporté plus de 900 millions d’euros depuis sa disparition. Comble de bonheur pour les chanceux qui touchent cette fortune, les caprices de la star ne coûtent plus un centime.

Bien au chaud dans son cercueil capitonné, Michael Jackson est un rêve de capitaliste ultralibéral : il ne coûte rien en frais de fonctionnement et génère des millions sans aucun investissement. Prudent et visionnaire, "Bambi" avait eu la bonne idée de préparer un testament où il mandatait son avocat John Branca ainsi que John McClain, un de ses proches, pour gérer sa fortune après sa mort. Depuis, les deux exécuteurs testamentaires ont bien fait leur job. Ils ont signé un nouveau contrat de 230 millions d’euros avec Sony et gagné 240 millions avec le film posthume This Is It. Grâce aux royalties versées par le Cirque du Soleil pour le spectacle "Immortal World Tour", ils auraient encaissé 230 autres millions supplémentaires. Sans compter les royalties touchés sur les droits des morceaux des Beatles ou de Marvin Gaye que Michael Jackson avait acquis en 1985, du temps de sa splendeur. Une affaire en or pour les deux hommes d’affaires qui touchent 10 % sur tous les deals. Le reste atterrit sur les comptes de Paris, Prince et Blanket, les trois enfants de la star. 
Si ces gains énormes pour les héritiers se justifient par le droit du sang, les maisons de disques, quant à elles, profitent du business des chanteurs morts sans vergogne. "À la machine à café, on plaisante souvent en disant qu’un bon chanteur est un chanteur mort, explique ce chef de produit d’une grosse maison de disques. Aucun frais de production, pratiquement aucun en marketing sauf pour les dates anniversaires et le cash tombe régulièrement, sans rien faire. Le rêve..." Du coup, certaines maisons de disques vont très loin dans le cynisme pour profiter à fond du business de la mort. Le 12 février 2012, quelques heures après la disparition sordide de Whitney Houston dans une baignoire de chambre d’hôtel, Sony Music n’a pas hésité à augmenter de 60 % le prix de la compilation de la diva. Devant le tollé des fans, la société a reculé, mais cela résume l’état d’esprit du milieu. "Certes ce n’est pas joli, poursuit le cadre de la maison de disques. Mais avouez que c’était tentant puisque les titres de Whitney Houston, qui étaient au fond du trou, ont trusté les premières places sur iTunes pendant des semaines. À leur place, j’aurais aussi tenté le coup..." Un cynisme pas assumé car ce "témoin" a exigé l’anonymat. L’industrie veut bien engranger les bénéfices mais ne tient pas à passer pour un vautour... 

"Dans l’Hexagone, les rois du business [...] sont les fils de Claude François. Comme d’habitude [...] génère plus d’un million d’euros de droits par an, dont près de 150 000 euros tombent directement dans les poches de Claude François Jr. et de Marc."

Dalida, Mike, Sacha et Claude au Palais des Congrès.

Tous les styles de chanteurs sont concernés par ce business. Le rappeur The Notorious B. I. G. a ainsi vendu plus de 10 millions de Life After Death, l’album sorti seulement seize jours après son assassinat, en mars 1997. Certains héritiers, épaulés par les maisons de disques, font feu de tout bois et n’hésitent pas à sortir des tas d’albums, plus ou moins brillants, prenant le risque d’écorner la légende. Les ayants droit de Bob Marley ont autorisé la sortie de plus de 66 disques après la mort du pape du reggae, en 1981. Et si parmi cette flopée de lives, d’hommages plus ou moins bien sentis, figure Confrontation, un album réellement inédit et la fameuse compilation Legend (écoulée à près de 30 millions d’exemplaires), la plupart n’ont été sortis que pour des raisons bassement mercantiles. Trente-cinq ans après sa mort, le label Tuff Gong continue de générer plus de 18 millions d’euros par an, qui font la joie des 11 enfants qu’il a officiellement reconnus (il en aurait eu près de 40, ndlr). Le business ne se résume pas aux seuls héritiers ou aux maisons de disques et certains petits malins proffitent à fond de la mort qui fait entrer les stars de la musique dans la légende. En novembre 2015, la vente du cardigan porté par Kurt Cobain en 1993, lors du mythique enregistrement du disque Unplugged sur MTV, a atteint des records. Authentifié par un ami de la famille, estimé à 55 000 euros, le gilet, troué par une brûlure de cigarette, a été vendu 130 000 euros ! 
En France, les chiffres du business des chanteurs disparus sont à des années-lumière de ceux des stars internationales. Mais chez nous aussi, la mort fait vendre. Jean Ferrat, qui n’était pas un gros vendeur, a écoulé 402 000 disques l’année de sa mort en 2010. Serge Cazzani, le neveu de Georges Brassens, empocherait autour de 600 000 euros de droits d’auteur par an. Un pactole qui tombe depuis 1981 et que les héritiers toucheront jusqu’en 2041, soit soixante-dix ans après la mort du chanteur, comme le stipule la loi sur les droits d’auteur. Dans l’Hexagone, les rois du business des chanteurs morts sont les fils de Claude François. Comme d’habitude, repris dans le monde entier sous le titre My Way, génère à lui seul plus d’un million d’euros de droits par an, dont près de 150 000 euros tombent directement dans les poches de Claude François Jr. et de Marc, ses deux rejetons. Entre les biopics, les événements liés à des anniversaires, les ventes de disques et les passages radio, les deux frères réaliseraient un chiffre d’affaires dépassant les 10 millions d’euros pour les meilleures années. L’ainé Claude François Jr. vit en Belgique, à Uccle, dans la banlieue chic de Bruxelles, depuis plusieurs années. Sans doute pour la légendaire douceur du climat et certainement pas pour des raisons fiscales... 
Avec les ventes de disque qui chutent, le marché des chanteurs morts n’est plus aussi florissant qu’auparavant. Heureusement, les maisons de disques et les héritiers ne sont jamais à court d’idée. L’industrie du disque survit grâce aux concerts et aux tournées mondiales ? Alors elle ressuscite ses poules aux œufs d’or pour les faire remonter sur scène grâce à la technologie des hologrammes. Aux États-Unis, Elvis Presley et le rappeur Tupac Shakur sont déjà revenus pour de courtes apparitions dans des shows TV. Mais c’est bien la France qui est pionnière en ce domaine. Depuis la mi-janvier 2017, Dalida, Mike Brant, Sacha Distel et Claude François sont sur la scène du Palais des Congrès pour quatre-vingt-dix minutes de concert. Mis au point par David Michel, un producteur qui avait ouvert un music-hall dans la région de Metz au début des années 1990, ce spectacle de morts vivants est accessible à des tarifs allant de 39 à 89 euros. Laurent Distel, fils du chanteur de La Belle Vie, Sacha Distel, trouve l’idée fantastique, tout comme Yona Brant, nièce de Mike Brant , qui est allée jusqu’à affirmer que "Mike aurait été ravi". C’est ce qui est pratique avec les chanteurs morts. Non seulement ils font gagner beaucoup d’argent mais, en plus, on peut leur faire dire tout ce qu’on veut. 

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Claude François et ses Claudettes, en 1970.
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Dalida, dans les années 1970.
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Jimi Hendrix et le Jimi Hendrix Experience, en 1967.
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John Lennon et Yoko Ono, en 1980.
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Marvin Gaye à Los Angeles, en 1973. 
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Janis Joplin, en 1969.
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The Notorious B.I.G., Tupac Shakur et Redman à New York, le 23 juillet 1993.
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Mike Brant.

Graceland, la machine à cash du King.

Quand il achète la villa Graceland, située dans sa ville natale de Memphis, Elvis Presley n’imaginait sans doute pas que son domaine allait devenir la demeure privée la plus visitée des États-Unis, juste après la Maison Blanche. Pour 100 000 dollars, gagnés grâce à son premier disque d’or, il s’offre cette demeure de style "néoclassique grec" en 1957 et y vit jusqu’à sa mort en 1977. Classée monument historique depuis 2006, Graceland accueille plus de 700 000 visiteurs par an, qui déboursent au minimum 40 dollars pour faire le pèlerinage. Du Formica, de la moleskine, des couleurs criardes... le temple d’Elvis est un must en matière de kitsch. Le premier étage, où se trouvent la salle de bains et les toilettes où est mort le King, âgé de 42 ans et obèse, reste fermé au public. Après avoir visité les pièces du rez-de-chaussée, les fans rejoignent le jardin de la méditation et ont le droit de se recueillir sur la tombe, étonnamment sobre, du chanteur. Pour prolonger le rêve, ils peuvent aussi visiter son jet privé et admirer sa collection de voitures, dont sa Cadillac rose. Mais pour ça, il faut dépenser 80 dollars. Avant, bien entendu, de sortir obligatoirement par les boutiques qui regorgent de souvenirs hors de prix et qui font la richesse de Lisa Marie Presley, la fille du King... 

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Source : Top 5 des revenus des chanteurs morts (2015) selon Forbes

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