Femmes

Qui étaient les muses de Christian Dior ?

Dans ce troisième épisode de notre série consacrée au 70e anniversaire de la maison Dior, nous nous intéressons aux relations que le créateur entretenait avec les mannequins de ses présentations.
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Elles s’appelaient Alla, Lucky, Praline, Tania, Renée et furent, avec quelques autres, celles que Christian Dior appelait des fées : ses mannequins fétiches et muses éternelles. La première, Alla Ilchun, pommettes hautes et sourire rare, yeux de chat surlignés d’une touche d’eye-liner en forme de flèche, devait ses traits atypiques, mi-slaves mi-asiatiques, à une mère russe et un père kazakh. C’est pour son talent à aimanter les regards que le couturier, alors qu’elle se présentait pour un remplacement, la fit retenir. “Hiératique, toujours un peu mystérieuse, un mannequin doit empoigner. L’expression théâtrale ‘avoir de la présence’, souvent galvaudée, prend ici tout son sens. C’est à cause de cette présence que j’ai engagé Alla”, se souvint-il dans ses mémoires*. Impénétrable, également connue du Tout-Paris pour son inséparable chien, elle travailla pendant plus de deux décennies pour la maison, fascinant également les successeurs de Christian Dior par sa façon de défiler, “d’un air impassible et distant”.

La deuxième, Lucky, n’était pas moins impressionnante. Avec sa silhouette à la Modigliani et son visage anguleux, cette Bretonne aux yeux en amande dégageait un air de princesse lointaine. Et fut l’un des mannequins les plus courtisés des années 1950. “Lucky, c’est la couture mise en spectacle : d’une robe elle peut faire à son gré une comédie ou un drame. (…) Elle ne porte pas une robe, elle la joue”, s’amusait le maître.

Aux antipodes de ces beautés arrogantes, Praline et Tania, tout en joyeuse désinvolture, représentaient, avec leur profil gavroche rebelle, “le type même du mannequin devenu femme et non de la femme devenue mannequin”. Lorsque Christian Dior la rencontre, au début des années 1940, Praline est déjà une vedette chez le couturier Pierre Lelong. Sa gouaille, aussi croquante et sucrée que son surnom, emporte tout sur son passage : une attitude qui, faisant rimer allure et désinvolture, cadre parfaitement avec l’esprit New Look, dont elle sera l’une des étoiles.

Mais c’est Tania qui, dans le registre drama queen des cabines, fait le plus de ravages. Et ce, depuis le tout premier défilé de Christian Dior. Tout comme son mentor, “inconnu le 12 février 1947, célèbre le 13” (pour reprendre la formule de Françoise Giroud), cette impétueuse Russe voit, du jour au lendemain, tous les projecteurs braqués sur son minois et sa silhouette : c’est elle qui porte le fameux tailleur “Bar”, modèle devenu star de ce show inaugural. Un succès appuyé par sa façon incendiaire de faire virevolter sa jupe corolle. La jeune Slave était réputée pour son caractère passionnel : ses foudres en faisaient trembler les vitres lorsque les tenues qu’elle portait ne suscitaient pas les applaudissements du public. “Tania, c’est Ève tout entière avec ses ruses, ses mensonges et ses comédies, avec, aussi, ses grâces, ses gentillesses et ses possibles dévouements. S’il existe des monstres sacrés dans la mode comme dans le théâtre, elle sera certainement l’un d’entre eux”, jugeait-il.

"Enlever" la robe

Visage historique de la maison Dior, Tania Janvier- Kousnetzoff préfigure aussi la présence importante de beautés slaves dans les castings du 30, avenue Montaigne, alors dirigés de haute main par la chef de cabine, la baronne de Turckheim (appelée “Tutu” par les mannequins), en contact avec de nombreuses familles exilées à Paris. Parmi elles figurent même des princesses, telle Tatiana Kropotkina. Du jamais vu ! Il faut dire que le succès de Dior donne à ses ambassadrices des lettres de noblesse : défiler devient dès lors un métier honorable. “À cette respectabilité nouvelle, Christian Dior ajoutera au mannequin une aura plus grande. Non seulement il rend ses mannequins moins austères en les autorisant à sourire, mais encore il leur fait jouer, en fonction de ses robes, un véritable rôle. Il ouvre ainsi la voie à une ultime métamorphose du mannequin qui, de la respectabilité, passe à la notoriété, puis à la célébrité”, analyse le sociologue de la mode Frédéric Monneyron**.

Le couturier, lui, établissait deux catégories de modèles. “Il faut distinguer entre le mannequin à succès et le mannequin ‘inspirant’. (…) Le mannequin à succès est tourné vers l’extérieur ; elle porte très haut le prestige du modèle, elle doit ‘empoigner’ et, selon l’expression du métier, ‘enlever’ la robe. Le mannequin ‘inspirant’ est tourné vers l’intérieur et c’est à moi qu’elle donne l’expression, traduit le mouvement et la silhouette dès les premières heures de la création.”

Insolence et classicisme

Si toutes celles citées plus haut surent assurément jouer des deux registres, la plus inspirante de toutes, aux yeux de celui qu’elles appellent “le patron”, est Renée. Connue pour être son mannequin préféré, elle est immortalisée, dès les premiers moments de l’aventure Dior, en 1947, par une photo culte : Renée place de la Concorde, de Richard Avedon, où l’élégante fait tourner la tête de jeunes zazous. “Renée est peut-être celle qui représente le mieux mon idéal. Toute robe mise sur elle semble réussie tant il existe une parfaite équivalence entre ses proportions et celles dont je rêve. (…) Elle paraît se réincarner si parfaitement dans le tissu qu’elle s’évade de son visage. Elle défile, lointaine et fermée, toute vie réfugiée dans les plis de sa toilette. Elle est la réserve et le bon ton mêmes”, confiait-il. 

Dans ce panel, où se mêlent l’insolence et le classicisme, il faut aussi citer Victoire***, baptisée ainsi par Christian Dior, qui l’imposa au milieu des années 1950 en dépit des nombreuses critiques qui la jugeaient trop petite et effrontée. Devenue l’un des tops les plus applaudis de sa génération, Victoire fut, après la disparition de son pygmalion, l’une des muses d’Yves Saint Laurent. Désireux de donner à ses robes des femmes de caractère, Christian Dior fut l’un des premiers à offrir la gloire à des beautés singulières. Et s’il leur passait tous leurs caprices, ce n’était pas pour rien : “Mes mannequins, c’est la vie de mes robes, et je veux que mes robes soient heureuses.” La grâce…

 

*"Christian Dior et moi", de Christian Dior (éd. Vuibert). Toutes les citations de Christian Dior en sont extraites. ** "La photographie de mode, un art souverain", de Frédéric Monneyron (éd. PUF). *** "Et Dior créa Victoire", de Victoire Doutreleau (éd. du Cherche Midi).

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