Femmes

Comment Christian Dior a donné le pouvoir aux femmes

Le deuxième épisode de notre série consacrée au 70e anniversaire de la maison Dior est l’occasion de passer en revue son vocabulaire et son lexique de mode, tous ces éléments distinctifs qui, depuis le premier jour, ont édifié une histoire au ton unique.
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Nom de code : “Bar.” Trois lettres qui ont bouleversé l’histoire de la mode. Et dont l’évocation, depuis sept décennies, passionne la “fashionsphère”. À l’origine, ce fut l’intitulé d’un modèle : un tailleur dit “d’aprèsmidi”, inspiré à Christian Dior par les clientes très Café Society du bar du Plaza, et présenté lors de son tout premier défilé le 12 février 1947. Un tabac ! Avec sa veste de shantung aux basques amplifiées, jouant du contraste entre finesse de la taille et rondeur des hanches, ainsi que sa longue jupe de lainage noir au plissé feuilleté, l’ensemble “Bar” attira tous les projecteurs. À le retrouver aujourd’hui, exceptionnellement visible dans le cadre de l’exposition “Christian Dior, couturier du rêve” au musée des Arts décoratifs*, on ne peut que ressentir l’émoi qu’il provoqua dès son apparition. S’il ne fut pas le best-seller de la collection – la robe “Maxim’s”, par exemple, au gros nœud de velours posé sur la poitrine, se vendit davantage –, le tailleur “Bar” s’imposa aussitôt comme un symbole, étendard chic de la révolution stylistique engagée par ce couturier débutant de 42 ans, propulsé star internationale dès ce premier tour de piste. “Dear Christian, your dresses have such a new look !” s’enthousiasma Carmel Snow, prêtresse du Harper’s Bazaar, à la sortie de ce show inaugural, lançant ainsi l’expression qui allait désigner l’allure imaginée par le créateur avant de qualifier, par extension, celle des fifties.
Mais si l’appellation de New Look lassa vite son concepteur (“Qu’ai-je fait, bon sang, qu’ai-je fait ?” s’écriait-il en entendant ce terme repris partout), l’esprit “Bar”, lui, devint l’un des piliers de son foisonnant univers. Un code fondateur où s’exprime, aujourd’hui encore, la modernité de la maison Dior. D’héritiers en héritière, chacun en a fait une pièce totem : déconstruite et rebâtie, exprimée a minima ou hyper-amplifiée, destructurée ou détournée, la veste aux basques outrées renaît à chaque collection, mise à jour à l’infini. Avec Maria Grazia Chiuri, première femme à diriger la mode dans l’histoire de la marque, le concept, exploré dans sa sophistication la plus extrême tout comme il le fut avec ses prédécesseurs, s’ouvre à l’esprit sporty. Un open “Bar”, d’une certaine façon, souple et modulable. Ainsi, cet automnehiver, il dégaine la capuche, inspiré d’un modèle de 1949 intitulé “Chevrier”, sorte de hoodie aux hanches généreuses. Une façon pour la créatrice italienne d’ancrer la “femmefleur”, cet idéal féminin cultivé par le couturier bâtisseur, dans le terreau de l’empowerment et du féminisme contemporain.

Ode à la grâce et au bonheur

Rendre à la femme tout son pouvoir : tel était déjà le propos de monsieur Dior. Mais, pour lui, en ces années où la Française venait tout juste d’obtenir le droit de vote, cela signifiait d’abord, après les traumatismes de la guerre, lui restituer son pouvoir de séduction. Une mission à laquelle il s’employa, déployant pour elle d’insensés métrages de tissus somptueux, dans une période où les tickets de rationnement alimentaient encore le quotidien. La couture Dior, ode à la grâce et au bonheur, qui s’épanouit en une opulence de splendides matières et de merveilleuses broderies, de délicats plissés et de savants drapés, est avant tout une sacralisation de l’être femme. “La robe est une architecture éphémère destinée à exalter les proportions du corps féminin”, écrivait-il**. Exit “les tailleurs de boxeurs” et autres uniformes des années sombres, place aux épaules douces et aux courbes délicieuses. Une morphologie conceptualisée comme jamais auparavant, notamment par ses fameuses lignes (en “8”, en “S”, “Ovale” et autre “Sinueuse”) qui titraient chacune de ses collections et qui, pour maintenir en haleine les amoureuses de mode, variaient à l’envi le jeu des volumes et des reliefs : manches ailées un jour, effet pouf sur les hanches le suivant, coussin drapé au bas du dos le lendemain… Même la taille étranglée, autre signature Dior, respire un air nouveau d’une saison à l’autre. Un glamour inédit, inspiré des crinolines et des décolletés pigeonnants du siècle des Lumières, période fétiche de la maison, notamment dans la décoration de ses boutiques, tout autant que par l’insouciance de la Belle Époque, temps béni de l’enfance du couturier. Un cocktail détonnant qui, tout en puisant dans un passé idéalisé, s’imposait comme le socle d’une nouvelle contemporanéité.

Un déluge pyrotechnique de robes

L’Europe en avait assez des bombes, elle voulait tirer un feu d’artifice”, écrit-il dans ses mémoires**. Sa créativité, dont l’éclat influence les dressings du monde entier, redonnant à Paris sa place de capitale de la mode, s’exerce dans un déluge pyrotechnique de robes. Il y a celles en forme de corolles, autant fondatrices de la grammaire Dior que la veste “Bar”, célébrant cette vision de la femme à la délicatesse absolue. Mais aussi les décolletés bustier, les tailleurs fourreaux, les robes-manteaux portées à même la peau… Et toutes sortes de spécimens “Trafalgar”, ainsi qu’il appelait ces modèles voués à éblouir le public et à nourrir l’image d’exception de la maison. Des coups d’éclat qui arrivaient, selon une scénographie savamment orchestrée, en milieu de défilé, la plupart du temps nimbés de rouge. Une des couleurs Dior par excellence, dont la palette, infiniment riche, déploie, depuis sa naissance, toutes les nuances de rose, de noir et de bleu. Sans oublier le gris Trianon, cher à l’esthète Dior. Et les fleurs, à foison. Autant de points d’ancrages explorés par ses successeurs et qui constituent désormais la matrice de la maison. En témoigne, notamment, une nouvelle anthologie consacrée aux sept directeurs artistiques qui en ont fait l’histoire***. Autres empreintes labellisées CD : l’imprimé panthère, présent dès la première collection de 1947, temps où le rock’n’roll n’existait pas encore et où se montrer féline constituait une audace, tout comme les tissus traditionnellement réservés à la mode masculine, tels que le prince-de-galles. Car, belle et altière comme reine, la femme Dior n’a jamais froid aux yeux. N’est-elle pas la Parisienne absolue, celle qui, d’un bout à l’autre de l’univers, donne le la des élégances ? Tout, dans son sillage, traduit l’âme d’une pionnière. Une conquistaDior.

* Jusqu’au 7 janvier. www.lesartsdecoratifs.fr
** “Christian Dior & Moi”, de Christian Dior paraît en 1956, réédité en 2011 par Vuibert.
*** Déjà parus aux éditions Assouline, “Dior par Christian Dior” et “Dior par Yves Saint Laurent”.

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