Femmes

Quels sont les artistes qui ont influencé Christian Dior ?

by Emmanuelle Bosc
13.11.2017
Pour le quatrième épisode de notre série consacrée au 70e anniversaire de Dior, nous nous penchons sur l’importance de l’art dans l’histoire de la maison.

Entre ces deux planètes que sont la mode et l’art, les collisions créatives sont récurrentes. Un télescopage qui semble aller de soi, tant l’art de vêtir emprunte, à plus d’un titre, aux habits de l’artiste. Reste que la mode est aussi objet de consommation, périssable de surcroît, état auquel l’art avec un grand A ne saurait s’abaisser. D’où la persistance, pendant longtemps, d’un certain clivage, au moins symbolique, entre ces deux rives ultra-créatives.
Une fragmentation désormais quasi abolie, tant l’écho entre l’un et l’autre de ces mondes est de plus en plus audible et fluide. Intense ou légère, profonde ou superficielle, brève ou au long cours, cette histoire d’attirances, de rencontres, de croisements et de fusions a pris, selon l’époque et les sensibilités, les tournures les plus variées. Allant des inspirations Art déco de Paul Poiret au début du xxe siècle jusqu’au déferlement de capsules “mode x art” de l’ère 2.0, les fruits de leurs unions se déclinent à l’infini. Chez Christian Dior, cette dimension artistique est centrale, intrinsèque à la maison. Au cœur du propos, depuis l’origine. Car si, très souvent, la mode est le moteur qui conduit les couturiers à approcher le monde de l’art, pour le fondateur Dior, le chemin fut inverse : c’est l’art qui le mena à la mode. Une singularité qui imprime une dimension particulière, aujourd’hui encore, aux relations de la maison de luxe avec la sphère artistique.

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Portrait de Christian Dior par Paul Strecker, vers 1928.

Le marchand d’art

Lorsqu’il lance, début 1947, une marque à son nom, rencontrant dès sa première collection un succès phénoménal à échelle mondiale, Tian, pour reprendre son surnom intime, a déjà 42 ans et plusieurs vies derrière lui. Celle de son entrée dans l’âge adulte, au tournant des années 1920, a été structurée par l’art. Fils d’une bonne famille de la bourgeoisie industrielle de Normandie, il se rêvait architecte quand ses parents le voyaient ambassadeur. Par compromis, il étudie à l’École libre des sciences politiques, future Sciences Po, et profite de ces années pour pénétrer le Paris arty des Années folles. Les musiques nouvelles le fascinent. Il se passionne pour le groupe des Six qui, sous l’impulsion de Satie et de Stravinsky, remet en question le wagnérisme classique. “Ce furent alors des soirées insolites dans l’appartement familial. Assis par terre et dans une quasiobscurité, on jouait des musiques modernes, propres à hérisser d’horreur nos aînés”, raconte-til dans ses mémoires, Christian Dior & moi (éd. Vuibert). C’est à cette époque qu’il rencontre deux de ses plus proches amis, le compositeur Henri Sauguet et le peintre et scénographe Christian Bérard. Le premier composera une valse appelée Miss Dior. Le second, dit Bébé, inséparable complice que l’on appelle aussi, avenue Montaigne, “l’autre Christian”, aura une grande influence sur la fixation de l’image du New Look. Les illustrations signées Bérard du célèbre tailleur “Bar” contribueront à en faire une pièce iconique. C’est lui également qui conseillera à son ami Dior de tendre la boutique de toile de Jouy, et d’y disposer des cartons gris (et vides) pour habiller l’espace ! Autant de codes devenus pérennes. Ne jamais oublier, pour comprendre la mode de Christian Dior, mais aussi la spécificité de sa couture et celle de son univers beauté, ce que fut, dès 1928, son premier métier : marchand d’art. C’est lui qui, dans sa galerie ouverte avec son ami Pierre Colle rue La Boétie, dans le 8e arrondissement à Paris, exposa pour la première fois en France La Persistance de la mémoire de Salvador Dalí (œuvre également communément appelée Les Montres molles et aujourd’hui exposée au MoMa à New York). En 1933, le jeune Christian et ses associés y organisèrent également une exposition surréaliste réunissant notamment les œuvres de Pablo Picasso, Marcel Duchamp, René Magritte, Alberto Giacometti, Max Ernst, Joan Miró… Autant d’artistes qui laisseront leur empreinte dans l’imaginaire du futur couturier. Et si la grande crise des années 1930, qui ruine sa famille et liquide sa galerie, l’oblige à apprendre un nouveau métier, en l’occurrence illustrateur de mode pour la presse, il reste intimement lié au monde de l’art. Parmi ses proches, des peintres comme Bernard Buffet et Marc Chagall, qui ont chacun peint son portrait. Mais aussi des écrivains, hommes de théâtre ou poètes, comme Max Jacob, ainsi que Jean Cocteau, qui lancera cette jolie formule, devenue célèbre : “Dans Dior, il y a Dieu et il y a or.”

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Christian Dior dans son appartement du boulevard Jules Sandeau à Paris, en 1957.

L’illustrateur

Les premières années d’apprentissage mode de Christian Dior passent par le dessin. Le trentenaire passe des journées entières à se faire la main, sur des carnets de croquis. C’est dans les bureaux de la rédaction du Figaro Illustré où ils travaillent tous deux qu’il rencontre René Gruau, complice à venir (avec l’éternel Christian Bérard) des fondements esthétiques de sa future marque. Parmi les legs de Gruau, les illustrations pour la campagne publicitaire du premier parfum de l’avenue Montaigne, Miss Dior : une main sur une patte de panthère, ou un simple cygne avec un nœud et un collier de perles. Des images devenues cultes, comme autant de traces du chemin creusé par Christian Dior de l’art à la mode. De feutre en aiguille, et de rencontres en hasards, il devient dessinateur et modéliste pour les couturiers Robert Piguet puis Lucien Lelong. Jusqu’à décider de lui-même sauter le pas, après-guerre, et de se lancer en son nom. On connaît la suite.
Robes “Matisse”, “Braque” ou “May” (inspirée par Le Printemps de Manet)… Ce sont quelques-unes des œuvres signées Christian Dior, passées des cintres de garde-robes aux cimaises des musées. Comme en un inépuisable aller-retour entre l’art et la mode, inhérent à la marque. L’actuelle exposition “Christian Dior, couturier du rêve” au musée des Arts décoratifs de Paris ne dit pas autre chose, et met en lumière ces correspondances intimes, léguées par le maître à tous ses héritiers. Comme l’expliquent ses commissaires, Olivier Gabet et Florence Muller : “Tout au long du parcours, l’exposition joue de correspondances toutes baudelairiennes entre la mode et l’art – un Boldini, un Gainsborough suggèrent en miroir la silhouette selon Christian Dior, des sculptures égyptiennes le monde imaginaire de John Galliano, une toile de Sterling Ruby la poésie d’une surface de soie chez Raf Simons, et la grâce du printemps de Romaine Brooks la féminité engagée de Maria Grazia Chiuri.” Dior, une saga cousue de fil d’art…

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