Voyage

Comment Singapour est devenu un paradis vert

Auréolée de sa réussite économique, la cité-état est aussi un laboratoire urbain dont la plus belle spécificité est de donner à la nature sa place essentielle. Balade au cœur d’une mégapole qui a créé son propre écosystème, en vert et avec tous.
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Des macaques nous fixent, se balancent sur les haubans du pont, s’approchent avec aplomb, montrent un peu les dents pour nous signifier que, là, on est chez eux. À trente mètres de haut, sur la canopée de cette dense forêt primaire, les primates doivent partager avec les humains le luxe d’écouter le chant du vent qui berce des arbres gigantesques. Nous sommes au cœur de Singapour, sur le vertigineux pont suspendu de MacRitchie Réservoir, immense réserve naturelle de la ville, et pourtant nul gratte-ciel à l’horizon. Pas même la mer. Seul un océan de feuilles, de palmes et de cris d’oiseaux.

Le pouvoir des fleurs 

Car ce pays-confetti, minuscule archipel de 720 km2 au bout de la péninsule malaise, a réussi la prouesse de faire coexister la jungle la plus originelle, la nature la plus domestiquée et l’urbanisme le plus sophistiqué. Ce miracle a un nom : Lee Kwan Yew, Premier ministre de Singapour de 1963 à 1990. Flash-back. Quand la ville portuaire cessa d’être un comptoir commercial britannique, au milieu du XXe siècle, elle dut s’inventer un destin. Ce nouveau dirigeant, capitaliste autoritaire, pragmatique et visionnaire, pensa que, propre et belle, elle se rendrait attirante, notamment pour le monde de la finance. Malgré les problèmes de chômage, de logement, de santé et d’éducation, la population se retroussa les manches et joua les jardiniers pour mener à bien une vaste campagne de plantation, la fameuse tree Planting Campaign. Cette lente germination a été suivie d’une éclosion fulgurante. En seulement un quart de siècle, l’archipel a réussi à se sortir des marécages, de la domination coloniale européenne, de l’humiliation japonaise et de la misère tiers-mondiste pour se hisser, telle une orchidée accrochée au tronc du développement économique, au troisième rang des pays les plus riches. Mais la vision de lee Kwan Yew dépassait le cadre de l’économie : “J’ai toujours pensé qu’une jungle urbaine faite uniquement de béton détruit l’esprit humain. Nous avons besoin de la verdure de la nature pour élever nos esprits. C’est pourquoi, en 1967, j’ai lancé le programme Cité-jardin pour végétaliser l’ensemble de l’île afin d’essayer d’en faire un jardin.” Et c’est ainsi que le long des rues, des routes, des autoroutes, sur les balcons et les parapets, sur les parois des immeubles et des hôtels, dans les cours et les lobbys, jusque sur les toits, partout où cela est possible, on plante, on jardine, on fait de l’horticulture comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Tout nouveau bâtiment construit sur la nature est tenu de lui restituer la même place, via des jardins intérieurs, suspendus, ou sur des murs végétalisés.

Doucement sauvage

Le vétuste bumboat à moteur qui nous emmène ce matin sur la petite île d’Ubin, à l’est de la cité-État, près de l’aéroport de Changi, couvre à peine le bruit des réacteurs de l’A380 en plein décollage. C’est le charme de ce pays miniature où tout est à portée de main, même la langueur d’une Asie d’avant, épargnée par la croissance, que l’on découvre sur ce bout de terre à une heure de Downtown et à quelques brasses de la Malaisie. Sur l’île, les plantations de café ont disparu, les carrières de granit ont fermé, les habitants, comme les touristes, sont peu nombreux, et c’est l’occasion de sentir, à pied ou à vélo, un autre rythme, une nonchalance, si loin du Financial District. Quelques baraques sur pilotis, des minitemples taoistes, des restaurants de fortune où il fait bon s’attarder pour un plat de nouilles ou un chili crab, entre les pandanus, les palmiers et les bananiers, avant de s’enfoncer dans la mangrove de Chek Jawa, traversée par un chemin de bois qui vous ramène, sain et sauf, à la jetée.

Car n’oublions pas qu’à Singapour, si les animaux de compagnie sont des plus rares, les animaux sauvages, et pas toujours les plus amicaux, sont, eux, bien présents. Serpents, crocodiles, varans, sangliers, singes, etc. sont dans leur élément dans les réserves, comme dans celle de Sungei Buloh Wetland, le long du détroit de Johor, au nord de Singapour, que nous découvrons après notre passage à Ubin.

Dans cet écosystème de marais et de mangrove où se repaissent des colonies d’échassiers, on aperçoit un gros varan sommeillant dans la moiteur du jour parmi les nénuphars et les orchidées sauvages. Plus loin, la dorsale émergée d’un crocodile très adulte veillant sans doute sur son rejeton, tout proche, jouant dans les racines des palétuviers.

Curieux endroit, où un seul mouvement de tête vous fait passer d’un pays à un autre, d’un côté la forêt de béton formée par les immenses tours malaises derrière le bras de mer, de l’autre les angsanas, les bougainvilliers, les pong pong trees, les arbres de pluie, entre autres espèces tropicales, de la réserve de Kranji.

À quelques minutes de là se trouve un autre genre de paradis vert, bollywood veggies, une ferme végétale ouverte par l’activiste écolo Ivy Singh, alias Poison Ivy. Entre les petites parcelles potagères – où les fourmis ont priorité de passage –, les jardins et les vergers, son restaurant propose une cuisine composée des produits de ses cultures, nombreuses et variées, que l’on peut visiter en attendant les plats. L’enthousiasme, l’engagement et l’humour font de ce lieu néo-hippie une halte plaisante dans la découverte de la campagne de Kranji.

Ray Bradbury à Jardiland

Le retour à Downtown fait du bien à tout être élevé au dioxyde de carbone. Loin de la mangrove préservée d’Ubin ou de Kranji, la nature d’ici, plus symbolique, fleure bon le béton, le verre et l’aluminium, comme en attestent les étonnants Theatres on the Bay en forme de durians (DP Architects), l’Art Science Museum en forme de fleur de lotus signé Moshe Safdie, à qui l’on doit également le megaresort Marina Bay Sands et sa mirifique piscine à débordement perchée à 150 mètres. Tout à côté, les Gardens by the Bay donnent une vision de la nature telle qu’on peut la penser dans une société de divertissement “éco-consciente”. Dans ces jardins du troisième type où circule autant le courant électrique que la sève, deux gigantesques serres proposent aux visiteurs de découvrir le monde des fleurs (Flower Dome) et de la forêt tropicale (The Cloud Forest), recensant 250 000 espèces de plantes rares ou en voie d’extinction. Mais, comme si la magnificence naturelle ne suffisait pas, ici on augmente le décor, mêlant les sapins de Noël aux araucarias, la vraie musique aux faux chants d’oiseaux, la plus haute cascade artificielle aux fleurs carnivores en… Lego. Linné réveille-toi ils sont devenus fous. À l’intérieur des serres, il faut se frayer un chemin parmi les perches à selfies, tandis qu’à l’extérieur, l’imposante présence des SuperTrees – immenses structures végétalisées où viennent nicher oiseaux et insectes, pourvus de cellules photovoltaïques et d’un système de collecte des eaux pluviales – happe l’attention, déjà rudement mise à l’épreuve par la très fraîche température ambiante, avoisinant les 13 °c, climatisation – écologique– oblige. Tous les soirs de l’année, les Singapouriens se rassemblent autour de ces arbres de lumières multicolores, comme on se réunissait jadis sous le chêne ou le tilleul. Mariah Carey a remplacé le rossignol.

Terrain fertile

Non loin du centre historique et ses typiques quartiers chinois et indien, tout au bout d’Orchard Road, les fameux Botanic Gardens, inspirés par le fondateur de Singapour, sir Stamford Raffles, sont un véritable éden de quatre-vingt-deux hectares et un modèle de conservation. Ouvert en 1995 par Lee Kuan Yew, le National Orchid Garden y rassemble quelque trois mille variétés d’orchidées, regroupées par saison et couleurs. Tout récemment, l’adjonction de The Learning Forest – six hectares de forêt tropicale humide primaire, un échantillon de ce qui recouvrait autrefois le sol de Singapour, et où l’on trouve les fameux arbres héritages – est encore venue enrichir le patrimoine naturel de ces jardins, classés à l’Unesco depuis 2015.
Plus récent, et situé au sud-ouest de la ville, Southern Ridges est un parcours de randonnée d’une dizaine de kilomètres sur des passerelles métalliques reliant les différents parcs et collines de la ville. Outre quelques joggeurs, on y retrouve la vie de la canopée peuplée de papillons, d’écureuils, d’oiseaux et de singes, ainsi que des points de vue époustouflants sur la cité, la forêt et la mer. Depuis le splendide Henderson Waves, un pont piétonnier en bois ondulant comme un serpent à une trentaine de mètres au-dessus du sol, on aperçoit le port marchand et les dizaines de portecontainers stationnant au large, des tours jaillissant de la jungle, tel le complexe d’habitation Reflections at Keppel Bay de Daniel Libeskind, ou l’empilement de condominiums interlace d’Ole Sheeren, illustrant à merveille l’énergie vitale et créatrice de la ville.

Voltaire avait raison

Bien que possédant une situation géographique idéale, Singapour n’a ni ressources naturelles ni richesses en sous-sol. Toujours dépendante de la Malaisie pour son approvisionnement en eau, malgré ses nombreux réservoirs, du Vietnam et du Cambodge à qui elle achète de la terre pour grignoter des parcelles de mer, elle sait qu’elle ne s’en sortira que par le haut, grâce à son intelligence, ses capacités à créer un modèle de société attractif et durable. Par conséquent, elle mise beaucoup sur sa jeunesse avec un système éducatif de haut niveau (ah ! sa célèbre méthode pour enseigner les mathématiques aux petits Singapouriens, premiers au classement Pisa) ainsi que sur la cohésion de sa population multiculturelle, dont l’équilibre entre les trois ethnies majoritaires (chinoise, malaise et indienne) est fermement préservé. Le gouvernement (démocratie autoritaire ou dictature bienveillante, c’est selon) sachant, comme le jardinier, que le tuteur a pour vertu de faire croître dans la direction souhaitée. Avec ses trois cents parcs et ses quatre réserves naturelles, Singapour a fait sienne à merveille la devise de Voltaire : il faut cultiver son jardin.

Carnet de route

Y aller 

Oovatu Voyages, spécialiste des séjours sur mesure en Asie du Sud-Est, propose le forfait “Singapour, les merveilles de la villejardin”, soit 6 jours/4 nuits pour découvrir en profondeur la Cité-État, avec hébergement à l’hôtel Shangri-La en chambre Deluxe-Tower Wing. Transferts privés, visite de la ville avec guide francophone, déjeuner dans une ferme bio au nord-ouest de l’île d’Ujong, excursions dans de nombreux parcs et jardins et vols A/R sur Singapore Airlines en classe économique inclus. À partir de 2 200 € par personne (sur une base double).

Tél. 01 83 77 70 07. 
Oovatu.com

 

 

Dormir

Le Shangri-La, à deux pas de l’artère centrale Orchard Road, est un havre de paix verdoyant au cœur de la bouillonnante mégapole. L’hôtel propose trois ambiances : déco contemporaine dans la Tower Wing (rénovée), immersion tropicale dans la Garden Wing ou ultra luxe dans la Valley Wing. L’ensemble s’articule autour d’un magistral lobby végétalisé et d’un jardin avec piscine. En plus, spa, fitness, boutique et restaurants (japonais, cantonais, italien, buffet façon hawker, etc.).

Shangri-la.com

 

 

Singapore se restaurer bio

Bollywood Veggies : 100 Neo Tiew Road, Kranji District.

Bollywoodveggies

 

 

Prendre un verre

Perché sur le toit de la National Gallery, le bar Smoke & Mirrors est “le” balcon pour siroter un Singapore Sling face à la ville, avec le Marina Bay Sands en point de pire.

Smokeandmirrors.com

 

 

Plus d'infos sur les parcs et réserves naturelles :

Nparks.gov

Photographie par Henry Roy

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