Pop Culture

Faut-il aller voir "Les Garçons Sauvages" de Bertrand Mandico ?

by Delphine Valloire
05.04.2018
Moite et hallucinatoire, Les Garçons Sauvages du dandy Bertrand Mandico va troubler les âmes, sensibles ou non. Tabous, pulsions sexuelles ou criminelles, fluidité des genres et ivresse des sens sans retour : un trip intense.

Vers 1900, cinq adolescents succombent à la barbarie, à une pulsion qu’ils nomment “Trevor”, et tuent leur professeure de lettres au cours d’une cérémonie dionysiaque. Leurs riches parents les confient à un capitaine au sexe tatoué pour qu’il les “corrige” au cours d’une croisière. Après s’être mutinés, les garçons échouent sur une île aux pouvoirs toxiques et se transforment… Pour son premier long-métrage, Mandico repousse avec maestria les limites de l’artifice, de la luxure et du malaise. La subversion, au centre de son histoire – le film est interdit aux moins de 12 ans – recèle ici non seulement du sens mais aussi une poésie qui fait défaut depuis trop longtemps au cinéma français, ce n’est pas rien. Pour commencer, le film est beau : entre un noir et blanc d’encre d’un autre temps et des couleurs saturées, l’image transporte dans un autre monde, de l’océan hostile à une île de sable noir où apparaissent des fantasmagories de dieux cannibales ornés de strass, des fleurs carnivores, des fruits poilus et des matrices visqueuses. D’ailleurs, tout ruisselle, tout gicle, tout coule dans cet univers-là, la semence, l’urine, la salive : on décèle les inspirations de Burroughs, Georges Bataille ou du Querelle de Fassbinder dans l’érotisme tordu distillé par Bertrand Mandico.

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Mais ce sont définitivement les années 90 dans ce qu’elles ont produit de plus étrange qui influencent son esthétique autant que ses obsessions : le sulfureux Singapore Sling de Nikos Nikolaidis (1990), Careful, chef-d’œuvre du Canadien Guy Maddin (1992), Poison de Todd Haynes (1991). Ou encore la présence de sa muse à l’écran comme à la ville, Elina Löwensohn, vue chez Hal Hartley et Philippe Grandrieux, qui joue ici une femme mystérieuse qui règne sur l’île et prononce des phrases définitives : “Nous sommes sur une huître démesurée, je suis sa perle”, ou “L’avenir est femme, l’avenir est sorcière”. Autre coup de maître, le casting. Pour interpréter les garçons, Mandico choisit cinq actrices, dont la magnétique Vimala Pons (photo du haut), un parti pris qui donne au propos transgenre une autre dimension, troublante. En Italie, le film a d’ailleurs séduit à la fois la critique au festival de Venise et le public millennial, fasciné par cette description flamboyante d’une sexualité mouvante, interdite. Cette œuvre teintée de nostalgie imparfaite mais sincère, barrée mais inspirée, où le fantastique répond au fantasme, tape paradoxalement en plein dans l’air du temps.

 

 

Les Garçons sauvages, de Bertrand Mandico, avec Vimala Pons, Elina Löwensohn, Pauline Lorillard, Sam Louwyck… Sortie le 28 février.

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Cet article est actuellement visible dans le numero d'avril 2018 du magazine Jalouse 

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