Cardi B / Nicki Minaj : la guerre est déclarée
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Cardi B / Nicki Minaj : la guerre est déclarée

Booba et Kaaris sont décidément loin d'avoir le monopole du clash : c'est dans un décor glamour de Fashion Week new-yorkaise que s'affrontait vendredi soir, à coup de talons de 12, les deux rappeuses Nicki Minaj et Cardi B. Malheureusement pour elles, il n'existe qu'une seule place au rang de reine du hip hop — qui de Cardi ou Nicki la mérite le plus ? Nous tentons d'y répondre.
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Le background

“Les perdants ne sont pas ceux qui échouent. Mais ceux qui n’essaient pas”, a dit un jour Nicki Minaj. Et Onika Tanya Maraj (de son vrai nom) en sait quelque chose. Elle est née en 1982 à Trinité-et-Tobago de parents qui n’avaient rien à voir avec son univers pop et coloré puisqu’ils travaillaient dans la comptabilité. La petite fille, d’origine afro-caribéenne et indienne, vit avec sa grand-mère jusqu’à l’âge de 5 ans lorsque sa mère l’embarque pour le Queens, à New York.

 

 

 

L’enfance de Nicki est tout sauf rose Barbie. Entre un père alcoolique et drogué qui tente de tuer sa mère en incendiant la maison et un avortement à l’adolescence, Nicki galère. À 19 ans, alors qu’elle bosse comme serveuse au Red Lobster dans le Bronx, elle est virée pour impolitesse. Sa planche de salut? L’église, mais surtout ses rêves de musique et de cinéma. Elle joue de la clarinette et décroche – avec les honneurs – un diplôme en art dramatique à LaGuardia High School de New York, l’école de Fame. Nicki a aussi le don de s’inventer des alter ego rigolos pour fuir la décevante réalité.

 

 

Un tempérament de performeuse que partage Belcalis Almanzar (le vrai patronyme de Cardi B). Née dix ans après Onika, dans le Bronx, d’un père dominicain et d’une mère trinidadienne, elle répond à la violence de son environnement en rejoignant, à 16 ans, le gang des Bloods. Ses études dans une école de musique la sortent de la rue. Battante, Cardi travaille comme serveuse dans un supermarché du Lower Manhattan, devient aussi stripteaseuse à 19 ans, ce qui lui vaudra d’être virée du supermarché. Pour elle, le lap dance, qui la pousse vers la chirurgie esthétique des fesses et des seins, est un moyen de s’émanciper de la pauvreté et de la violence de son petit ami. "Vivre chez mon copain avec sa mère et deux pitbulls, dans une petite chambre de rien du tout, c’était de la folie", analysera-t-elle en 2015.

Onika et Belcalis ont pour point commun d’être des self-made women et des championnes en matière de résilience. Elles ont pris leur existence entre leurs mains manucurées pour créer leur propre monde, bien plus bling et zinzin que leur passé.

 

 

Le style

Difficile de dire qui est la plus sexy, badass et excentrique des deux. Le twerk endiablé de Nicki Minaj dans le clip de l’entêtant Anaconda (2014) excitait la planète entière et inspirait même des dessins de l’artiste Camille Henrot. Cardi B, elle, affole le web quand elle poste des Instastories en robe bustier moulante de la marque très cagole Fashion Nova et hauts talons Louboutin. Elle a dédié à ses fameuses chaussures aux semelles rouges le début de son tube Bodak Yellow : “Said little bitch, You can’t fuck with me, If you wanted to, These expensive, These is red bottoms, These is bloody shoes.” À ses débuts, aucun créateur ne voulait l’habiller à cause de son passé de stripteaseuse. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Elle est au premier rang des fashion weeks, pose dans la rubrique Style du New York Times, et Jeremy Scott l’a transformée en madone hot sertie de pierres précieuses et d’un baby bump au Met Gala. Tout aussi transformiste, Nicki est passée de la poupée échappée d’un manga intergalactique aux perruques couleurs Mon Petit Poney à une crinière brune plus sobre avec moins de make-up. Mais elle n’oublie jamais d’être torride en Balmain ou en Versace. “Je représente les filles qui veulent être sexy et danser, qui ont aussi une forte estime d’elles-mêmes. Tu as un gros cul ? Secoue-le ! On s’en fout ! Cela ne veut pas dire que tu ne peux pas être diplômée de l’université !” En 2017, la rappeuse assistait au défilé Haider Ackermann en short Givenchy, top Mugler et seins à l’air. Toutes ses voisines de front row s’en souviennent encore.

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La musique

Le rap game n’a pas été la première cour de récré de Cardi B. La jeune femme s’est d’abord fait connaître sur les réseaux sociaux. Authentique, sans filtre et très drôle, elle poste dès 2013 des vidéos sur Vine et Instagram qui racontent avec gouaille et dérision sa vie de strip-teaseuse ou sa liaison avec un petit ami en prison. Deux ans plus tard, elle fait des étincelles avec son parler cash dans l’émission de télé-réalité de VH1 Love & Hip Hop. Mais il faudra attendre quelques mixtapes pour découvrir ses talents de rappeuse. En 2017, l’énorme Bodak Yellow cumule les records. Cardi devient la première rappeuse numéro 1 du classement Billboard Hot 100 depuis Lauryn Hill, en 1998. Les tubes s’enchaînent jusqu’au premier album réussi, Invasion of Privacy, qui confirme qu’elle n’est pas la femme d’un seul track. De son côté, Nicki Minaj a un CV long comme ses cuissardes. Découverte sur Myspace en 2002, elle a débuté en collaborant avec une fédération américaine de catch pour l’hymne d’entrée d’une lutteuse, Don’t Mess With. En 2007, sa mixtape Playtime Is Over la dévoile dans une imagerie de poupée Barbie accrocheuse, et son premier album, Pink Friday (2010), l’impose dans la cour des grandes. Sacrée Meilleure artiste hip hop par l’ensemble de la profession, Nicki a sorti au total quatre albums écoulés à des millions d’exemplaires. Le bien-nommé petit nouveau Queen (juin 2018) montre qu’elle n’est pas près de lâcher sa couronne.

La tessiture de Minaj est un soprano “soubrette”, tandis que le registre très sexuel et agressif de Cardi B est proche de celui des “gangsta bitches” fana de nail art.

Le flow

Que ce soit Nicki ou Cardi, on ne compte plus les punchlines incisives et salaces. “Real bitch, only thing fake is the boobs”, scande Cardi sur Get Up 10, tandis qu’on doit à Nicki cette formule : “Bitches ain’t got punchlines or flow, I have both, and an empire, also” (sur Feeling Myself avec Beyoncé). Techniquement, la tessiture de Minaj est un soprano “soubrette” (rien à voir avec le costume que Nicki aurait pu porter) et couvre deux octaves et quatre notes. Mais Nicki n’est pas qu’une rappeuse bubblegum. Son flow peut prendre des accents suaves, guerriers ou comiques sur le même morceau. Le registre très sexuel et agressif de Cardi B est proche de celui des “gangsta bitches” fana de nail art comme Foxy Brown et Lil’ Kim, mais aussi du rappeur Kodak Black, de Missy Elliott et de Notorious B.I.G. Elle s’inspire aussi du flow de Migos, le trio dans lequel rappe son fiancé, Offset, papa déclaré de l’enfant qu’elle porte en ce moment, et qui l’a demandée en mariage l’an dernier lors d’un live à Philadelphie.

Les convictions

Cardi et Nicki : même combat ! On a affaire à deux féministes convaincues qui n’ont pas eu besoin d’un pygmalion pour se hisser au sommet. Nicki Minaj excelle dans les mantras girl power. Elle a déclaré : “Mon conseil aux femmes : même si vous travaillez de 9 heures à 17 heures, traitez-vous vous-même comme un patron. […] Soyez sûres de ce que vous voulez – et ne permettez pas aux gens d’exécuter quoi que ce soit sans votre permission.” 

Cardi B renchérit dans l’empowerment : “Depuis que j’ai commencé à utiliser les gars, je me sens si puissante !” Politiquement, la rappeuse du Bronx ne se prive pas de critiquer Trump et sa politique d’immigration. En 2016, elle avait appelé à voter pour Bernie Sanders, qui l’avait remerciée pour son engagement social. En 2012, année de l’élection présidentielle US, Nicki déclarait dans un morceau provoc : “Je suis une républicaine qui vote pour Mitt Romney.” Lors d’une interview à la radio, Obama répliqua voir clair dans son jeu : “Elle aime interpréter différents personnages.” Sur Twitter, Nicki s’emballa alors : “Merci d’avoir compris mon humour créatif et mon sarcasme, Monsieur le Président. C’est ce que seuls les plus intelligents font… Plein d’amour et de soutien. Je pourrai dire à mes petits-enfants que le premier président noir de l’histoire des États-Unis a pris le temps de me répondre.”

Verdict : la street cred

La liste des featurings en dit long sur son respect au sein du rap game. Nicki a déjà rappé avec Kanye West, Beyoncé, Madonna, Rihanna, Eminem, Drake, Major Lazer, Justin Bieber, Ariana Grande, Cassie, Lil Wayne, Ludacris, Christina Aguilera, Will.I.Am, Mariah Carey, Katy Perry. Bref, du très lourd. Cardi débute, mais elle frappe déjà fort avec des noms comme Bruno Mars, 21 Savage, Chance The Rapper, SZA, Kehlani et d’autres. Nicki et Cardi ont d’ailleurs voulu mettre fin aux rumeurs de rivalité en apparaissant toutes les deux sur un titre de Migos, MotorSport, l’an dernier. Impossible de les départager sur leurs performances aussi musclées les unes que les autres. Les deux stars semblaient aussi très proches sur le tapis rouge du MET Gala sur le thème du christianisme. Plutôt que de rivalité, on rêve de sororité. On imagine déjà les twerks endiablés et les punchlines enlevées que pourrait engendrer un duo entre les deux reines du hip hop. Drake et Kanye West n’auront plus qu’à aller renfiler leurs hoodies.

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