Jalouse

Que vaut le film "Le Sel des Larmes", de Philippe Garrel ?

Philippe Garrel se réinvente encore avec Le Sel des larmes, une variation magnifique sur la vérité des sentiments, qui sait aussi être drôle grâce à ses allusions aux frasques donjuanesques du fils du cinéaste, Louis.
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De film en film, Philippe Garrel touche en plein cœur par sa façon de scruter les aléas du couple, avec ses tremblements, ses vanités et ses difficultés à rester uni. Le Sel des larmes aurait d’ailleurs pu s’intituler La Jalousie, L’Ombre des femmes ou L’Amant d’un jour, ses trois films précédents.

Pour sa part, Le Sel des larmes relate l’éducation sentimentale de Luc, (le séduisant Logann Antuofermo, repéré dans la classe de conservatoire où Garrel enseigne). En montant à Paris pour réussir, ce jeune ébéniste abandonne non pas une, mais deux femmes : Geneviève (Louise Chevillotte, avec qui Garrel avait tourné L’Amant d’un jour) et Djemila (Oulaya Amamra, qui, après Divines, de sa sœur Houda Benyamina, et Le Monde est à toi, de Romain Gavras, magnifie ici avec une grande pudeur des sentiments forts, de la tristesse à la colère).

Sur la route de Luc, il y aura une troisième femme, Betsy (Souheila Yacoub, découverte dans la série Les Sauvages, de Rebecca Zlotowski, et Climax,de Gaspar Noé). En elle, il trouvera une égale, non sans déchirure, sentiments désaccordés et obsession du fantôme des amantes sacrifiées. En embuscade, il y a aussi le père de Luc, tant aimé (André Wilms). Lui aussi travaille le bois, mais avec modestie, et il se demande quand son fils deviendra un homme et arrêtera de jouer de sa belle gueule pour briser les cœurs. Les films de Philippe Garrel étant souvent autobiographiques, on s’amuse des ressemblances. D’une part entre le père de Luc, qui ne jure que par le “fait à la main”, et le cinéaste lui-même, artisan revendiqué. D’autre part, entre Luc l’ambitieux et le très en vue Louis Garrel. Désormais aussi metteur en scène, Louis exerce comme Luc le métier de son papa. Chez Philippe Garrell, le lien est donc inextricable entre la création et l’amour (vache), et il est toujours question de transmission. Mais dans Le Sel des larmes, il y a aussi ce qu’on n’avait jamais vu : ce trio d’actrices face à Logann Antuofermo, formidable en type un peu salaud, d’une lâcheté pleine de contention virile contre laquelle l’acteur se débat avec grâce, et aux talons duquel le film se cramponne. Comparé à ses prédécesseurs, celui-ci a gagné en concision, en force expressive dans la peinture des visages distordus par les pleurs, rieurs aussi, sereins et lumineux, dans un noir et blanc qui abolit le temps. Son canevas d’abord simple ne cesse de s’enrichir, les ellipses transforment en gags des revirements de situation que travaillent une sorte de colère et une profonde inquiétude. Alors, ce qui pouvait paraître une histoire sentimentale de plus révèle son infinie richesse.

Le Sel des larmes, de Philippe Garrel, avec Logann Antuofermo, Louise Chevillotte, Souheila Yacoub, Oulaya Amamra. Sortie le 8 avril.

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