Hommes

Qui est l'homme de l'hiver prochain ?

Messieurs, dites-moi ce que vous portez et je vous dirai qui vous êtes. Sauf qu’aujourd’hui, c’est un peu là où le bât blesse, songe notre correspondante sur le front des tendances.
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Tout est permis, donc rien n’est acquis. Épicurien mais sain, audacieux mais sage, sûr de son identité et un brin touche-à-tout, l’homme 2018 est un paradoxe enveloppé dans quelques couches d’étoffes : à la fois insaisissable et en même temps accessible. Après un été 2018 qui ressemblait à une révolution, où tout semblait permis et de préférence sur la même silhouette, l’automne met un point pas-si-final à cette échappée belle. Disons, un point-virgule ou un soupir musical. Il flotte dans l’air comme un parfum de remix, de familiarité profonde. Mais pour avancer, l’élégant doit se considérer sans nostalgie, et s’assumer. Si on peut excuser une référence aussi précieuse pour un sujet bien futile, l’écrivain Elie Wiesel disait : “Un homme sans passé est plus pauvre qu’un homme sans avenir.” En ces temps où chaque geste doit faire sens, le héraut mode aussi doit faire face à son passé sans vague à l’âme, sous peine d’être un pauvre hère réduit au seul commerce.

Tartan, plaid et Prince-de-Galles

La non-conformité devient un questionnement de soi, et pour les pontes des podiums, une réflexion salutaire. L’affirmation à fleur de peau sert-elle à intimider ou à choquer ? À se protéger ? Ou à se fondre dans la masse de manière ostentatoire ? Affranchis de l’impérieuse nécessité d’être pour devenir désirables ou excitants, les vêtements revêtent le rôle du signe culturel et doivent désormais sonner juste dans une équation entre besoin, utilité et désir. Pour arriver à cette quadrature du cercle, bien connaître les codes ne suffit plus, il faut en jouer comme un pianiste virtuose, car on ne peut revisiter que ce que l’on maîtrise. Tout d’abord, l’élégance demeure obstinément une question d’allure. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer le métissage des genres vestimentaires aujourd’hui de rigueur. Parlons d’in uences plutôt que de tendances, puisque les créateurs semblent emprunter plus qu’imposer.

Sportswear et matières techniques 

Premier parmi tous les condiments vestimentaires : l’utilitaire, version augmentée du sportswear qui hante les podiums depuis plusieurs saisons. Au-delà d’une semaine des quatre jeudis où le casual friday règnerait en maître, c’est l’intégration complète de l’idée que notre premier et principal véhicule est le corps. Cela fait bien longtemps que le sport n’est plus le signe d’une oisiveté au grand air, et que ses valeurs de fair-play et de santé ont été éclipsées au pro t de l’idée de dynamisme. Versace ou Vuitton donnent du work hard, play harder dans leurs collections. Ou comme disaient nos prédécesseurs romains, mens sana in corpore sano. Si les coupes restent acérées, que ce soit chez Alexander McQueen, Maison Margiela ou chez Berluti, les formes soulignent le corps sans jamais le contraindre. Lorsqu’elles donnent dans le volume, c’est pour faire naître une sensation de nomadisme protecteur.

Les matières se transforment par la technique, les coupes se voient augmentées de poches ou d’ouvertures facilitant le mouvement.Toujours chez Vuitton, si le sac en vigueur est une valise du malletier historique assorti d’une couverture en fourrure, les tenues jouent des transformations utilitaires : doublures détachables, coutures scellées, zips solides, comme pour af rmer l’avantage de l’homo technicus. Le tout est accompagné d’un manteau en vigogne (il faut se rappeler dans quelle maison on se trouve). De la récupération de matières sportives façon GmbH à l’intellectualisme selon Prada, le matelassé de la doudoune est de rigueur, comme pour se prémunir des assauts de l’extérieur. La parka est le manteau de la saison, customisée de mille et une manières, qu’elles soient prises dans le répertoire du tailleur ou dans celui du raver. Il s’ensuit une vague saveur des années 90, à cela près que les matières se font plus techniques, les coupes plus acérées et utilitaires que jamais. Fini le sentiment d’entrave : la rave chic avec des vêtements si amples qu’on trébucherait dessus n’est plus d’actualité, pas plus que ceux si ajustés que l’on verrait saillir le muscle au moindre geste. Perdure toutefois cette impression que les choses – textiles ou contextuelles – sont plus imperméables qu’auparavant, quand Angelina Jolie était encore une hackeuse adolescente. Sauf qu’à l’époque, c’était pour de rire, mais que maintenant, les enjeux sont sérieux. Alors vraiment sage, cette allure ? Indubitablement non. Certains affirment que l’humanité est passée dans l’âge du “sapio- sexuel”, c’est-dire qu’elle serait sexuellement attirée par l’intelligence de l’autre. À ceux qui n’accordent aucun crédit à ce néologisme, le vestiaire, l’hiver prochain, restera l’affirmation forte d’une identité, une injonction faite à soi-même que la seule personne à séduire, convaincre, voire construire, est celle qui habite notre peau. 

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Modèles Oscar Kindelan chez New Madison, Kerkko Sariola chez Nisch Management Cyrus Amini chez MP Management, Kaito Defoort chez Rebel Management 

Assistant styliste Emmanuel Pierre 

Assistant photographe Dani Bastidas 

Coiffure Paul Duchemin

Grooming Marianne AGB 

Casting Alexandra Sandberg 

Stylisme Loyc Falque

Auteure Lily Templeton

Photographe Marc Hibbert

 

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