Hommes

Roberto Baggio, du Calcio à Bouddha

Toute une carrière de haut niveau avec le spectre d’un ménisque et de ligaments croisés au bord de la rupture... voici l’épreuve que le footballeur adoré des Italiens a dû vivre des années durant. Mais au pays des crucifix, seul Bouddha lui a donné la foi.
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“Fuoriclasse!” Prononcez le nom de Roberto Baggio et les visages des tifosi s’éclairent. Quinze ans après la fin de sa carrière, toute la Botte se passionne encore pour ce numéro 10 lumineux. Petit voyage dans le temps. Au tournant des années 1980, le calcio est la mecque du football mondial. Des quatre coins de la planète, tous – Platini, Maradona, Van Basten et plus tard un certain Zidane... – viennent se frotter à la ferveur locale et aux défenses imprenables dans la pure tradition du catenaccio. Sans oublier les brillants autochtones. C’est alors que surgit, du cœur de la Vénétie, un petit génie à la technique miraculeuse. Touché par la grâce, ce jeune garçon excelle crampons aux pieds. Roberto Baggio a le visage des chérubins des toiles de Raffaelo (son premier surnom). Les témoins de ses exploits évoquent un don du ciel. À 11 ans seulement, il inscrit en 26 matchs 45 buts et 25 passes décisives! Vicenza, le grand club local, flaire vite la bonne affaire et s’attache ses services pour la modique somme de 500 000 lires, une aumône... L’épiphanie des buts se poursuit. Dans les deux années qui suivent, Baggio en inscrit 110 en 120 rencontres. Un bilan affolant qui précipite ses débuts professionnels, en 1983, à tout juste 15 ans.

Ballon d’or et Meilleur footballeur de l’année en 1993, le numéro 10 a remporté le championnat d’Italie deux fois (1995 et 1996), la Coupe UEFA (1993) et la Coupe d’Italie (1995). Tout au long de sa carrière, Baggio, considéré comme l’un des meilleurs attaquants italiens de l’histoire, ravira aussi les supporters de la Squadra Azzura (56 sélections et 27 buts), et participera à trois Coupes du monde (1990, 1994 et 1998) où il inscrira 9 buts, souvent cruciaux.

UNE JAMBE ET DEMIE

À ce bilan manque pourtant l’essentiel : son charisme fou, sa recherche de plénitude et cette dimension intime que ne raconte aucun palmarès. Car Baggio a longuement cheminé. Et dans une Italie marquée par la foi catholique, c’est dans... le bouddhisme qu’il a puisé une philosophie de vie à toute épreuve, bien loin du bling bling cher à ses camarades de jeu. Cette rencontre spirituelle survient à la suite d’un coup du sort. “Baggio, c’est avant tout une blessure qui, au début de sa carrière, a failli briser son destin de footballeur, explique le journaliste italien du quotidien La Stampa, Paolo Levi. Difficile de saisir la légende boudd- histe du joueur sans cet acte fondateur. Il a 18 ans, ce 5 mai 1985, quand son ménisque et les ligaments croisés de sa jambe droite craquent lors d’un match avec le Vicenza. Un chirurgien français, le professeur Bous- quet, réparera les dégâts: 220 points de suture sur cette jambe soudainement devenue plus courte que l’autre. Ce fut le grand malheur mais aussi la chance de sa vie. Pendant vingt ans, il jouera, pour reprendre ses propres termes, non pas avec deux, mais avec une jambe et demie. Tel Django Reinhardt, il convertira son handicap en bénédiction. Les injonctions de ce genou bringuebalant dessineront sa légendaire élégance sur le terrain de jeu !” Reste que l’accident inquiète d’abord le jeune joueur, à l’aube d’une carrière qui s’annonce prolifique. Baggio est censé rejoindre Florence. Le transfert sera-t-il annulé? Sa jambe tiendra-t-elle le coup ? Peu à peu, le joueur trouvera des réponses dans le bouddhisme que pratique son ami le journaliste et écrivain Maurizio Boldrini. Baggio multiplie les lectures ésotériques puis “devient l’un des fidèles du centre de prière de Soka Gakkai, à Sesto Fiorentino”, raconte Nicolas Vilas, auteur de l’essai Dieu Football Club. Le natif de Caldogno trouve alors une certaine forme d’apaisement.

IL DIVIN CODINO

“Lors de ma convalescence, je ne dormais jamais. Quand j’ai décou- vert le bouddhisme, le sommeil est revenu comme par enchantement”, confiera-t-il dans la Gazzetta dello Sport. Témoin privilégiée de cette conversion, sa fille Valentina revient pour la première fois sur cet épisode fondateur : “Sans aucun doute , le bouddhisme a aidé mon père à surmonter les difficultés rencontrées au cours de sa carrière, faisant office de jardin secret, de refuge. Il y a trouvé un nouvel équilibre et cette discipline nécessaire si l’on veut exceller au plus haut niveau. Après sa blessure, les médecins ne lui donnaient quasiment aucune chance de marcher à nouveau !” Baggio est revenu plus fort que jamais. Champion hors normes, il a puisé dans le bouddhisme un sang-froid à toute épreuve. Lorsqu’on le transfère de Florence à la Juventus, les supporters des deux clubs s’affrontent. Les heurts sont si violents que la police est sommée d’intervenir. Tout cela semble glisser sur Baggio, qui tombe et se relève, à l’instar de ce penalty crucial raté en finale de la Coupe du monde 1994 face au Brésil. Un tournant de plus dans sa carrière, abordé avec philosophie. “Baggio, c'est celui qui nous a portés et qui a chuté au plus près du sommet, analyse Abel Mestre, chef adjoint au service Sports du Monde, et tifosi de longue date. En 1994, il sauve d’abord l’Italie, notamment en demi-finale, face à la Bulgarie [le joueur inscrit deux buts au cours du match, nda], puis vacille... Le jour de la finale, j’ai cru jusqu’au bout qu’il allait nous sauver. Je n’ai jamais pu revoir son penalty raté.” Cette figure de héros tragique lui vaudra le surnom de “Il Divin Codino”, littéralement “le Divin à queue de cheval”. L’Italie peut bien chavirer pour des histoires de ballon, le buteur garde la tête froide. “Depuis sa conversion, en 1988, il n’a jamais raté le Gongyo, la prière que les bouddhistes pratiquent deux fois par jour. Il mène une vie simple, articulée autour du don, du dépouillement, raconte Valentina Baggio. “Son rejet des paillettes s’inscrit dans son parcours, confirme Paolo Levi. Comme son attachement aux valeurs dues à ses origines villageoises dans les terres du nord-est de l’Italie. En février 2017, il a fêté ses 50 ans non pas dans le luxe des stations de Cortina d’Ampezzo, Saint-Moritz ou Chamonix, mais en toute retenue, entouré de sa famille, aux côtés des rescapés du tremblement de terre des Abruzzes.” S’éclipser après avoir tout donné. N’est-ce pas le propre des plus grands ?

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