Femmes

Serge Ruffieux : "Je navigue entre les contraires"

Quand la nouvelle est tombée, nous étions heureux. Pour lui d’abord, pour nous ensuite. Serge Ruffieux a été choisi pour être le nouveau directeur artistique de la maison Carven. Rencontre avec le couturier suisse à la sensibilité aiguisée.
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Lancée en 1945 par Marie-Louise Carven, de son vrai nom Carmen de Tommaso, la maison Carven est le symbole d’un chic parisien libéré. Devenue une belle endormie, elle sera réveillée dans les années 2010 par le créateur Guillaume Henry, qui réinsuffla désir et style à la marque. Lui succède le duo Alexis Martial et Adrien Caillaudaud. En 2017, c’est un nouveau chapitre qui s’ouvre avec l’arrivée de Serge Ruffieux. Connu de la profession, notamment parce qu’il a assuré merveilleusement, en binôme avec Lucie Meier, la transition chez Dior, au moment du départ de Raf Simons et avant l’arrivée de Maria Grazia Chiuri. Mais il reste encore peu connu du grand public… Le rendez-vous a lieu à l’ombre de l’église Saint-Germain-des-Prés, rue de l’Abbaye, dans un immeuble digne de ceux que l’on peut voir dans les Walt Disney lorsque Paris est représentée. On a en tête ses silhouettes du printemps-été dévoilées en octobre dernier dans le décor brutaliste de l’université Pierre-et-Marie-Curie, sur un remix de Cambodia, tube 80s (cher à notre adolescence) de la blonde Kim Wilde. En découvrant ce vestiaire, se dégage un vrai sens du moment. Des associations pertinentes, équilibrées, entre esthétique tradi légèrement bourgeoise et ligne plus sportive et street. Quelle énergie. Quelle proposition. Ce matin nous sommes donc dans le bureau de ce quarantenaire, auteur d’un premier show remarqué et applaudi. Le chauffage est à fond, “je suis très frileux”, nous confie-t-il en nouant deux écharpes en laine autour de son cou. La pièce est baignée de lumière. Un grand miroir comme dans une salle de danse. Un bureau sur lequel traîne un ancien numéro de Playboy. Mais aussi un beau bouquet, une bougie et une théière de porcelaine bleue. L’atmosphère est paisible. Nous jetons un coup d’oeil à la grande bibliothèque. Inventaire : une pile de cartes, des feuilles empilées – “ce sont des mots que j’ai reçus après mon défilé, je les garde, ils me font du bien” –, une figurine de lion en paille, un daruma (poupée porte-bonheur japonaise) – “je n’ai pas encore dessiné le deuxième oeil, mais ça ne devrait pas tarder” –, des tubes d’encre de couleur… Les cloches de l’église voisine sonnent. Il est temps de savoir qui est vraiment Serge Ruffieux."

Vous êtes un personnage discret, mais aimé, vous donnez l’impression d’être une personne concentrée, sérieuse, méticuleuse, impliquée… Je fais fausse route ?

Serge Ruffieux : Ma nomination est récente, on me connaît dans le milieu, mais jusqu’à présent j’étais surtout en backstage. J’appuyais la vision des autres. Maintenant, c’est à moi d’affirmer ma vision pour la maison. Vous êtes l’une des premières à me découvrir, je suis content. Être sous les feux de la rampe, comme on dit, c’est nouveau pour moi. Je fais mon travail, c’est une discipline, une rigueur que je m’impose avec la création. Je ne suis pas là pour fanfaronner.

Vous êtes plutôt angoissé ou plutôt cool ? Quelle énergie pourrait vous définir ?

Sous mes côtés un peu suisse coincé, je pense avoir pas mal d’humour et surtout d’ironie. Mon visage grave ne m’aide pas vraiment. J’aime rire, j’aime l’humour mais au dixième degré, je suis dans l’autodérision. Dans mon travail, je joue sur ce décalage. C’est instinctif.

Donc vous dites être spontané. Plus instinctif que cérébral ?

Je peux réfléchir des mois au pourquoi du comment de ma collection, parfois c’est même trop. Mais j’en viens toujours à quelque chose de spontané. Perplexité et bon sens, c’est là que les choses se rejoignent. C’est comme cela que mon style Carven commence à s’écrire.

Vous avez dit au moment de votre prise de fonctions avoir beaucoup d’affinités avec Madame Carven…

Oui. Je pense avoir le même souci du détail, cette précision, la maîtrise du vêtement, une rigueur. Je crois qu’elle était plus attachée à une grande maîtrise qu’à l’esthétique.

Vos propositions ont cette force de connexion avec l’époque, l’air du temps, elles sont comme évidentes. On a envie de vos contrastes, nous sommes multiples et hors des cases…

J’essaie toujours de faire quelque chose qui soit désirable. Je sais que c’est le mot du moment, c’est donc facile à dire. Mais, pour moi, désirable correspond à un vêtement que l’on peut facilement s’approprier.

Votre démarche vient de l’intérieur, ce n’est pas opportuniste, mais senti. C’est ça, la mode ?

C’est la manière dont j’évolue. Je veux faire voyager les femmes, les emporter. Je ne sais pas si c’est les faire rêver, mais c’est certainement les faire réagir et sourire.

Depuis longtemps ?

Depuis l’enfance. J’ai grandi dans un très bel environnement, à L’Orient, dans la vallée de Joux, en Suisse, à la montagne, j’étais surtout connecté à la nature. Je passais beaucoup de temps à rêver. Et, comme de nombreux enfants de mon âge, mes premières passions étaient les trains et les cirques. J’aimais plus le cirque pour son décor que pour le spectacle. J’aimais ce qui se passait autour, l’énergie, les gens du voyage. Je me levais à l’aube pour suivre le montage ou le démontage des chapiteaux, l’arrivée des animaux. Je restais des heures planté à observer la vie.

Et la mode alors ?

Au départ, c’est donc le cirque, ses couleurs, les roulottes. Les cirques suisses sont sublimes, il y a encore cette rigueur du design dont nous parlions. Puis Paris est apparue. Peut-être à travers des revues. J’ai moi-même créé un magazine, il s’appelait Cocktails. Je me servais d’une imprimante, je découpais des articles, j’avais des rubriques : gastronomie, mode… À 12 ans environ, j’ai commencé à dessiner. Puis j’ai préféré la couture aux travaux manuels. J’aimais toucher les textiles. C’était une vocation. J’étais voué à cela.

Ce métier vous rend-il heureux ?

Oui. J’ai pu me libérer de plein de choses. J’ai arrêté mes études très tôt. Je n’aimais pas l’école, je m’entendais mieux avec les adultes. J’étais toujours dans l’observation. J’ai passé un diplôme, suivi une formation de couturier pendant trois ans dans un atelier suisse de haute couture. Puis j’ai entamé les arts déco de Genève. J’ai grandi. J’ai pris conscience de qui j’étais.

Je ne voulais pas rester dans la seule observation, être coincé, figé. Avec la mode, je me suis échappé, j’ai découvert le milieu qui me convenait. Je me dis parfois que j’ai vraiment une bonne étoile.

Découvrez l'intégralité de l'interview de Serge Ruffieux dans L'Officiel n°1022.

Photographie : Erick Faulkner

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