Femmes

Nathalie Rykiel : "La plus grande intelligence de ma mère ? Sa liberté”

Pour évoquer 1968, année fondatrice, Nathalie Rykiel retient pour “L’Officiel” deux extraits de son dernier livre : “Je crois que l’on y sent une force et une puissance, celles de la liberté. La plus grande intelligence de ma mère, Sonia Rykiel, c’était sa liberté.”
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Mai 68

“Dans la beauté de la mêlée de Mai 68, il y a ta foulée, tu fondes Sonia Rykiel et il t’aime tellement, il t’aide, il te laisse son nom, je parle de mon père, c’est ta société maintenant, à toi, et tu ouvres et refermes sur les barricades ta première boutique, et tu exposes des livres en vitrine parce que des vêtements ça n’est pas assez, pas assez intellectuel pour toi, rien ne sera assez dorénavant, et tu feras tout ce que tu voudras et ça plaira, ça marchera. Tu décides d’enlever les ourlets, de mettre les coutures à l’envers, de plébisciter les jupes-culottes, les sacs en bandoulière, les mains dans les poches, pour que les femmes se sentent libres d’exister de courir de partir avec un homme ou un enfant – libre parce que c’est ta vie –, que c’est la seule qui t’intéresse et, miracle de tes intuitions, de ton talent, on peut dire de ton génie, elle coïncide avec la vie que les femmes veulent vivre maintenant…”

Ce que j'ai adoré

“Ce que j’ai adoré, par-dessus tout, c’est faire équipe avec toi. C’est construire un écrin, une histoire, l’univers de cette femme qui t’obsédait, et creuser pour comprendre ce métier, ce que j’ai adoré, c’est convaincre, repousser les murs et les frontières, c’est plus tard embarquer les troupes avec moi sur de nouveaux projets, c’est persuader Robert Altman terrorisé de grimper sur notre podium au final d’un défilé pour annoncer le tournage de son prochain film Prêt-à-porter, et c’est le regard halluciné de Pierre Bergé quand il a vu son voisin Robert Altman quitter sa chaise et monter sur le podium, ce que j’ai adoré c’est décider de revendiquer notre histoire familiale, faire parler de nous, de toi, de notre différence, au moment où la mode est passée sous l’emprise des groupes financiers (tu m’as dit ça n’intéressera personne, je t’ai dit fais-moi confiance, notre histoire est unique), c’est installer des sex-toys glamour chez Rykiel au cœur de Saint-Germain-des-Prés, du jamais-vu en 2000, te le raconter et voir ta tête jalouse et fière, jalouse et excitée, ce que j’ai adoré, c’est te dire je vais faire marcher les filles comme si leurs mouvements étaient découpés dans un film au ralenti et que tu me regardes comme si j’étais folle mais capable de le faire, c’est, au lendemain du premier tour catastrophique de la présidentielle en 2002, démonter les vitrines et y installer des urnes en appelant à voter, c’est contacter les dirigeants d’H&M et leur dire qu’on devrait travailler ensemble, c’est quand tu me téléphonais : “Monte vite s’il te plaît” j’étais au quatrième toi au cinquième et rester des heures en essayage auprès de toi sans toujours te comprendre mais en sachant pourquoi tu faisais et défaisais et refaisais et moi faisant en sorte que tout le monde, toute l’équipe, toute la maison et les fabricants te suivent dans ce cycle incessant de faire et défaire et refaire encore parce que c’est comme ça la création ça ne s’arrête jamais c’est suspendu au fil du créateur, jusqu’au jour où il faut te dire stop c’est fini maintenant et que tu m’écoutes, et qu’est-ce que j’adorais cinq semaines avant les collections décréter la date le lieu et l’heure et créer le carton d’invitation comme on frappe les trois coups, puis deux semaines avant quand la température monte et que les amis et es enfants inventent des prétextes pour passer au bureau, puis la dernière semaine quand le 175 boulevard Saint-Germain devient le centre nerveux du monde et qu’il faut enjamber des dizaines de mannequins, les plus belles filles du monde, en tout cas les plus grandes les plus minces, assises allongées répandues dans les escaliers à tous les étages de l’immeuble attendant leur tour pour le casting (et leurs voitures et leurs chauffeurs et leurs agents et leurs mères pour les mineures qui embouteillent les portes les couloirs, qui se perdent et se cherchent dans la maison en anglais en slovaque en russe tout sauf en français) et les deux derniers jours quand pendant leurs essayages je fais répéter celles qui ont un rôle clef, qui ouvrent une séquence, la mariée quand les mariées concluaient encore les défilés, et le bouquet de la mariée qui y pense qui le commande qui s’en occupe, et ce rituel la veille au soir quand tu couds le ruban rouge sur mes passages pour nous porter chance et après tu nous laisses et tu rentres chez toi mais à peine arrivée le téléphone sonne et c’est toi. Et quand je monte au studio te faire entendre les bandesson et puis seulement la musique des finals et puis quand je ne monte plus parce que tu n’écoutes plus… Et j’ai adoré appeler les plus grands couturiers, les plus grands créateurs, leur demander ce cadeau de m’envoyer en grand secret leur vision de la femme Rykiel pour tes quarante ans et t’offrir ce spectaculaire hommage de tes pairs au parc de Saint-Cloud et toi sur scène pas prévenue qui vois s’incliner devant toi ces trente merveilles presque toutes rousses, ces trente beautés qui te font la révérence et leurs auteurs qui te jettent des roses depuis la salle, et toi ravie mais même pas complètement stupéfaite. Comme si tout ça était normal ! Et quand je faisais percer ton trou dans la cloison pour que tu surveilles le défilé des coulisses, car quand ça commençait, à la seconde où ça commençait, après le baiser, le baiser du défilé, le baiser du jamais, tu te figeais, les yeux collés devant ce trou (plus tard on l’a remplacé par un écran de contrôle, il fallait t’asseoir), tu ne regardais plus les filles, tu ne les arrangeais plus, tu étais collée vissée à la salle… Et après la dernière fille, au final, je te prenais par la main, je te décollais de ton trou, mouvement de cheveux, une assistante te tendait ton peigne ou Delphine ta coiffeuse était là, ça se brouille un peu, et tu sortais saluer sur la musique que j’avais choisie pour toi…”

Extraits du livre "Écoute-moi bien" de Nathalie Rykiel (Éd. Stock, 2017, Parution le 23 mai en livre de poche).

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