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ThalieLab / Bruxelles devient La Fondation Thalie !

Amatrice d’art, ancienne journaliste et éditrice, auteur d’ouvrages remarqués (“Collectionneurs, les VIP de l’art contemporain”, éditions Anabet, 2008 ; “Conversations, Artistes et collectionneurs”, Les Presses du réel, 2013), Nathalie Guiot a inauguré ThalieLab – entité issue de la Thalie Art Foundation – qui, à l’occasion de ses cinq ans d'existence en 2019, devient La Fondation Thalie. Véritable incubateur de projets artistiques innovants et engagés dans la sphère publique, l’entité annonce un réjouissant programme annuel, émaillé de concerts classiques, dîners-concerts, conférences performées, masterclasses, expositions, projections-conversations avec des artistes... L’occasion de revenir sur la teneur et les objectifs de La Fondation Thalie, dans le cadre d’une rencontre, tenue il y a quelques mois, avec Nathalie Guiot.
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Propos recueillis par Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL : Votre Thalie Art Project, créé en 2012, avait pour objectif de mettre en œuvre des rencontres artistiques et performatives, l’association devenue fondation privée (Thalie Art Foundation) génère à son tour ThalieLab (devenu en 2019 La Fondation Thalie), plateforme interdisciplinaire et résidence d’artistes: quel a été le moteur de votre démarche ?

NATHALIE GUIOT : J’ai une profonde passion pour l’art qui, depuis une dizaine d’années, occupe tout mon temps. Sans doute est-ce l’écriture en 2008 du livre consacré aux collectionneurs qui a déclenché mon désir d’acquérir des œuvres d’artistes vivants de ma génération, voire plus jeunes. Je me suis intéressée aux artistes émergents, Indiens notamment, dont la pratique interroge notre rapport au monde. J’apprécie d’être surprise au plan intellectuel, et je suis sensible à une certaine esthétique et démarche : matière, relation art et artisanat, langage comme champ pictural… Mon territoire d’investigation est assez vaste. Au fil du temps, j’ai réalisé à quel point la relation à l’artiste m’habitait, et j’ai commencé à produire des évènements : performances (Experienz, au Wiels en 2013 ; expositions thématiques sur l’art textile en lien avec l’Inde, le Japon et la notion de Wabi Sabi, en 2015). Autant de prétextes aux rencontres et aux voyages. Car être en relation avec l’autre et les autres m’intéresse davantage qu’accumuler des œuvres, de façon passive… même si je poursuis mes acquisitions. D’où ma volonté de créer ThalieLab, pour quitter le ghetto de l’art contemporain et faire émerger de nouveaux modes de pensée et d’action en croisant les champs artistiques et sociétaux. S’extraire du tourbillon des foires et des vernissages, car il y a toujours plus de galeristes, d’artistes de commissaires… il est impossible de tout voir. Il devient donc urgent de s’accorder le droit à une certaine lenteur, qui sied au concept d’incubateur caractéristique de ThalieLab. Etre plus sélective dans les projets, écrire, produire dans une temporalité qui permet l’échange et le partage, tels sont mes objectifs.

“Quitter la sphère-ghetto de l’art contemporain et faire émerger de nouveaux modes de pensée et d’action en croisant les champs artistiques et sociétaux.” NG

Plateforme de production, espace d’exposition, cuisine, ateliers de travail, trois logements pour accueillir des artistes, bibliothèque... Le lieu est pluriel en termes de propositions : quel rôle, à vos yeux, l’art actuel doit/peut-il assurer auprès des publics ? 

Ce nouvel espace est un outil pour passer commande d’œuvres auprès des artistes qui m’intéressent, avec lesquels je peux nouer un dialogue. Ces œuvres peuvent revêtir plusieurs formes : installations, films, performances suivant les thématiques déployées dans notre programmation et nos projets artistiques en résidence. Le public est en quête de partage d’expériences, de connexion au réel… il veut renouer avec des sensations, des émotions, vivre une performance comme une expérience vivante et interactive, comme ce fut le cas lors de notre week-end de pré-ouverture en octobre dernier, où plus de 400 personnes se sont déplacées pour vivre des moments inédits avec des artistes. 

A l’heure où le politique et le religieux ne parviennent plus à convaincre, ma conviction est que l’artiste doit s’engager. Il ne doit pas se transformer en travailleur social, loin de là, mais il a en lui cette capacité à nous émerveiller, à nous réunir autour d’un projet lié à la création d’une communauté par exemple, ou bien à réfléchir sur des notions fondamentales. C’est dans cet esprit que j’ai commissionné une œuvre à deux artistes, Gyan Panchal et Hemali Bhuta (qui dans le prolongement de sa résidence, expose jusqu’au 11 mars au Centre d’art de Vassivière). Cette œuvre chorale, qui questionne la notion de décélération, sera présentée à partir du 17 avril, au moment de la foire Art Brussels (19-22 avril).

L’art est créateur de lien. L’ambition de ThalieLab est de créer des passerelles entre les arts visuels et la pensée contemporaine. Cela passe aussi par des moments simples de convivialité, comme inviter un artiste à élaborer un repas performatif dans notre cuisine expérimentale. Le lab s’inscrit dans le vivant et le mouvement, il fonctionne en réseau, ce réseau dispose d’un hub à Bruxelles. L’artiste vit comme un nomade, aussi nous intégrons cette donnée : son réseau est mondial grâce au digital, et l’information désormais instantanée, du fait de la puissance des réseaux sociaux. Tout change à une vitesse accélérée. Aussi, le propos est-il d’offrir à ces projets soutenus une réelle visibilité via le digital certes, mais aussi par une itinérance à d’autres lieux qui partagent ces valeurs d’innovation et de créativité engagé. Dès lors que la démarche est mue par une exigence et une singularité artistiques, tout est possible...

 

Au regard des propositions à destination des artistes (via un soutien à la réalisation d’une œuvre) et des visiteurs (expositions ouvertes...), quelle mission assignez-vous à votre Fondation ?

Favoriser les échanges transculturels par le biais de résidences croisées. Nous avons, ainsi, identifié des partenaires potentiels en Inde dans l’idée d’accueillir un artiste indien en Europe, et en échange, d’envoyer un artiste européen en Inde. Nous souhaitons continuer à initier et produire des programmes d’éducation artistique à destination des enfants défavorisés – à l’instar du projet réalisé en décembre 2016 dans une école d’enfants dalits (caste des intouchables) – en proposant des ateliers aux 6 à 15 ans. Cette expérience fut intense, magnifique, nous avons réalisé une exposition finale de tous les travaux dans l’école : l’ensemble des villageois se sont déplacés, c’était une vraie fête. 
La physicalité des œuvres est importante, mais il faut qu’elle entre en résonance avec un contexte. Notre appel à projets, dont la sélection et l’annonce des lauréats aura lieu en février, questionne la décélération, la transition écologique et l’usage de l’art sur ces questions, nous avons reçu plus d’une centaine de candidatures du monde entier, avec des propositions très diverses et de qualité. Je dois reconnaître que je suis fière qu’une jeune fondation comme la mienne suscite une telle attention de la part des artistes que j’invite à proposer, non pas des solutions miracles, mais un regard, une vision, une action, un projet pour formuler les bonnes questions.

 

“A l’heure où le politique et le religieux ne parviennent plus à convaincre, ma conviction est que l’artiste doit s’engager.” NG

Parallèlement aux résidences d’artistes, de nombreuses activités sont proposées : masterclass, séminaires, faisant appel à des personnalités d’ampleur (dont le duo lauréat du prix Marcel Duchamp 2017, Hadjithomas et Joreige) : qu’est-ce que le prisme et le regard des artistes est-il susceptible de conférer à l’examen des grands débats sociétaux et des violences du monde ?

La notion de liberté, par exemple, avec un des projets défendus par Elena Mazzi avec Performing, The self, Interview, qui questionne la liberté d’expression et le sort des réfugiés en évoquant l’importance des récits des migrants eux-mêmes. Mazzi a réalisé un véritable travail d’investigation sur cette thématique avec la chercheuse Enrica Camporesti. Le projet artistique final est une installation vidéo d’une performance où les récits sont interprétés par des acteurs : de quoi nourrir des échanges entre les artistes et la société civile qui s’interroge sur le sort des réfugiés.

 

“Il devient urgent de s’accorder le droit à une certaine lenteur qui sied au principe d’incubateur de ThalieLab : être plus sélectif dans les projets, écrire, produire dans une temporalité qui permet l’échange et le partage.” NG

Comment ThalieLab (Fondation Thalie) se situe-t-il au regard du paysage des institutions et initiatives privées en Belgique, envisagez-vous des interactions ?

ThalieLab (Fondation Thalie) est un réseau, un label qui permet de déployer à la fois une intelligence collective portée par des projets artistiques et des rencontres suscitées par ces projets. Un croisement de savoirs propre à développer un think tank vertueux autour de la thématique art et innovation. Pour mener une réflexion sur les manières d’innover par le prisme de l’art sur les grands enjeux de société que sont les neurosciences, l’intelligence artificielle, l’écologie ou l’éducation de demain. Autant de défis passionnants à relever.

 

 

LA FONDATION THALIE, 15, rue Buchholtz, 1050 Bruxelles
 

PROGRAMMATION 1er SEMESTRE 2019

 

FÉVRIER

09/02/19 : FABIEN VALLOS, Conférence + Dîner performatif

16/02/19 : HEBA Y. AMIN, Conférence performée

18/02/19 : GILLES COLLARD, Philosophie

21/02/19 : RANA HAMADEH, Masterclass

 

MARS

11/03/19 : NATANIA HOFFMAN & ŽILVINAS BRAZAUSKAS, Concert classique

14/03/19 : FABIEN VALLOS, Conférence + Dîner performatif + Lecture

25/03/19 : GILLES COLLARD, Philosophie

27/03/19 : KARINE ROUGIER, Atelier enfants

 

AVRIL

01/04/19 : JEONGHYOUN (CHRISTINE) LEE, Concert classique

04/04/19 : CLÉMENT COGITORE, Masterclass

08/04/19 : KARINE ROUGIER, Atelier adultes dessin

Du 23/04/19 au 15/06 : KARINE ROUGIER & ALESSANDRO ROMA, Vernissage - exposition

23/04/19 : WE DO NOT WORK ALONE, Pop Up Store

27/04/19 : VERONIQUE CAYE + KARINE ROUGIER + NATHALIE GUIOT, Lecture poétique

 

MAI

13/05/19 : 10 ans du Festival RESONANCES, Concert classique

18/05/19 : NATHALIE GUIOT + BERNARD MARCADÉ + EMMANUELLE BRUGEROLLES + AGNÈS THURNAUER, Table Ronde

18/05/19 : BORIS BERGMANN, Lancement du livre

23/05/19 : WE DO NOT WORK ALONE INVITE RYOKO SEKIGUCHI, SUGIO YAMAGUCHI & NATSUKO UCHINO, Dîner performatif

25/05/19 : La bibliothèque idéale de NINA LÉGER

27/05/19 : GILLES COLLARD, Philosophie

 

JUIN

11/06/19 : JULIAN ROSEFELDT, Masterclass

12/06/19 : ROBY LAKATOS & SON ENSEMBLE, Concert classique

15/06/19 : La bibliothèque idéale de YANNICK HAENEL

20/06/19 : JOANA PREISS + OLIVIER MARTINAUD. Correspondance de ANAÏS NIN & HENRY MILLER, Lecture poétique

24/06/19 : GILLES COLLARD, Philosophie

 

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