L'Officiel Art

Fondation François Schneider : “Faciliter l’approche des publics”

Etablie à Wattwiller, en Alsace, la Fondation François Schneider, créée en 2000, mène plusieurs actions à destination des publics locaux, français et internationaux, avec pour concept original ; et visionnaire ; la thématique de l’eau. Attributions de prix et de bourses, résidences, constitution d’une collection et organisation d’ambitieuses expositions sont au cœur du travail de cette entité dirigée depuis avril 2017 par Marie Terrieux. Rencontre.
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MÉCÉNAT - PHILANTHROPIE
 

L’OFFICIEL ART : Qu’est-ce qui a motivé l’industriel François Schneider à créer sa Fondation en 2000 – entité reconnue d’utilité publique en 2005 –, puis inaugurer le concours “Talents contemporains” en 2011, avant d’ouvrir un lieu situé à Wattwiller, en Alsace?

MARIE TERRIEUX : François Schneider, né en 1938, a exercé son esprit entrepreneurial dans différents domaines, de la communication à l’agroalimentaire en passant par le cinéma... Avec succès. Depuis une trentaine d’années, il souhaitait ouvrir une fondation pour soutenir les artistes, assez nombreux dans son entourage. Avant de passer à l’acte, il avait mis au point et financé au sein de ses entreprises une bourse de la création, et fait l’acquisition d’œuvres d’art présentées dans ses bureaux. Il était donc déjà inscrit dans un cheminement de soutien à la création. Il ne souhaitait pas installer un énième lieu à Paris, mais du fait de son lien avec Wattwiller, il a fait revivre les sources, et de par ses origines personnelles il a spontanément élu cette région comme écrin de sa fondation.

 

Envisager de créer une fondation sur le thème de l’eau est une approche aussi originale que visionnaire...

C’est effectivement très avant-gardiste, au vu de l’importance grandissante des problématiques écologiques et environnementales. Avec l’acquisition des sources de Wattwiller, François Schneider a également eu accès au terrain sur lequel se trouvait l’ancienne usine d’embouteillage du début du siècle, où est installée la Fondation. Notre collection, entièrement constituée d’œuvres sur le thème de l’eau, est unique en Europe.

 

L’aspect d’ancrage dans le local n’est pas antinomique avec la tenue d’expositions à visée ambitieuse, tout comme l’est la dotation de 300 000 euros en faveur des sept lauréats sélectionnés via “Talents contemporains” et de la production d’œuvres.

Les sept lauréats reçoivent chacun une dotation de 20 000 euros, et une œuvre de chacun d’eux est acquise par la Fondation pour rejoindre la collection. Outre ce dispositif, nous disposons d’un budget d’aide à la production : si l’œuvre n’est pas existante, mais que le candidat est porteur d’un projet spécifique, la Fondation en soutient la production. Il existe ainsi trois occurrences, avec des projets assez exceptionnels : une œuvre de Renaud Auguste-Dormeuil (From here to there, 2014) où l’artiste a proposé la création d’un bassin de plusieurs dizaines de mètres carrés avec, en son centre, un précipice gigantesque. Le propos de cette œuvre était de relier Wattwiller au point le plus extrême du Globe, qui se trouve être dans le Pacifique. L’œuvre a ainsi été créée in situ dans le jardin du centre d’art. Nous avons également produit la seconde partie d’une œuvre monumentale d’Yves Chaudouët, qui – en collaboration avec le Centre international d’art verrier de Meisenthal dans les Vosges – a conçu près de quatre-vingts pièces en verre soufflé sur le thème du monde des abysses, réalisant une pièce aquarium très onirique (Les Poissons des grandes profondeurs ont pied, 2006-2012). Il fallait à l’artiste une centaine de pièces de verre supplémentaires pour achever son travail, nous lui avons donc alloué les fonds à la réalisation de son œuvre qui rassemble quelque 230 pièces, formant ainsi une installation complète. La gigantesque installation vidéo de Mehdi Meddaci sur l’exil et la traversée de la Méditerranée (Murs, 2011) a également bénéficié d’une aide spéciale.

“Entièrement conçue sur le thème de l’eau, notre Fondation est unique en Europe.”

La dimension philanthropique de la Fondation revêt plusieurs aspects à destination des artistes, mais elle s’inscrit également profondément dans le territoire, via la bourse accordée aux bacheliers. Cette vision panoramique accompagne ainsi l’éducation, l’art contemporain et les arts visuels.

L’éducation fait effectivement partie des domaines de prédilection de François Schneider qui, dès qu’il a été en mesure d’octroyer des aides, s’est attelé à ce projet avec la volonté d’intervenir – à sa mesure – pour réduire les inégalités, inégalités dues au hasard de la naissance, face à l’éducation scolaire et universitaire, et les conséquences possibles sur une vie. La Fondation François Schneider, d’abord sous l’égide de la Fondation de France, a eu pour premier geste d’attribuer des bourses aux bacheliers, sur le principe du besoin vital de financement pour accéder à l’enseignement supérieur. Le centre d’art, le concours – même s’ils figuraient dans les projets initiaux de la Fondation – ont été concrétisés en un deuxième temps. Un budget de 140 000 euros est ainsi dédié aux bourses pour l’éducation, à destination des bacheliers issus de deux territoires : le Haut-Rhin et l’Yonne. Un comité de lecture composé d’anciens recteurs, professeurs, bénévoles, personnes du monde éducatif et social étudie les problématiques de chacune des 300 candidatures reçues après l’appel lancé au printemps puis, en septembre, François Schneider et le comité se réunissent pour fixer le montant des aides attribuées aux différents bénéficiaires, une centaine de jeunes gens chaque année.

 

Comment votre expérience à l’international, notamment en Chine dans le cadre de nombreux commissariats, vient-elle enrichir votre travail au sein de la Fondation que vous dirigez depuis près de deux années ?

Enfant et adolescente, j’ai longtemps vécu en Asie, puis j’ai reçu une formation en histoire de l’art et en ethnologie en France, avant de commencer ma carrière aux Rencontres d’Arles, où durant deux éditions j’ai travaillé auprès de François Hébel. Cette étape – très formatrice – a été importante pour ma vision de la construction et de la production des expositions. L’équipe était très réduite, aussi j’étais très polyvalente et cette polyvalence m’a été utile en Chine où je me suis ensuite rendue dans le cadre d’un DEA pour effectuer des recherches sur l’art contemporain chinois. J’avais auparavant réalisé mon mémoire de maîtrise (master I) sur la peinture vietnamienne contemporaine. A cette époque, début des années 2000, la France avait accueilli de nombreux artistes chinois dans le cadre des années croisées France-Chine, aussi je voulais aller voir de plus près cette nouvelle scène. Je pensais partir pour deux mois, j’y suis restée douze ans. J’y ai fait énormément de projets interculturels, en faisant voyager beaucoup d’artistes chinois vers la France, vers l’Europe, vers l’Australie… Mon but étant de montrer une facette de la création contemporaine chinoise, bien éloignée des clichés habituels. J’ai monté un nombre important de projets, notamment une grande exposition sur Agnès Varda en Chine avec une itinérance dans diverses villes du pays. Dans le cadre d’une société de production culturelle montée avec des amis, j’ai organisé aussi bien des événements musicaux – notamment des concerts – que des expositions d’artistes chinois à l’international. En travaillant également avec des institutions ou des galeries pour la circulation de leurs collections en Chine, cela a, par exemple, été le cas pour le musée Unterlinden de Colmar sur l’itinérance de leur collection en Chine, ou encore le studio Andrée Putman pour une rétrospective qui s’est tenue à Hong Kong. Cette période professionnelle a été très enrichissante, la Chine d’alors était comparable au New York des années 1970. C’était fou, tout était possible, dans un bouillonnement de projets exaltant. J’ai ainsi travaillé sur les premières expositions de grandes marques, comme Christian Dior et les artistes chinois organisée par Jérôme Sans à la Fondation Ullens en 2008 : l’exposition a été montée en quatre mois. En France cela aurait été impensable. Mon rôle était d’orchestrer ces projets, en étant en contact avec les directeurs artistiques, les ouvriers, les ministres, les ambassades... C’était passionnant au plan humain et intellectuel, mais aussi très formateur.

Naviguer d’un interlocuteur à un autre, à des niveaux de responsabilités très différents, être en mesure d’envisager des projets dans un laps de temps réduit, autant d’“outils” d’action applicables à la Fondation ?

Effectivement, il s’agit ici de s’inscrire fortement dans le local en cultivant un dialogue ouvert et permanent avec les habitants de la région, visiteurs habitués ou potentiels, que l’on incite à découvrir notre Fondation, qui est aussi la leur. Cette démarche passe par diverses initiatives, à commencer par la gratuité d’accès aux habitants du village et aux scolaires, et un prix très attractif pour ceux de la région (le prix du billet étant fixé à 5 euros). Mais aussi au plan pratique, trouver un tracteur dans un champ pour décharger une œuvre, comme cela s’est produit il y a quelques semaines dans le cadre de l’organisation de notre grande exposition d’été, mais aussi écrire à la Première dame de France pour l’inviter à venir voir le projet que nous avons mené avec des collégiens et des lycéens... Mon parcours professionnel, la nature généreuse et ambitieuse de la Fondation, l’énergie de l’équipe nourrissent cette réactivité et, je l’espère, efficacité.

 

L’ambition, au-delà du local et du national, est nettement affichée à l’échelle internationale ?

Le choix de François Schneider d’implanter sa Fondation à Wattwiller a été motivée par la dimension très européenne de l’emplacement, car nous sommes ici aux frontières avec trois pays (Suisse, Allemagne, France). Cette ouverture est très intéressante puisqu’elle permet d’accueillir une grande diversité de publics. Il suffit de se rendre sur les lieux pour prendre la mesure du potentiel extraordinaire que recèle la Fondation. Lors de ma première visite, à l’hiver dernier, j’ai été subjuguée par l’environnement magnifique de cette région, située au pied des Vosges. Le jardin de sculptures de la Fondation abrite des œuvres de Niki de Saint Phalle, Pol Bury, Renaud Auguste-Dormeuil, Clément Borderie… Alentour, une nature luxuriante, la forêt et au loin la montagne. C’est un contexte inspirant. Depuis un an, mon travail consiste à déterminer la stratégie curatoriale vers laquelle nous diriger, nous avons régulièrement débattu avec François Schneider à ce sujet. Nous soutenons des talents – de tout âge – avec le concours, et devons identifier une façon subtile de les mettre en valeur avec des projets moteurs. Sans pour autant envisager des artistes stars, nous réfléchissons à des projets incitateurs, fédérateurs, de façon à capter un public plus large peu familier de l’art contemporain. En effet, le travail plus académique de centre d’art, d’approche “laboratoire” est déjà présent dans la région avec de très bonnes structures labellisées – Crac à Altkirch, Kunsthalle à Mulhouse – aussi, il faut nous apporter quelque chose de différent. Ainsi, en concertation avec le Fondateur, je me dirige plutôt vers des initiatives à la croisée entre l’art spectaculaire et l’art interactif, très immersif, mais aussi des disciplines plus populaires ou artisanales comme la bande dessinée ou le textile. Il est toujours intéressant de décloisonner. A mon sens, c’est une façon de capter l’attention d’un public qui ne se rend pas spontanément dans un centre d’art, un public très local, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, mais plus largement suisse, allemand et français. Mon souhait est de fluidifier le rapport des visiteurs à l’art contemporain, via une approche ludique et immersive. Tout en poursuivant, bien entendu, la présentation de nos expositions plus “classiques” comme “Talents contemporains”. Nous inaugurons par ailleurs des résidences d’artistes (recherche et création) ouvertes aux créateurs issus d’écoles d’art le long du Rhin. Cette année, Bâle, Strasbourg, Sarrebrucket La Haye nous adressent de jeunes diplômés pour une séquence de travail de juin à septembre sur le thème de l’eau. Durant cette période, des rencontres et échanges avec la communauté locale sont prévus. Nos différents axes nous mènent ainsi à explorer les potentiels du local et de l’international, de l’académique et du grand public.

Votre dimension internationale est, par exemple, illustrée par le projet d’exposition que vous présentez à Lisbonne, quelle en est l’origine ?

L’idée est née d’une rencontre entre François Schneider et le gouverneur de la Banque du Portugal, Carlos da Silva Costa, à l’initiative duquel a été ouvert dans le cadre d’une église baroque désaffectée, le Museu do Dinheiro. Un musée qui, comme son nom l’indique, évoque l’histoire de la monnaie et expose de nombreux artistes contemporains. Les deux hommes ont eu le souhait de faire se rencontrer la collection de la Fondation et l’art moderne et contemporain portugais sur le thème de l’eau. “Escutar as aguas” – obras da Coleção Schneider e de artistas portugueses (“Listening to the Waters” - Works of the Schneider Collection and Portuguese artists) rassemble ainsi plus d’une vingtaine de nos œuvres en dialogue avec des artistes portugais comme Alberto Carneiro, Carlos Nogueira, Fernando Calhau ou encore Vieira da Silva. Le passage du temps, les mythes fondateurs, ou la plasticité du liquide interrogent la place de l’Homme et son lien à l’eau à travers des œuvres allant de l’infiniment petit (Benoît Pype) aux installations de grande envergure (Elizaveta Konovalova).

 

Développer une programmation alerte et pertinente sur le thème de l’eau peut, au fil du temps, se révéler une gageure, pourtant “L’Atlas des nuages”, qui occupe les 2 400 mètres carrés de la Fondation du 23 juin au 30 septembre, surprend par sa cohérence et la qualité des œuvres réunies.

A mon retour de Chine après une intense activité, peut-être avais-je besoin de souffler... et, précisément, ce souffle est passé par les nuages. A l’automne dernier j’avais organisé – en partenariat avec la scène nationale La Filature de Mulhouse – une exposition sur la fonte des glaces avec l’artiste suisse Anna Katharina Scheidegger. Aussi, il me semblait intéressant de poursuivre et d’enrichir la recherche à la Fondation. Le thème des nuages me paraissait à la fois fédérateur et ludique, de même qu’il répondait à l’attraction manifestée par le public pour l’étude du lien entre art et science. Aussi au cours de mes recherches sur ce sujet, j’ai découvert L’Atlas des nuages, un ouvrage rassemblant, notamment, les recherches de Luke Howard – météorologiste britannique du XIXe siècle connu pour sa nomenclature des nuages –, et de Lamarck qui, au XIXe siècle a publié un annuaire météorologique et classification des nuages. L’exposition réunit ainsi une vingtaine d’artistes internationaux (vietnamiens, chinois, néerlandais, français, marocaines, irlandais…), autour de médiums et d’expressions esthétiques très différents. L’arbre de lumière (Incandescent Cloud) créé par le duo d’artistes canadiens, Caitlind Brown et Wayne Garret, illustre bien cette volonté monumentale. Il s’agit d’un arbre doté de 6 000 ampoules que le visiteur est invité à allumer pour créer un nuage de lumière. Rhona Byrne a réalisé une œuvre composée d’énormes ballons noirs qui forment des nuages (It’s all up in the air and on shifting ground, 2017). Marco Godinho travaille sur la question de la frontière, des flux migratoires, il a conçu des fresques murales à l’aide de tampons portant la mention “Forever Immigrant”, qui investit la grande hall. Le parcours propose aussi des expériences physiques comme s’allonger sous un néon de lumière de Shilpa Gupta. Nous avons cherché à jouer sur les changements d’échelle, du microscopique au macroscopique. De tous petits polaroids, cyanotypes, dessins très délicats...

 

C’est une manière de créer la surprise, de mettre en jeu le corps du visiteur...

C’est une proposition pour que tout un chacun ait envie de rêver le nuage sous toutes ses formes. Nuage terrifiant, nuage onirique, nuage ténébreux ou conceptuel. La Fondation est avant tout un lieu pour trouver et se (re)trouver.

 

À VOIR - À FAIRE
 

• “L’Atlas des Nuages”, jusqu’au 30 septembre, au Centre d’art contemporain de la Fondation François Schneider, 27, rue de la Première Armée, 68700 Wattwiller, du mercredi au dimanche de 10h à 18h. fondationfrancoisschneider.org
 

• L’appel à candidature de la 8e édition du concours Talents Contemporains invite des artistes de toutes nationalités et de toutes disciplines à proposer des œuvres ou projets sur le thème de l’eau. Organisé chaque année depuis 2011, ce concours offre une dotation annuelle globale de 300 000 euros pour un maximum de 7 artistes lauréats qui bénéficient également d’une exposition collective dans le centre d’art de la Fondation. Jusqu’au 1er novembre.


La Fondation François Schneider convie l’Ososphère à une conversation chorale entre le numérique et l’eau à travers l’exposition “A l’épreuve de l’eau”, commissaire: Thierry Danet, du 28 octobre 2018 à fin janvier 2019.

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