L'Officiel Art

Fondation Bettencourt Schueller : “Une maison au service de l’Homme”

Depuis sa création en 1987, la Fondation Bettencourt Schueller mène une action soutenue dans les domaines des sciences, de la solidarité et des arts. Elle a ainsi opéré un travail de fond auprès des institutions, des politiques et des publics pour réhabiliter, promouvoir et moderniser l’image des métiers d’art, dont le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main qui totalise aujourd’hui cent lauréats. Olivier Brault, directeur général de la Fondation, évoque les différents aspects de sa gouvernance.
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MÉCÉNAT - PHILANTHROPIE
 

L’OFFICIEL ART : Créée en 1987, la Fondation Bettencourt Schueller travaille activement à soutenir la recherche scientifique ainsi que les causes humanitaires et sociales, mais – élément distinctif –, elle est parmi les rares fondations à financer le chant choral et l’artisanat d’art, via le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main. Qu’est-ce qui a motivé ces deux orientations culturelles atypiques ?

OLIVIER BRAULT : Lorsque la famille Bettencourt Schueller a pris l’initiative de créer sa Fondation, elle a souhaité déployer une vision profonde, avec pour dessein de donner naissance à une maison au service de l’Homme. La Fondation développe un intérêt soutenu pour les sciences, la solidarité et les arts, mais si l’on observe ces trois secteurs, on y distingue l’Homme en quête, c’est notre mécénat scientifique ; l’Homme qui crée, c’est notre mécénat artistique ; et l’Homme qui cherche son chemin dans la vie, pour s’épanouir et nourrir une pensée à destination des autres, c’est notre mécénat social. Il s’agit bien là d’une vision profondément humaniste, et dans ce contexte, l’extraordinaire champ de la culture et des pratiques artistiques constitue l’un des aspects les plus riches de l’expression de l’intelligence humaine. La dimension d’innovation, de créativité culturelle illustre notre volonté de façon aussi pertinente que l’intelligence appliquée résidant dans les sciences, ou l’intelligence relationnelle présente dans le mécénat social. Ces différentes facettes éclairent toutes les formes de ce qu’est l’Homme : explorer les grands domaines de l’intelligence humaine, c’est aussi fournir d’importantes contributions au bien commun. Une société se construit dans ces formes collectives que sont les pratiques artistiques, la recherche et ses applications ou le “vivre-ensemble” sous toutes ces formes-là. Pourquoi le chant choral et l’artisanat d’art ? Si l’on observe cela en détail, je dirais volontiers qu’il y a à la fois du discrétionnaire et du sens. L’aspect discrétionnaire est très directement lié à la figure de Liliane Bettencourt dont le père, Eugène Schueller, était un ami de Jacques-Emile Ruhlmann. Elle a grandi dans cette esthétique, environnée d’objets remarquables, réalisés avec des matériaux très travaillés. Elle aimait à dire que ce paysage familial a constitué pour elle une forme d’éducation précoce à la beauté, au goût et à la sensibilité, aussi a-t-elle refusé que ces talents soient ignorés par une société – nous sommes alors dans les années 1980 – prompte à porter un regard négatif, voire dépréciatif sur les métiers d’art et les métiers manuels en général. Une société, favorisant les formes plus conceptuelles ou spéculatives de l’intelligence, était à ses yeux profondément injuste. Le choix du chant choral relève du même processus : il est une forme d’hommage à sa mère, qui chantait, et qu’elle a perdue très jeune, c’est pourquoi la Fondation développe cette pratique de l’usage de la voix. Chanter “ensemble” tisse des liens avec un extraordinaire corps de valeurs, c’est une forme d’intelligence très bénéfique aux personnes, aux groupes et à la société. Comme toute discipline musicale, c’est un apprentissage extrêmement exigeant qui permet de devenir, non pas seulement chanteur, mais chanteur en groupe. Or chanter avec les autres c’est apprendre à écouter, à s’ajuster, à s’accorder, à s’adapter à un groupe. Voilà pourquoi ce choix, qui est d’abord une histoire personnelle, a trouvé écho dans une Fondation qui, dans son engagement, veut faire du bien au pays dans lequel elle vit. C’est le principe même d’une fondation d’utilité publique.

A cet égard, on observe que la Fondation a très tôt opéré des choix auxquels elle s’est rigoureusement tenue.

Notre mécénat pour le chant choral a bientôt trente ans, notre mécénat pour les métiers d’art bientôt vingt ans. Nous sommes convaincus de l’extraordinaire valeur à la fois artistique, sociale et culturelle de ces pratiques, et nous pensons qu’il y a encore beaucoup à faire pour entretenir le talent français dans ce domaine, le pousser plus loin et faire en sorte que les bénéfices de ces disciplines continuent de rejaillir sur notre pays. Pour éviter de nous disperser, nous avons choisi de rester engagés dans des domaines qui sont identifiés et que nous pouvons aborder avec des visions stratégiques en comprenant ce que sont les besoins, les politiques publiques, les interventions des autres acteurs, des collectivités publiques, des autres fondations, des entreprises, des différents mouvements collectifs qui existent déjà de façon à réfléchir au plus bel impact possible au profit de l’intérêt général dans chacun de ces domaines-là. C’est tout à la fois une vision, des histoires de famille porteuses de sens et la volonté de notre conseil d’administration de ne pas être trop opportuniste, même si nous savons saisir les opportunités, mais plutôt stratégiques.

 

Chanter ensemble” – épiphénomène il y a une vingtaine d’années –, s’est aujourd’hui incarné dans de nombreuses initiatives. Et l’on pourrait faire le même constat pour le renouveau autour des métiers d’art, longtemps négligés. En ce sens, la Fondation est pionnière, développant une vision très avant-gardiste.

Nous sommes très fiers d’avoir contribué à notre mesure, et avec d’autres acteurs bien sûr, à ce changement de regard profond de notre pays sur lui-même et sur la valeur de ces pratiques. Dans les deux cas, le pire a été dépassé, mais il y a encore beaucoup de travail à réaliser. A cet égard, la ministre de la Culture et de la Communication et le ministre de l’Education nationale ont annoncé un plan “choral”, dont les contours doivent être rendus publics, mais il est merveilleux de penser que notre gouvernement veut renouer avec cette pratique que l’on trouve partout en Grande-Bretagne, en Scandinavie, en Allemagne, alors que la France s’est coupée de ce qu’étaient les racines profondes de la pratique de la chorale : la religion, la tradition folklorique locale et l’attachement territorial étaient les deux grandes sources vivantes de la tradition du chant si précieuse pour une société. Plus l’on bascule dans une société digitale, rapide, technologique avec les inquiétudes qu’elle génère, plus on est en recherche de sources de cohésion. L’intelligence artificielle constitue la deuxième vague de cette révolution, ouvrant une frontière nouvelle, porteuse à la fois de beaucoup d’espérance et d’interrogations. On observe alors combien cet artisanat d’art est chargé de valeurs d’ancrage territorial, de savoir-faire appris et maîtrisés, d’acceptation de la confrontation à la matière et de la maîtrise du geste, ce qui implique un temps long nécessaire à l’acquisition des techniques et à la production des objets. Cela est porteur d’un sens qui, à l’ère du clic, renferme une valeur immense et très recherchée. Dans les deux cas, ce sont des pratiques culturelles traditionnelles issues du passé, mais profondément vivantes, car réhabitées et retraduites, présentant ainsi une valeur contemporaine.

“Il est important de souligner que les artisans d’art sont jeunes : la moitié des entreprises de ce secteur a été créée dans les dix dernières années. Natifs de l’ère digitale, rompus à la recherche sur les matériaux, habitués à franchir les barrages, à être en interaction avec les autres disciplines.”

A partir de 2000, le soutien aux métiers d’art devient l’un des axes privilégiés de dotation de la Fondation : à un moment où les artisans d’art souffraient d’un déficit de visibilité, et donc d’intérêt de la part des publics, votre approche anticipative a permis de porter un éclairage, y compris à destination des jeunes, vecteurs d’une pérennisation des métiers. Comment envisagez-vous le rôle de la Fondation en termes de transmission patrimoniale des savoir-faire ?

C’est une question clé. Nous nous sommes inspirés du magnifique programme des trésors nationaux vivants que le Japon a inventé durant l’une des périodes les plus complexes de son Histoire. Battu militairement, démilitarisé, ruiné... Il crée le concept de trésors nationaux vivants, montrant ainsi le lien fondamental entre la capacité à transmettre les savoir-faire artisanaux et l’identité culturelle profonde d’un pays. Nous n’abordons pas cette question essentielle sous un angle conservateur : notre ambition n’est pas de préserver les savoir-faire à tout prix, simplement parce qu’ils ont existé. Historiquement, la famille Bettencourt et la Fondation Bettencourt Schueller ont beaucoup soutenu Edouard de Royère dans la création, en 1996, de la Fondation du patrimoine. Cette institution, positionnée sur le créneau de la préservation des savoir-faire, conduit une action à grande échelle avec talent, rigueur et une méthode remarquable. Cette action, distribuée dans le pays, s’appuie sur un réseau de personnes ayant à cœur de mobiliser les savoir-faire impliqués dans la restauration du patrimoine pour les conserver et les transmettre. Parce que la Fondation du patrimoine est une belle réussite, nous avons choisi de lui laisser le premier rang dans ce domaine et d’opter pour un positionnement un peu différent : la mobilisation de savoir-faire pour leur valeur contemporaine. Ils sont inscrits dans une transmission patrimoniale, mais ils sont vivants s’ils manifestent leur valeur pour aujourd’hui et pour demain. C’est en démontrant leur potentiel d’identité culturelle, technique, économique, d’emploi, de rayonnement, d’exportation, usuelle, sociale, de vocation pour les jeunes que nous voulons contribuer à la transmission des savoir-faire. Cela ne nous empêche pas d’avoir instauré une série de soutiens à des institutions très importantes qui œuvrent directement pour la transmission des savoir-faire : l’Institut national des métiers d’art qui, par décision du ministère de la Culture et de la Communication, porte le programme maître d’art/élève par lequel les artisans d’art les plus remarquables de notre pays sont reconnus et missionnés pour transmettre leur savoir-faire à leurs élèves. Nous soutenons également l’Académie de l’Opéra national de Paris, mettant ainsi en lumière que les maisons de spectacle vivant détiennent aussi des savoir-faire exceptionnels et toujours mobilisés pour la création. Nous avons également des engagements auprès d’écoles, en particulier l’Ensad (Ecole nationale supérieure des arts décoratifs) qui renouvelle profondément le profil des jeunes artisans d’art. Car il est important de souligner que les artisans d’art sont jeunes : la moitié des entreprises de ce secteur a été créée dans les dix dernières années. Natifs de l’ère digitale, rompus à la recherche sur les matériaux, habitués à franchir les barrages, à être en interaction avec les autres disciplines. Cette régénération, y compris via la formation, est porteuse d’une capacité à recevoir les savoir-faire et à les réutiliser autrement, ce qui de notre point de vue est extrêmement prometteur.

Le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, qui cet automne fêtera sa 19e édition, constitue bien souvent pour les lauréats une mise en orbite professionnelle et au-delà car, outre le solide soutien financier, les équipes de la Fondation développent un accompagnement humain et de conseil. Quel regard portez-vous sur le travail accompli au long de la centaine de lauréats depuis la création du Prix et comment envisagez-vous son évolution ?

Cette vingtaine d’années d’expérience a permis d’installer un label d’excellence des savoir-faire français. L’exposition “WonderLab” organisée par Heart & Crafts et que nous avons soutenue à Tokyo à l’automne dernier, réunissait des maîtres d’art reconnus par le ministère de la Culture et de la Communication et des lauréats du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, ce qui, symboliquement, illustrait le fait que ce sont les deux signes de reconnaissance de l’absolue excellence des savoir-faire français. La distinction est à la fois un prix de consécration et d’encouragement. L’ébéniste Ludovic Avenel, lauréat du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main en 2007, à l’âge de 23 ans, est aujourd’hui le patron d’une entreprise d’une trentaine de personnes dotée d’un carnet de commandes qui ne cesse de se remplir. François-Xavier Richard, fabricant de papier-peint imprimé à la planche – technique ancienne qu’il a ressuscitée –, dirige à Tours l’Atelier d’Offard, en plein développement. Le lauréat de l’année 2017, Steven Leprizé, est lui aussi un artisan doublé d’un entrepreneur né, dans l’innovation permanente, qui met en place le début d’une très belle entreprise. Rétrospectivement, il est très intéressant d’observer que ce qui était à l’origine un concours cherchant à distinguer les meilleurs dans la maîtrise des savoir-faire autour d’un matériau – le verre, le cuir, le métal, le bois, le textile... – (la récompense Talents d’exception), s’est enrichi d’une autre approche : “Dialogues”, dont le propos est de croiser la maîtrise des savoir-faire avec les univers esthétiques d’autres créateurs. Ce dialogue instauré entre artisans d’art, designers, architectes d’intérieur, artistes plasticiens contribue au décloisonnement, motivé par la volonté d’aller chercher plus loin. C’est un levier d’innovation remarquable qui a montré sa valeur dans l’expérience que nous avons de ce prix et que nous entendons continuer de développer. L’autre aspect est la construction d’une approche collective. En atteignant le nombre de cent lauréats du prix pour les trois récompenses, nous avons vu émerger un groupe, une famille. Les lauréats échangent entre eux, ils se découvrent les uns les autres. Nous les associons à nos initiatives, notamment dans le cadre d’expositions, d’événements culturels, en particulier avec le Palais de Tokyo. Nous sommes à leur écoute pour les accompagner individuellement, pour installer, par exemple, Nelly Saunier dans son nouvel atelier ou Kristin Mc Kirdy dans la réhabilitation du sien. Nous avons ainsi aidé plusieurs très beaux noms de la création à investir un lieu de travail après le Prix. Cette force collective qui s’enracine est très intéressante. Un bel axe que nous continuerons à creuser.

 

Vos actions en faveur des métiers d’art revêtent plusieurs aspects, ainsi, la Fondation a-t-elle permis la réalisation du Toguna, au Palais de Tokyo : lieu de dialogues avec tous les publics, quel a été le moteur de la Fondation dans la poursuite de ce projet ?

Le Toguna, c’est l’atypique dans l’atypique. Il y a ici deux degrés de singularité, d’abord le Palais de Tokyo est, en soi, particulier, tout comme il est atypique pour la Fondation d’aller rencontrer Jean de Loisy, qui est lui-même un personnage atypique... Nous souhaitions démontrer la valeur contemporaine multiple des métiers d’art. Nous nous sommes interrogés sur le lieu le plus pertinent où montrer cette réalité-là de la façon la plus percutante à un public qui n’est pas spontanément celui des artisans d’art. Lors de notre rencontre avec Jean de Loisy, nous avons découvert qu’il menait une quête symétrique à la nôtre, à savoir la conviction que l’art n’est jamais aussi fécond que lorsque la créativité pure se conjugue à la confrontation à la matière. Nous avons donc décidé de mettre en place un partenariat fondé sur une série d’expositions dont l’objectif est d’introduire peu à peu les métiers d’art dans la programmation du Palais de Tokyo, en trouvant dans chaque saison une thématique, un angle pertinent pour présenter des œuvres issues de collaborations entre artisans d’art et artistes au sein de propositions artistiques fidèles à la programmation et à l’esprit du lieu. Ainsi, après “L’Usage des formes” en 2015 puis “Double Je” en 2016, nous avons pensé que cette démarche globale pouvait s’appliquer à une entité autre qu’une exposition. Nous avons donc répondu à l’idée de Jean de Loisy de doter le Palais d’un espace de partage de connaissances, en allant puiser du côté du lieu de la rencontre et de la transmission des villages dogons, à savoir le Toguna. Ce Toguna parisien, inauguré en janvier dernier, a été réalisé par des artistes plasticiens, des architectes et des artisans d’art qui ont travaillé ensemble. Le mariage de ces créations contemporaines remarquables crée un lieu harmonieux, étonnant, détonant et particulièrement favorable à l’échange : on y est bien, sans figure d’autorité, dans une configuration propice au partage. C’est un choix qui illustre également que dans la rencontre et la confiance avec les personnes, notre Fondation, de façon mesurée et réfléchie, aime prendre des risques. Car dans de tels projets, il y a une grande part d’expérimental, on n’est pas tout à fait sûr dès le départ de la totalité du point d’aboutissement. Le partenariat se poursuit ainsi avec une quatrième exposition qui constitue le cœur de l’offre de la saison d’été 2018 avec un titre très onirique : “Encore un jour banane pour le poisson rêve.”

 

Comme l’a rappelé le premier Prix du mécénat culturel qui a été remis à la Fondation en janvier 2017 pour l’ouverture de l’Académie de l’Opéra national de Paris aux artisans d’art, vous déployez vos efforts sur tout champ susceptible de valoriser le geste de l’artisan d’art. Comment se nouent de tels partenariats ?

Ce type de partenariat se noue dans le cadre de rencontres, mais à partir de réflexions qui visent à sortir du cadre, afin de modifier la grille de lecture qui enferme les métiers d’art dans les schémas du passé. Comme nous avons voulu montrer leur contribution à la création contemporaine et leur capacité d’ancrage local, nous avons souhaité porter un éclairage sur leur apport considérable aux spectacles vivants. A l’Opéra ou à la Comédie Française, il est habituel de féliciter acteurs, chanteurs, metteurs en scène, mais on omet bien souvent les décors, les costumes, les accessoires, les arts de la création qui sont aussi une contribution décisive et de plus une richesse très française. Les maisons de théâtre vivant sont également des lieux d’expression des talents manuels, nécessaires à cette production fantastique qu’est un spectacle vivant. C’est d’abord un prisme de lecture. Nous réfléchissons actuellement sur l’architecture d’intérieur et contemporaine pour savoir s’il n’y a pas un nouveau levier à mobiliser pour démontrer que le dialogue avec les savoir-faire des artisans d’art est fécond. Nous sommes entrés à l’Opéra national de Paris par le soutien au chant et à la promotion des artistes lyriques professionnels. Ensuite, à l’arrivée de Stéphane Lissner et de Myriam Mazouzi, notre soutien s’est élargi à l’Académie, donc à l’ensemble des artisans d’art qui œuvrent en coulisse, dans les ateliers de Garnier et de Bastille. C’est assez heureux de voir que notre programme réunit chaque année non seulement des chanteurs, des musiciens et des chorégraphes, mais aussi une douzaine d’artisans d’art, costumiers, perruquiers, réalisateurs de matériaux souples pour faire des pièces de décor résistantes et légères à la fois, permettant d’être rapidement déplacées. Les professionnels de ces ateliers sont très satisfaits de partager leur savoir et de le transmettre à des jeunes dont plusieurs sont ensuite embauchés par les ateliers. C’est une réalité qui est à la fois artistique, sociale et économique. Nous sommes attachés à ce projet car il illustre bien nos intentions et réunit ces deux grands axes de notre mécénat culturel, le chant et les métiers d’art. Mais également la jeunesse, l’accès à l’épanouissement et à l’emploi.

 

Hors capitale, quels liens avez-vous instaurés avec des institutions en région et à l’étranger ?

Les liens avec la province et l’étranger existent à travers le palmarès du Prix pour l’intelligence de la main 2017, pour la récompense “Talents d’exception”, le lauréat, Steven Leprizé, est un Breton établi en région parisienne. Pour “Dialogues”, David de Gourcuff qui a travaillé avec un couple de designers, A+A Cooren, est installé dans le Puy-de-Dôme. Et la Maison de l’Outil et de la Pensée ouvrière – lieu de rayonnement de la pensée technique au profit de l’ensemble des artisans d’art du pays – se trouve à Troyes où elle a rassemblé une collection exceptionnelle. Par ailleurs, nous sommes le premier et le plus fidèle mécène des Journées européennes des métiers d’art qui sont à la fois européennes et nationales, rassemblant entre 7 000 et 8 000 lieux ouverts en France cette année. Ces journées s’appuient sur une organisation territorialisée qui lie l’ensemble des secteurs des métiers d’art de la France entière. Nous sommes un soutien de L’Outil en main, fédération d’associations – au nombre de140 établies, dans 40 départements – qui fait en sorte que des artisans en retraite puissent transmettre leurs savoirs et parfois donner leurs outils à des jeunes. Pour ce qui est de l’étranger, là aussi c’est consubstantiel, 80 % du chiffre d’affaires du secteur des métiers d’art se fait à l’exportation, c’est donc un secteur qui illustre l’un des plus beaux visages de l’excellence française. L’industrie du luxe l’a compris et elle a développé une réussite mondiale merveilleuse sur cette réalité. C’est donc assez naturel de penser aller au-delà de nos frontières. Nous avons commencé par le Japon, en étant tout d’abord mécènes de la Villa Kujoyama, et en aidant ce lieu emblématique à s’ouvrir à la fois aux métiers d’art et à la scène culturelle de Kyoto. Cette double ouverture a constitué un renouveau pour cette maison gérée par l’Institut français et l’Institut français du Japon. Elle développe aujourd’hui un programme remarquable. Une douzaine d’artisans d’art s’y est rendue, un élément de régénération qui a été pour nous l’occasion de mesurer la fascination qu’éprouve le Japon pour la culture française et, de ce fait, l’attente qu’il y avait d’une connaissance plus approfondie des métiers d’art français. L’exposition “Wonderlab”, déjà évoquée, s’inscrit dans ce contexte.

 

Homo Faber”, l’importante exposition qui se tient jusqu’au 30 septembre à Venise, est destinée à offrir une tribune aux artisans d’art français. Comment envisagez-vous la dimension internationale de votre mission de rayonnement des métiers d’art à l’international ?

De deux façons : l’ancrage et l’outil. L’ ancrage c’est la Villa Kujoyama, car elle est une expérimentation permanente, un lieu d’inspiration toujours renouvelée. En tant que résidence d’artistes, elle accueille chaque année dans ses studios de nouveaux créateurs, parmi lesquels des artisans d’art. Ce mélange interdisciplinaire, de même que la confrontation à l’esthétique japonaise, est à chaque fois l’occasion de nouvelles intuitions, de nouvelles pistes qui sont, bien entendu, inscrites dans le parcours artistique de chacun des créateurs en résidence, mais aussi dans l’expérience que tire la Villa, dans sa manière d’être un intermédiaire entre l’artisanat d’art et la culture japonaise. C’est très fécond et, comme toutes les belles choses se font dans le temps long, cela a du sens de conserver ce lieu comme ancrage. L’outil de rayonnement, sont des expositions. Elles permettent d’élargir, de changer d’univers, de pays, de s’ouvrir à des publics différents, d’aller davantage à la rencontre du marché, des collectionneurs/acheteurs potentiels pour les œuvres des artisans d’art, de nouer des partenariats nouveaux. Par exemple, pour l’initiative que nous avons à Venise en septembre, nous avons répondu à l’invitation de la Fondation Michelangelo, à laquelle nous nous sommes associés. Cette fondation suisse a été créée avec un objectif assez proche du nôtre, mais à l’échelle européenne. Le projet “Homo Faber” mobilise également la Fondation Cini à Venise qui héberge l’ensemble de cette importante proposition. Ce type d’événement est l’occasion pour nous de constituer un réseau européen d’institutions qui portent une vision commune, une même intention et peuvent ainsi travailler ensemble, s’inspirer les unes les autres, prendre de nouvelles initiatives ensemble. Par exemple, Venise accueillant la Biennale d’architecture à la même époque, nous sommes devenus mécène du Pavillon français, animé cette année par le collectif d’architectes “Encore Heureux”. Nous le connaissons pour son projet des Ateliers Médicis à Clichy-Montfermeil, que nous soutenons par ailleurs.

“Nous sommes dans un dialogue de grande qualité avec les lauréats et les porteurs de projets pour les aider à identifier et lever les obstacles qu’ils rencontrent grâce à un accompagnement financier, humain, technique, relationnel... afin que l’expression des talents s’épanouisse, change d’échelle, passe des caps et contribue le plus possible à l’utilité publique.”

Quand on a beaucoup reçu, il faut aimer donner. Rendre ainsi librement à la société une part de ce que l’on a reçu”, soulignait Liliane Bettencourt. Comment cette vision s’inscrit-elle dans l’esprit de la Fondation et de ses actions au fil du temps ?

C’est une belle phrase et une robuste affirmation de liberté, bien illustratrice de l’esprit de la famille de nos fondateurs. Aujourd’hui, c’est Françoise Bettencourt Meyers, fille de Liliane Bettencourt, qui préside la Fondation. Son époux, Jean-Pierre Meyers, et leur fils, Nicolas Meyers, sont membres du conseil d’administration. Trois générations ont été ou sont impliquées dans la Fondation. De génération en génération, se transmet cette envie de faire librement un geste au service de l’intérêt général, en restant fidèles à des valeurs fondamentales. Concrètement, la Fondation est une maison qui croit aux personnes, beaucoup plus qu’aux systèmes ou aux concepts. C’est une structure privée au service de l’utilité publique. C’est l’expression libre d’une famille qui croit en l’Homme et, dans un cadre stratégique, identifie des talents, une capacité de vision et de réalisation, pour la pousser plus loin. Nous sommes dans un dialogue de grande qualité avec les lauréats et les porteurs de projets pour les aider à identifier et lever les obstacles qu’ils rencontrent grâce à un accompagnement financier, humain, technique, relationnel... afin que l’expression des talents s’épanouisse, change d’échelle, passe des caps et contribue le plus possible à l’utilité publique.

 

Comment votre expérience de directeur général de la Croix-Rouge durant huit années a-t-elle imprégné votre mission au sein de la Fondation ?

Henri Dunant, lorsqu’il a fondé la Croix-Rouge, n’a pas conçu une organisation, il a défini des principes d’intervention. Le premier de ces principes est l’humanité. Je dirais assez volontiers que la première dimension de cette Fondation, c’est la dimension humaine, sa place centrale, à la fois dans les convictions, dans la vision de l’Homme qui inspire l’action et les relations que nous avons les uns avec les autres, entre nous et avec les porteurs de projets : c’est une façon très concrète d’appliquer cette humanité. Un deuxième élément de réponse serait que j’ai conservé de mon expérience à la Croix-Rouge une très grande attention à un fonctionnement heureux de la gouvernance et je sais à quel point il est essentiel pour une organisation, quelle que soit sa structure juridique, que toutes les personnes qui sont impliquées dans son orientation et son contrôle réadhèrent régulièrement au projet, dans une confiance entretenue. Un troisième élément de réponse, peut-être, c’est que la Croix-Rouge est une organisation mondiale qui est à la fois across the world (partout dans le monde) et around the corner (au coin de la rue). La Fondation Bettencourt est française fondamentalement, mais elle est à la fois extrêmement ambitieuse et modeste. Elle est porteuse d’une vision qui enjambe les frontières des disciplines en étant capable d’aller chercher le rayonnement français à Kyoto ou à Princeton. Dotée d’une vision large, elle est aussi parfaitement concrète et soucieuse d’exécuter les choix que nous faisons avec une qualité garantie concrètement dans les engagements que nous prenons année après année. La pensée et l’action se nourrissent mutuellement et en permanence.

 

GRÂCE AU SOUTIEN DE LA FONDATION BETTENCOURT SCHUELLER :


•Les ateliers “Art et Education” (richesse et diversité des métiers d’art) du CHÂTEAU DE VERSAILLES, destinés à tous les publics – notamment les enfants – ont été inaugurés en novembre dernier.

•Les JOURNEES EUROPEENNES DES METIERS D’ART (JEMA 2019) bénéficient d’un soutien amplifié, illustré par la treizième édition (du 1er au 7 avril) dédiée aux “Métiers d’art, Signatures des territoires” qui s’accompagne d’une exposition éponyme à la grande Galerie des Gobelins, du 29 mars au 21 avril.


L’INSTITUT NATIONAL DES METIERS D’ART insuffle un nouvel élan à son action (programme “Maîtres d’art – Elèves”), consolide les moyens financiers en faveur des métiers d’art et l’attention portée aux opportunités professionnelles des élèves. 2019 marque le 25e anniversaire du titre de Maître d’art.

 

•La VILLA KUJOYAMA (Kyoto) a initié un nouveau programme de résidences ouvert aux métiers d’art. En 2019 : lancement d’un plan de soutien triennal en faveur de la Villa qui prévoit la seconde phase du chantier de rénovation et de mise aux normes des espaces, le financement des activités culturelles et un soutien logistique pendant et après les résidences. Durant le mois de juin, le comité de sélection annoncera les résidents 2020.

 

Le PRIX LILIANE BETTENCOURT POUR L’INTELLIGENCE DE LA MAIN célèbre ses 20 ans en 2019 : un comités d’éminents experts et un prestigieux jury opèrera une sélection pointue parmi les meilleurs candidats retenus. Une exposition au PALAIS DE TOKYO (du 16 octobre au 10 novembre, saison “Scène française”), conçue par Laurent Le Bon et mise en espace par Isabelle Cornaro permettra de prendre la mesure de la beauté et du caractère contemporain des métiers d’art, via le travail des acteurs qui les incarnent : artisans d’art, créateurs et institutions accompagnés depuis 20 ans par la Fondation.

 

LA FONDATION EN 2018 C'ETAIT NOTAMMENT...
 

• “Homo Faber Crafting a more human future”, du 14 au 30 septembre 2018, à la Fondazione Giorgio Cini, île de San Giorgio Maggiore, Venise. T. +39 041 271 0229, michelangelofoundation.org, homofaberevent.com

• 16e Biennale internationale d’architecture de Venise, “Lieux infinis”, du 26 mai au 25 novembre 2018, au Pavillon français, Giardini della Biennale, Venise. T. +41 (0)4 15 21 87 11, labiennale.org ; lieuxinfinis.com

•A la mi-octobre 2018 annonce du nom des lauréats de la 19e édition du Prix pour l’Intelligence de la main dans les trois catégories Talents d’exception, Dialogues et Parcours. Ils rejoingnent les 100 lauréats récompensés depuis la création du Prix à travers 48 savoir-faire différents.

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