Art

Quand la mode s'expose

by Mélody Thomas
11.10.2017
À l’heure où sont inaugurés deux musées dédiés à Yves saint Laurent et où l’art et la mode n’ont jamais été aussi liés, il était temps d’analyser la manière dont le premier a poussé la seconde à affirmer son patrimoine tout en réinventant les règles de la muséographie.

"Le grand couturier s’impose comme un artiste du luxe qui collectionne les œuvres d’art, qui vit dans le décor fastueux et raffiné, qui s’entoure de poètes et de peintres, qui crée lui-même des costumes de théâtre, de ballet, de film, qui subventionne la création artistique.” Ces mots, c’est le philosophe et sociologue, Gilles Lipovetsky, auteur de L’Empire de l’éphémère, qui les a écrits dans son texte “La Mode de cent ans” (Le Débat no 31, 1984). En une phrase, il a non seulement résumé l’essence du travail du styliste, mais aussi souligné le rapport privilégié qu’il entretient avec son époque et les créatifs qui la façonnent. Piet Mondrian et Yves Saint Laurent en 1965, Cindy Sherman et Comme des Garçons en 1994, Richard Price et Louis Vuitton en 2008, Rop van Mierlo et Marni en 2013 et, plus récemment, la référence de Céline à Yves Klein et, bien sûr, la collaboration de Louis Vuitton avec Jeff Koons… La liste des marques et des artistes ayant travaillé ensemble se déroule au fil des années. Qu’il s’agisse d’une collection, d’une campagne publicitaire ou bien de références directes, les marques de mode n’ont de cesse de faire appel à l’art et son histoire pour nourrir la leur.
Pourtant, la mode a sans cesse été perçue comme espace de frivolité, de futilité, tandis que l’art a toujours été considéré comme sérieux. Ce qui a changé, c’est que la mode est devenue culture de masse. Les réseaux sociaux aidant, elle est entrée dans la pop culture et a perdu son aura élitiste au profit d’une image plus abordable, que les créateurs s’empressent de propager à l’aide de collaborations avec divers artistes. On pense à Kanye West, qui, avec sa marque Yeezy, fait appel au talent de la performeuse Vanessa Beecroft ou encore au chausseur J.M. Weston qui vient d’engager Olivier Saillard, qui mène le Palais Galliera jusqu’à la fin de l’année, en tant que directeur artistique, image et culture. À travers ces deux exemples, on voit bien que l’industrie tente de se réinventer en faisant de l’art son nouveau cheval de Troie, changeant ainsi l’image qu’elle renvoie et celle des institutions artistiques. Il suffit de regarder le succès que connaissent les fondations Louis Vuitton à Paris ou Prada à Milan et Venise : la mode expose de plus en plus d’artistes et les designers organisent de plus en plus d’expositions, de Raf Simons et son exposition “The Fourth Sex. Adolescent Extremes” à J.W. Anderson et ses “Disobedient Bodies”. Mais si elle s’intéresse à l’art actuel, la mode cherche aussi à s’inscrire dans une temporalité.

La mode est devenue culture de masse. Le réseaux sociaux aidant, elle est entrée dans la pop culture et a perdu son aura élitiste au profit d'une image plus abordable, que les créateurs s'empressent de propager à l'aide de collaborations avec divers artistes.
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Robe “Yves Klein” de Céline, dans “Jalouse” de février 2017.
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“Robbie”, une photo de Willy Vanderperre présentée par Raf Simons lors de son exposition “The Fourth Sex. Adolescent Extremes”, en 2003 à Florence.
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L’exposition du Costume institute du met consacrée à Rei Kawakubo, à New York cette année.
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La Joconde revue par Jeff Koons et Louis Vuitton.
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Le musée Yves Saint Laurent de marrakech.
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L’exposition “Christian Dior, couturier du rêve”, au musée des Arts décoratifs à Paris, jusqu’au 7 janvier.
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Aperçu de l’exposition “Disobedient Bodies : J.W. Anderson Curates The Hepworth Wakefield”, à Londres au printemps dernier.
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Le défilé de Kanye West, Yeezy Season 3, à New York en février 2016. Page de droite, robe “Yves Klein” de Céline, dans “Jalouse” de février 2017.

Une empreinte sur l'époque

À l’instar de l’art, la mode commence à réfléchir à la place qu’elle laisse dans l’histoire, et l’espace muséal reste le lieu de prédilection pour montrer l’empreinte que la mode laisse sur une époque. Déjà, dans Le Système de la mode (1967), Roland Barthes écrivait : “Les changements de mode apparaissent réguliers si l’on considère une durée historique relativement longue, et irréguliers si l’on réduit cette durée aux quelques années qui précèdent le moment auquel on se place ; régulière de loin et anarchique de près, la mode semble ainsi disposer de deux durées : l’une proprement historique, l’autre que l’on pourrait appeler mémorable, parce qu’elle met en jeu la mémoire qu’une femme peut avoir des modes qui ont précédé la mode de l’année.” Dans le cas de l’Italie, dès les années 1990, les maisons ont commencé à célébrer leur histoire à travers leurs propres musées – Gucci ou Ferragamo à Florence par exemple. En France, seule la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent s’est lancée dans l’aventure. Pierre Bergé, le compagnon et associé du créateur, nous confiait quelques semaines avant sa disparition : “Cet archivage que nous avons entrepris dès les premiers jours était tout à fait visionnaire, car il faut bien comprendre que les maisons n’avaient pas l’habitude de conserver les modèles comme elles le font toutes aujourd’hui. Je veux aussi préciser que cette collection est composée en grande majorité des prototypes, c’est-à-dire des modèles tels qu’ils ont été dessinés, réalisés sous l’œil d’Yves Saint Laurent et envoyés par lui sur le podium : c’est très important et unique, car ce ne sont pas les modèles commandés par les clientes, dont les couleurs, la forme et la taille ont pu différer du modèle original. Aujourd’hui, les autres maisons ont mesuré l’intérêt de détenir cette ‘mémoire de la création’ et c’est pourquoi elles consacrent désormais du temps et de l’argent à acquérir et à conserver ce patrimoine.”
Ce mois-ci, à la veille des dix ans de la mort du créateur, la fondation ouvre deux musées en son honneur, l’un à Paris, au 5, avenue Marceau, qui accueillait auparavant les ateliers de la maison, l’autre à Marrakech, à proximité du jardin Majorelle. Entre expositions permanentes et temporaires, les deux musées vont désormais se partager le fonds extraordinaire de la fondation, qui compte 5 000 modèles haute couture, 15 000 accessoires et des dizaines de milliers de croquis, photographies et documents relatifs aux créations d’Yves Saint Laurent. De son côté, le Palais Galliera deviendra à la fin 2019 le premier musée en France abritant une collection permanente dédiée à l’histoire de la mode du xviiie siècle à aujourd’hui. Et grâce au soutien de la maison Chanel, le Musée de la mode de la Ville de Paris possédera de nouveaux espaces.

"La mode n'est plus le parent pauvre des musées. Elle est devenue un sujet légitime d'études historiques, techniques, esthétiques, sociales." Björn Dahlström, directeur du musée Yves Saint Laurent de Marrakech

Contextualiser et valoriser

À l’heure où les créateurs de mode bénéficient de plus en plus d’expositions consacrées à leur travail, comme celles de Christian Dior aux Arts décoratifs de Paris ou de Rei Kawakubo au Met de New York, une question se pose : comment exposer la mode ? Une interrogation légitime puisque, par essence, la mode est inconstante, qu’elle est faite de volume et de mouvement. Pour Aurélie Samuel, chargée du musée Yves Saint Laurent Paris, il ne faut pas voir le musée comme le mausolée du vêtement : “Un musée n’est pas nécessairement arrêté dans le temps. Il donne un instantané d’une époque, d’un mouvement, d’un regard, mais il évolue, il se transforme, il vit. Pour ce faire, il doit acquérir, proposer une muséographie sans cesse renouvelée, une présentation qui permet de former l’œil et de regarder plutôt que de voir. Un musée répond à une mission. Cela n’empêche en rien de faire vivre les objets en les contextualisant et en les valorisant.” Au printemps dernier, Lapo Cianchi, directeur de la communication et des événements de la Fondation Pitti Discovery, expliquait : “La mode est l’ennemie de l’immobilisme, c’est une question de Zeitgeist (l’esprit du temps, selon la philosophie allemande, ndlr). C’est un processus sans fin de défilés, de styles… La mode donne une vie nouvelle à ce qui a été oublié. Elle est contraire au passé, condamnée à le dépasser tous les jours tout en y faisant référence. C’est là que cela devient délicat, pas seulement dans le rapport de la mode au musée, mais aussi dans celui entre la mode et elle-même.” Et Björn Dahlström, spécialiste des arts d’Afrique, directeur du musée Yves Saint Laurent Marrakech de conclure : “La mode n’est plus le parent pauvre des musées. Elle est devenue un sujet légitime d’études historiques, techniques, esthétiques, sociales. Le musée contribue à mieux la faire connaître, et ce musée à Marrakech est le premier dédié à la mode en Afrique. C’est surprenant quand on sait que la discipline n’y a jamais été aussi dynamique qu’aujourd’hui et que le continent a tant inspiré les couturiers. En cela, parce qu’inédit, ce projet est un véritable défi. Quant à la typologie des œuvres, effectivement, les choses diffèrent selon que l’on présente un tableau – d’abord peint pour être montré – ou un vêtement – d’abord créé pour être porté. C’est l’écueil majeur avec la muséification des objets usuels, notamment des vêtements : comment les faire vivre sans contrevenir aux impératifs imposés par la conservation préventive des pièces de musée ? L’exercice est complexe et nous avons mis tout en œuvre pour rendre les modèles vivants, compréhensibles (extraits de défilés, mise à distance minimale, pas de vitrines). Mais une chose est certaine, une robe ne sera jamais aussi belle que portée par une femme.”
 

 

 

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