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Max Mara Art Prize for Women - Iwona Blazwick

by Yamina Benaï
03.11.2017
Directrice de la Whitechapel Gallery de Londres, critique d’art et présidente du jury du Max Mara Art Prize for Women, Iwona Blazwick évoque le travail de la dernière lauréate, Emma Hart, et revient sur la teneur et la portée de ce prix dont les finalistes de la 7e édition viennent d'être sélectionnées.
IWONA BLAZWICK

 

Propos recueillis par Yamina Benaï

 

“Le Max Mara Art Prize for Women a été créé en 2005, lorsque l’entreprise Max Mara a souhaité établir un profil au Royaume-Uni. La griffe italienne a considéré que l’art pouvait être un outil intéressant, notamment parce qu’Achille Maramotti – père de Luigi Maramotti –, fondateur de l’entreprise, est à l’origine d’une collection remarquable d’œuvres d’art, particulièrement entre les années 1970 et 1980. Luigi Maramotti s’est montré très investi par cette tradition et a fait preuve de sa volonté de pérénniser cet héritage.
La Whitechapel Gallery est alors apparue comme le partenaire idéal pour ce projet. En effet, à travers ses 115 ans d’histoire, elle a manifesté un engagement solide et constant auprès des femmes artistes, en présentant, par exemple, la première exposition de Barbara Hepworth dans les années 1960, mais aussi d’Helen Frankenthaler, de Frida Kahlo, de Cindy Sherman... Toutes ces artistes ont été introduites en Grande-Bretagne via la Whitechapel.

 

Au cours d’une de nos conversations, Luigi Maramotti a indiqué à quel point il souhaitait que les artistes prennent du temps, comme ils le faisaient au XVIIIe siècle, époque du Grand Tour, lorsqu’ils se rendaient en Italie, à la découverte des chefs-d’œuvre de l’Antiquité, s’inspirant du paysage local pour nourrir leur expression artistique. Il souhaitait identifier la possibilité de réaliser une telle démarche dans l’Italie contemporaine. Ainsi, nous avons décidé d’offrir une résidence de six mois aux lauréates du prix, afin qu’elles puissent explorer le paysage culturel, physique et géopolitique italien. Les premières années, nous avons commencé en divisant la résidence : trois mois à la campagne et trois mois en ville. Depuis, le prix gagnant en maturité, il connaît une certaine ampleur : l’artiste peut donc choisir le lieu où elle souhaite résider, l’aventure est ainsi plus complexe et plus riche !


Lorsque nous avons sondé la lauréate de cette année, Emma Hart, sur ses inclinations, elle a formulé une idée très claire sur les deux aspects principaux qui l’intéressaient. Tout d’abord, l’histoire et le potentiel de la majolique, cette grande tradition de céramique, l’une des pionnières au monde, à partir de quoi Hart a commencé à réaliser des sculptures, des photographies... Dans le même temps, elle a découvert le travail d’un psychothérapeute milanais célèbre qui a mis au point une nouvelle forme de thérapie familiale, où l’enfant angoissé ou traumatisé ne devait plus être seul à rencontrer le thérapeute, mais accompagné de sa famille. Ce changement fut révolutionnaire dans l’histoire et la genèse de la psychothérapie et de la psychanalyse. En tant que jury, nous nous sommes demandé ce que ces deux mondes – céramique et psychothérapie – avaient en commun. Emma Hart nous a expliqué que l’histoire de la majolique est aussi une histoire des familles, qui commandaient des services et des plats spécialement pour les mariages, les naissances, les morts... Tous ces objets sont vite entrés dans une tradition de transmission patrimoniale et ont été communiqués de famille à famille, de génération en génération. Lorsqu’elle nous a présenté sa démarche, il était très clair pour nous qu’elle remporterait le prix. Elle savait exactement où elle voulait se rendre : Faenza (où se trouve l’un des plus grands musées de céramique au monde) et Milan.

 

A travers sa vision remarquable, Emma Hart a été capable de faire se rencontrer ces deux domaines d’apparence très distincts, dans ce que je considère être une installation remarquable. Son œuvre, inaugurée au début de l’été, a été très bien accueillie par nos visiteurs, frappés de se déplacer dans un espace vaste mais également très sombre. La première chose que les spectateurs pouvaient apercevoir étaient des flaques de lumières au sol : Emma Hart a en effet réalisé d’immenses brocs, dotés d’une ouverture ayant la forme d’un phylactère. Elle a d’ailleurs souligné l’aspect cartoonesque de cette image. Les brocs inversés sont suspendues au plafond et projettent des rais de lumières qui donnent l’impression de marcher dans un brouhaha, un espace de conversation très dense, où les individus parlent en même temps mais ne s’écoutent pas. Après avoir remarqué les mains figurées sur l’extérieur des brocs, les spectateurs ont été incité à regarder à l’intérieur : ils y ont découvert des motifs riches et colorés inspirés des majoliques, fruits de la représentation graphique d’un état mental et émotionnel.”

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De gauche à droite, Luigi Maramotti, Iwona Blazwick, Emma Hart, Marina Dacci.
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Emma Hart, lauréate du Prix.
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“Le Max Mara Art Prize for Women est important pour deux raisons. Tout d’abord il est essentiel de réviser le récit officiel de l’histoire de l’art, car pendant des années l’art réalisé par les femmes était vivement découragé voire anéanti, rendu invisible par des générations de professeurs, de critiques, de commisaires, de collectionneurs... Tous étaient complices dans le maintien et la protection de ce statu quo qui considérait que seuls les hommes pouvaient être des créateurs, voire des génies.”

“Pour la 7e édition du prix, nous avons une excellente sélection de six artistes de différentes générations : Helen Cammock (née en 1970), Céline Condorelli (née en 1974), Eloise Hawser (née en 1985), Athena Papadopoulos (née en 1988), Lis Rhodes (née en 1942), Mandy El-Sayegh (née en 1985). La plus âgée, Lis Rhodes, a travaillé principalement l’image en mouvement. Elle a évolué à une époque où l’on accordait très peu d’attention aux femmes artistes. Son travail d’animation étant assez expérimental, elle ne trouvait aucune plateforme pour être présentée. Ce travail pionnier se reflète aujourd’hui dans celui de nombreux artistes contemporains, notamment au regard de l’image en mouvement. Elle fut quasiment la seule à développer cette exploration d’un médium totalement nouveau à l’époque, et pourtant elle fut ignorée.

 

Le Max Mara Art Prize for Women est important pour deux raisons. Tout d’abord il est essentiel de réviser le récit officiel de l’histoire de l’art, car pendant des années l’art réalisé par les femmes était vivement découragé voire anéanti, rendu invisible par des générations de professeurs, de critiques, de commisaires, de collectionneurs... Tous étaient complices dans le maintien et la protection de ce statu quo qui considérait que seuls les hommes pouvaient être des créateurs, voire des génies. A l’aune de nombreux essais, recherches en histoire de l’art et expositions, nous savons aujourd’hui que ce n’est, évidemment, pas le cas. Nous avons ainsi pu analyser des expositions majeures telle “The Women of Abstract Expressionism” (au Denver Art Museum, de juin à septembre 2016). Nous observons les lacunes dans l’histoire et souhaitons désormais combler les vides qu’elle a laissés, afin de rendre hommage à des femmes jadis complètement négligées, aujourd’hui âgées de soixante à quatre-vingts ans.

 

Jusqu’aux années 1980, le monde de l’art se disait “international” mais en réalité il n’englobait que Dusseldörf, New York et Paris, en somme il présentait une approche de l’art assez étroite. Avec le travail de grands commissaires comme Catherine David, mais aussi le travail réalisé à la Tate Modern ou à la Whitechapel Gallery, nous avons voulu montrer que l’art est un phénomène global qui renferme de nombreux modernismes. Cela a établi une base pour soutenir les générations futures et ce que nous visons avec le Max Mara Art Prize for Women : accompagner les femmes artistes à un moment crucial de leur carrière, soit lorsqu’elles viennent d’achever leur formation en école d’art et commencent à chercher leur place dans le monde, soit bien plus tard quand elles ont travaillé des années sans être reconnues à leur vraie valeur. Ce que le Max Mara Art Prize for Women leur donne de plus important, c’est du temps.

 

Pendant six mois, la lauréate peut se consacrer entièrement à ses recherches, et s’imprégner de son expérience dans ce magnifique pays qu’est l’Italie. A l’issue de cette période, les artistes atteignent un autre niveau. Les soustraire aux contraintes de leur vie quotidienne les aura libérées, encouragées à poursuivre une démarche nouvelle en amplifiant l’ambition de leur travail. C’est pourquoi le temps est une donnée cruciale offerte par ce prix.


Le Max Mara Art Prize for Women leur donne également une visibilité, puisque des commissaires peuvent découvrir leur travail puis les inviter à des biennales, à réaliser des expositions personnelles... Nous nous considérons comme un tremplin vital, d’abord en aidant la vision de l’artiste à se réaliser, ensuite en lui offrant une scène mondiale, enfin, en proposant plusieurs approches de l’Italie. Chacune des artistes a eu une expérience totalement différente et nous a livré une perspective personnelle de la vie contemporaine en Italie, de sa culture, de son histoire, de sa géopolitique... Ce genre de cartographie est fascinant. A terme, j’aimerais que leurs travaux soient tous réunis pour voir ce qu’ils nous disent de l’Italie des XXe et XXIe siècles.”

 

 

Emma Hart, “Mamma Mia!”
exposition du 15 octobre 2017 au 18 février 2018
Collezione Maramotti, Via Fratelli Cervi 66
42124 Reggio Emilia, Italie 
www.collezionemaramotti.org

 

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Helen Cammock, Portrait. Photo: Magda Stawarska - Beavan
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Helen Cammock, There’s a Hole in The Sky Part I, 2016. Vidéo HD, 20 minutes. Courtesy Helen Cammock.
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Céline Condorelli, Average Spatial Compositions, 2015. Vue d’installation, Henie Onstadt Museum, Oslo. Courtesy Celine Condorelli. Photo: Øystein Thorvaldsen / HOK.
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Eloise Hawser, 100 k eV, 2014. Vinyle et vue en rayon X d’un camion HGV scanné en passant la frontière. Vue d’installation, Don’t you know who I am, MuHKA (Museum of Contemporary Art) Antwerp, 2014. Photo: Christine Clinck.
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Eloise Hawser, Parking in the north sea, 2017. Image tirée de la vidéo, 3:54 minutes. Courtesy Eloise Hawser.
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Eloise Hawser, Sunrise Plaza, 2015. Vidéo, 9:35 minutes. Ecrans LCD transparents, panneaux et tubes de LED, aluminium peint à la poudre. Vue d’installation, Emotional Supply Chains, Zabludowicz Collection, London, 2016. Photo: David Bebber.
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Mandy El-Sayegh, Figured Ground: Meshworks. Vue d’installation, Carl Kostyál, London, UK 21 June - 22 July 2017. Photo: Mia Dudek. Courtesy de l’artiste.
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Mandy El-Sayegh, Self Similarity (Cognitive Map), 2017. Encre sur carte d’immigration. Photo de l’artiste. Courtesy de l’artiste.
Installation view, Natural Instincts, curated by Samuel Leuenberger, Les Urbaines, Lausanne, Switzerland.jpg
Athena Papadopoulos, vue d’installation.
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Athena Papadopoulos, vue d’installation.
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Athena Papadopoulos.
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Athena Papadopoulos, vue d’installation.
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Helen Cammock, Moveable Bridge, 2017. Livre d’artiste et vinyle 12 pouces. Courtesy Bookworks.
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Céline Condorelli, Corps à Corps [Head On], 2016. Vue d’installation, Gwangju Biennale. Courtesy Celine Condorelli. Photo: Johann Arens.
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Eloise Hawser, Portrait. Photo: Harry Mitchell.
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Céline Condorelli, Portrait. Courtesy de l’artiste.
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Mandy El-Sayegh, Portrait. Photo: Abtin Eshraghi.
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Mandy El-Sayegh, betwixt, 2016. Emulsion de bois, vernis marine, verre, feutre, résine, Financial Times, The Evening Standard, latex, pigment, papier, encre de Chine, marqueur, panneau MDF, acrylique, peau animale et liquide correcteur dans une table à vitrine en acier inoxydable de 125x155x80cm. Photo: Alexandru Paul. Courtesy de l’artiste.
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Lis Rhodes, Portrait. Courtesy de l’artiste.
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Lis Rhodes, Image tirée du film Light Reading, 1978. Courtesy de l’artiste.
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Lis Rhodes, Image tirée du film Journal of Disbelief, 2016. Courtesy de l’artiste.
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Lis Rhodes, Image tirée du film Journal of Disbelief, 2016. Courtesy de l’artiste.
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Helen Cammock, Re-enactment, From the series Slide Re-enactment, 2017. Sérigraphie. Courtesy Helen Cammock.
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Céline Condorelli, bau bau, 2014. Vue d’installation, Hangar Bicocca, Milan. Courtesy Celine Condorelli. Photo: Agostino Osio.

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