Voyages

24h au château de Christian Dior

by Emmanuelle Bosc
19.07.2017
Pour le 70e anniversaire de la maison Dior, L’Officiel propose un périple en cinq épisodes. Chapitre I : le château de la Colle Noire, trésor provençal de Christian Dior Parfums.

Dire son nom, c’est commencer à rêver : le château de la Colle Noire… Même Charles Perrault n’y avait pas pensé. Pas plus que le marquis de Sade. Des lieux que l’on imaginerait, si on ignorait l’identité de son propriétaire, sinon peuplés d’ogres à la Barbe bleue ou de sorcières à la Maléfique, pour le moins hantés d’une atmosphère de sombre mystère, toute prête au songe. Imaginez un château-jardin perché dans l’arrière-pays varois, à quarante kilomètres de Cannes et dix-huit de Grasse, au milieu des cigales… Une bastide provençale édifiée à la fin du xixe  siècle par un notable local, Maître Poulle, qui ne doit sa grandeur qu’à sa restauration par Christian Dior, qui l’acquiert en 1950. C’est là que le couturier, applaudi dans le monde entier depuis la création de sa maison de couture en 1946, file se ressourcer, à bord du Train bleu puis, surmontant sa peur de l’avion, par la nouvelle liaison ParisNice, dès que la mode lui laisse un instant de répit. Là surtout qu’il réalise son rêve ultime, bâtissant son éden intime. “Cette maison-là, je voudrais qu’elle fût ma vraie maison. Celle où – si Dieu me prête longue vie –, je pourrai me retirer. (…) Celle où je pourrai vivre enfin tranquille, oubliant Christian Dior pour redevenir tout simplement Christian”, écrit-il dans son autobiographie Christian Dior et moi, publiée en 1956… Un an plus tard, le couturier décédait à l’âge de 52 ans, laissant la Colle Noire inachevée. Un paradis retrouvé : tel fut le dessein, comme le dessin, de ce cocon enchanté dont les jardins, conçus par le couturier, étaient l’écho méridional de ceux de la villa Les Rhumbs, célèbre maison normande de son enfance. À jardin secret, nom mystérieux : Ad Collam Narbone, villa Narbone, Colla Narboa ou tout simplement le logis de la Colle, l’appellation du château a beaucoup varié, pour ne trouver ses véritables lettres de noblesse qu’avec le roi du New Look. Même si, à Montauroux, village médiéval qui l’abrite et où le couturier a marqué les mémoires, on l’appelle désormais le château Dior. Avis à ceux qui chercheraient un sens occulte à son nom officiel : la Colle Noire ne doit rien à quelque potion poisseuse mais désigne la colline qui l’avoisine, au maquis dense et vert-noir.

"J'ai passé la journée entière entre mes rangées de vigne et c'est le soir qui m'a contraint à rentrer" Christian Dior
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Christian Dior à l'entrée de la Colle Noire, en avril 1957.
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Souvenirs olfactifs

À la Colle Noire, tout n’est que lumière. Symbolique, d’abord. Pendant la guerre, c’est dans un village voisin, à Callian, que Christian Dior et les siens, notamment sa sœur Catherine (engagée dans la Résistance, elle sera déportée plusieurs mois) trouvèrent un temps refuge, ne subsistant qu’en labourant la terre pour y planter des légumes. À cette époque, “je n’avais même pas de quoi acheter un manteau”, a écrit le couturier. Son attachement profond à ce pays de Fayence vient du cœur et imprègne ses collections qui, à cette époque, après le succès de la forme “corolle” des débuts, explorent de nouvelles lignes. Tout, ici, l’inspire. La clarté de l’air, propre à la Méditerranée toute proche et au vent qui s’engouffre dans ses vallons, que le couturier sillonne à bord de son Austin Princess ou de son cabriolet Hotchkiss. Les couleurs des fleurs, princesses du domaine : roses de mai et jasmins à profusion, muguet fétiche qui parsème les sous-bois, et tant d’autres encore. Les jeux d’ombre et de lumière des arbres, oliviers, cyprès, amandiers qu’il a fait planter par centaines et qui s’étendent, étagés à l’italienne, sur cinquante hectares. Et les effluves de cette flore luxuriante, que son nez de parfumeur perçoit avec délices. C’est dans la région de Grasse, aujourd’hui terre d’élection de la maison de parfums, qu’il avait, quelques années plus tôt, conçu Miss Dior. Aujourd’hui, les souvenirs olfactifs de la Colle Noire sont réunis en un parfum éponyme, création récente dont chacune peut s’imprégner pour y voyager un instant.

 

 

Reflet de fantasmes

Pour l’homme Christian Dior, visionnaire optimiste mais nostalgique, messie du luxe le plus prodigieux et épris du plaisir de la terre, le château de la Colle Noire est un aboutissement. Un reflet de ses fantasmes, à l’image de ce miroir d’eau qu’il y fait surgir, bassin de quarante mètres où se contemple, la nuit, l’immensité du ciel étoilé. “L’avenue Montaigne est très loin ; elle est au bout du monde. J’ai passé la journée entière entre mes rangées de vigne – occupé à l’inspection de la future vendange – et c’est le soir qui m’a contraint à rentrer”, écrit-il dans son journal de bord. Brouettes et caisses à vin marquées au pochoir des initiales CD, étoile portebonheur gravée en de multiples alcôves, comme celle qui surplombe le lit du couturier superstitieux : chaque détail fut minutieusement pensé. Et fidèlement restauré par la maison Christian Dior Parfums, qui est devenue propriétaire de la Colle Noire en 2013. À la chambre Retour d’Égypte et autres salons d’origine ont été ajoutées cinq suites, dont le nom (Picasso, Dalí, Chagall, Gruau, Bérard) est un hommage aux amis et invités du prestigieux maître des lieux. Parmi de nombreuses autres personnalités comme Marie-Blanche de Polignac (fille de Jeanne Lanvin) ou les époux Maeght, ils ont partagé les soirées d’été du couturier, réunis sous la pergola. Sans oublier la régente des lieux, Raymonde Zehnacker, sa plus proche collaboratrice qui, là aussi, veille sur tout. Une joyeuse bande que l’on retrouve dans le beau livre Dior et le Sud*, où l’on partage, par des photos d’archives inédites, ainsi que des dessins signés Jean-Philippe Delhomme, ces instants d’éternité, ces heures de bonheur prolongées par de rocambolesques virées. Et où, conformément à ses désirs, oubliant Dior un instant l’on suit Christian dans ses escapades, de la villa des Noailles à Hyères jusqu’à l’île de Porquerolles, où il ose le short, en passant par Cannes, au bras de Marlene Dietrich. Sans oublier Saint-Tropez – en esprit gourmand, il s’y rend pour s’approvisionner, chez Sénéquier, de ses friandises favorites : les mandarines confites. C’était l’âge d’or de la Colle Noire…

 

 

* “Christian Dior et le Sud : le château de la Colle Noire”, de Laurence Benaïm et JeanPhilippe Delhomme (éd. Rizzoli, 85 €).

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