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Quand le Tout-Hollywood dansait autour de la plus petite piscine de Paris

Disparu le 8 mai dernier à 68 ans, Hubert Boukobza a animé un phare de la nuit des années 1980 et 1990 : les Bains-Douches. Ce grand prince noctambule et généreux, aussi timide que mégalo, réalisa son plus grand rêve : faire danser le Tout-Hollywood au bord de la plus petite piscine de Paris.
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Tout est possible à tout âge. À l’heure où certains se rangent gentiment et fondent une famille, à 30 ans passés, Hubert Boukobza se lance à corps perdu dans la nuit. Avec elle, il découvre la faune noctambule, la liberté, le luxe, les excentricités de la mode, les drogues, l’hédonisme et l’argent facile. Le vrai : celui qui coule à flots… Ce cash inouï encourage sa générosité naturelle, mais lui permet aussi de rencontrer les stars de ciné qui le font rêver depuis son enfance. “C’était un passionné de cinéma, se souvient Sylvie Grumbach, qui fut l’attachée de presse des Bains après avoir été celle du Palace pour Fabrice Emaer. Autant Fabrice avait une relation particulière avec l’univers du théâtre, la scène, les costumes et les décors, autant Hubert était dingue de cinéma, surtout américain. Il pouvait visionner deux ou trois films par jour. Et comme il aimait partager, c’est forcément vers ses idoles qu’il s’est tourné dès qu’il a été à la tête de son club.”

Actrices et acteurs se pressent donc rue du Bourg-l’Abbé dès 1984. On y croise Robert De Niro, qui devient un proche d’Hubert, Liza Minnelli, Johnny Depp, Christophe Lambert, Roman Polanski, Emmanuelle et Mathilde Seigner, Béatrice Dalle, Catherine Deneuve… La mode s’impose aussi. Kenzo, Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier, Thierry Mugler, ­Chantal Thomass, tous les créateurs y organisent des dîners et des soirées. Côté top-modèles, on reconnaît Naomi Campbell, Karen Mulder, Linda Evangelista ou Jerry Hall au bras de Mick ­Jagger… Marie Seznec, la muse aux cheveux blancs de ­Christian Lacroix, devient même la compagne d’Hubert.

“À l’époque, on n’imposait aucun photo-call dans les soirées, s’amuse le photographe Foc Kan. On rentrait, on photographiait ce qu’on voulait, on buvait, on fumait même, et on shootait Kylie Minogue à genoux sur le sol avec Elle M ­ acpherson sans que ça ne dérange personne. Moi, j’ai toujours déconné avec les stars… C’est sans doute grâce à cette liberté, celle de l’époque, pratiquée plus qu’aucun autre par Hubert Boukobza, que je suis devenu photographe de la nuit.”

Sylvie Grumbach transporte également aux Bains le grand prix des Vénus de la mode. Toute la planète fashion se frotte alors sans façon dans le dédale de cet espace réduit, sur deux niveaux. Restaurant et fumoir en haut, night-club en bas. Partout, l’atmosphère y est si bruyante et moite qu’il n’est pas utile de plonger dans la mini-piscine… La séduction façon concours de T-shirts mouillés s’impose dès l’escalier qui descend au sous-sol carrelé. C’est ainsi que les nuits des Bains sont devenues légendaires et inoubliables aux yeux de ceux qui s’y croisaient plusieurs fois par semaine.

"Plus que généreux, Hubert était même prodigue avec son entourage. Ses millions. Il les brûlait comme des cigarettes !" Félix Boukobza

L'artiste des affaires

Né en 1950 à Tunis dans une famille séfarade, Hubert ­Boukobza est brillant. “Enfant, il était souvent triste, se souvient Félix, son frère. Notre mère avait tenté d’élever seule, à 18 ans, ses deux garçons, alors que notre père l’avait quittée. Mais remariée à un cardiologue déjà père de deux enfants, elle nous a confiés à deux foyers différents jusqu’à l’âge de 10 ou 11 ans. Hubert ne s’est jamais débarrassé d’un certain sentiment d’abandon.” Enfant, il se révèle doué et précoce. Bac en poche, il se détourne de l’université. Éblouissant et charmeur, il est d’abord engagé par un promoteur immobilier et vend son premier immeuble en un mois. Amateur de poker, il rachète immédiatement un ancien traiteur bruxellois. Plus tard viennent un, deux, trois, puis une dizaine de restaurants dans le quartier Saint-Michel, à Paris. Des pizzerias qu’il transforme en restaurants grecs. “Il réussissait tout ce qu’il faisait, poursuit Félix, mais l’argent ne l’intéressait pas. Le pouvoir de l’argent, oui. Plus que généreux, il était même prodigue avec son entourage. Ses millions, il les brûlait comme des cigarettes !”

Hubert Boukobza rachète les Bains aux fondateurs du club en 1984 et s’entoure vite d’une équipe de choc. Le DJ Guy Cuevas aux platines et Sylvie Grumbach à la communication – tous deux transferts du Palace. Le truculent Claude Challe, gourou du style et de la nuit, futur découvreur des Gipsy Kings, l’accompagne partout et le guide parfois. Touche finale, implacable et donc génératrice de désir, la physio-­dragon Marie-Line repousse royalement la moitié du Tout-Paris qui se bouscule ici. D’un simple revers de main elle prononce, façon pythie de la nuit : “Toi non, toi oui, toi : ah non, ce soir ça ne va pas être possible… Vous êtes deux ? Alors toi oui, mais lui non !” Pas la peine de discuter. Un soir, même Karl Lagerfeld se fait jeter (pas deux)…

Situé en bordure des Halles, le 7, rue du Bourg-l’Abbé avait déjà connu le succès. Dès 1978, Jacques Renault (qui réinventa plus tard La Cigale) et Fabrice Coat (devenu producteur, entre autres, de l’émission Tracks sur Arte), font recarreler les anciens Bains-Guerbois en faïence noire et blanche par le jeune Philippe Starck. L’établissement de “bains de vapeur avec piscine, bains turcs et russes”, qui affiche toujours son menu hydrothérapique sur sa façade, entre deux cariatides de bronze, se remet à faire transpirer Paris. Mais différemment. Face au disco triomphant du Palace, on s’éclate ici sur des rythmes rock new wave. Le DJ Philippe Krootchey se révèle aux platines entre deux concerts de Suicide, Joy Division, Depeche Mode ou Dead Kennedys. On se bouscule devant la porte tenue par Farida en dansant mécaniquement sur les B-52’s. Mais une gestion légèrement aventureuse conduit à une revente.

Le découvreur de talents

Entrée aux Bains comme assistante de Cathy et David Guetta, Albane Cleret y est resté quatre ans avant de fonder sa propre agence de communication. Elle se souvient d’Hubert Boukobza comme d’un homme érudit et passionnant : “Il possédait une grande culture générale, connaissait tous les artistes, les designers. Rassembleur, il était aussi proche de Robert De Niro, Jack Nicholson et Johnny Depp que de ses employés. Découvreur, c’est lui qui avait donné sa chance aux Guetta – Cathy était alors serveuse aux Bains et David n’avait pas encore la carrière qu’on lui connaît. Hubert avait aussi su recruter la précieuse chef thaïe Thiou pour le restaurant des Bains.” Albane évoque encore les souvenirs émus des fêtes privées qu’il donnait dans sa maison du 16e arrondissement. Un hôtel particulier qui sert désormais de résidence à Carla et Nicolas Sarkozy. “À la fois timide et humble, il avait réussi l’exploit de faire perdurer une boîte de nuit dans un immeuble d’habitation au cœur de Paris, conclut Albane. Mais il aurait vraiment mérité d’être découvert pour autre chose que pour la nuit et ses frasques.”

Même constat chez Félix, son frère : “Avec Scorsese, il pouvait échanger des nuits entières sur le cinéma. Il connaissait tous les plans des plus grands films, jusqu’au nom de la script-girl…” Ce cinéphile passionné s’installera ainsi durant trente ans à l’Hôtel du Cap-Eden Roc durant le Festival de Cannes et passera ses étés à La Colombe d’Or à Saint-Paul-de-Vence. Étonnant séducteur, voix éraillée et cigare aux lèvres, il avait su charmer Kristen McMenamy, le mannequin le plus radical des années 1990, avec qui il eut une fille, Lily. Celle-ci et Julie – qu’il avait eue de son premier mariage à 20 ans – furent ses deux trésors dans le dénuement d’une fin de vie dépressive. “Le seul truc éternel, c’est le plaisir !” lançait-il provocateur au quotidien Libération en 2015, venu l’interviewer pour la sortie de son livre Dix mille et une nuits avec Jean-François Kervéan (éd. Robert Laffont). “Le temps ne passe pas quand tu jouis”…

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