Jalouse

La mode est en ébullition, la preuve par 4

De Tokyo avec Jenny Fax à Dublin avec Roisin Pierce en passant par Paris avec Coperni ou Brisbane avec Rachel Burke, la mode printemps-été est en ébullition.
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Jenny Fax

Derrière ce nom énigmatique se cache la créatrice japonaise Shueh Jen-Fang. Inspirée par les mangas, les uniformes scolaires et les robes de prom’, sa dernière collection aux imprimés aussi girly fleuris que dark gothique a été ultra-relayée sur les réseaux sociaux. Et pour cause, on doit le consulting à la styliste Lotta Volkova. Rencontre avec la créatrice.

 

Vous avez étudié à Esmod à Paris et à La Cambre à Bruxelles. Que vous ont apporté ces deux écoles et quel regard portez-vous sur la mode européenne ?
Je n’étais pas une très bonne étudiante mais l’Europe m’a permis de rencontrer plein de gens de pays différents et ils m’ont beaucoup inspirée.

Qui sont vos mentors mode ?
Je n’ai pas de mentors, mais des designers préférés tels Raf Simons, Véronique Branquinho ou Tom Ford à son époque Gucci.

Vous collaborez depuis 2019 avec la sty- liste Lotta Volkova. Comment vous êtes-vous rencontrées?
Il y a quelques années, Lotta m’a envoyé des photos de son travail. Puis on s’est rencontrées lors de ma collection automne-hiver 2018-19 à Tokyo. Nous avons alors décidé de tra- vailler ensemble.

Quel est l’ADN de la marque Jenny Fax?
Vouloir être “bad”, spécial, détester, aimer mais aussi être détesté et être aimé.

On raconte que les sous-cultures japonaises comme Decora et Gothic Lolita, mais aussi la pop culture, les années 80 et 90 ainsi que la banlieue américaine constituent vos sources d’inspiration majeures. Pouvez-nous en dire davantage ?
Les sous-cultures japonaises m’inspirent grâce à mon mari (le designer Mikio Sakabe, ndlr) qui est un grand fan de films d’ani- mation et de “l’idol culture”. En ce qui concerne la culture américaine des années 80, elle a en effet bercé toute mon enfance à Taiwan. Je dirais que toutes les séries américaines “soap drama” et tout ce qui touche à la mode des films d’ani- mation est source d’inspiration très forte dans mon travail.

À qui fait référence le nom de Jenny Fax ?
J’aime la sonorité du nom River Phoenix, j’ai essayé de m’en approcher...

Qui est la fille Jenny Fax ?
Quiquonque peut l’être.

Chacune de vos collections évoque une femme. Quelle est la femme qui a inspiré votre collection printemps-été 2020 ?
Une fille des années 80 folle amoureuse, habillée d’une très belle robe à fleurs, avec des cheveux parfaits et traînant dans un centre de jeu enfumé ou un club, juste pour faire plaisir à son petit ami.

Si Jenny Fax était un film?
Une histoire d’amour avec une fin sans espoir mais “it feels fine”.

Si Jenny Fax était une sous-culture-japonaise ?
Nakano district.

Si Jenny Fax était une musique ?
Celle d’un supermarché.

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Coperni

Après quelques années passées chez Courrèges, ils ont relancé leur marque il y a un an. Rencontre avec les créateurs Arnaud Vaillant et Sébastien Meyer, plus connectés que jamais.

 

Après le lancement de votre marque Coperni en 2013 (quatre collections jusqu’en 2015) et sept collections chez Courrèges, vous avez relancé votre marque l’an dernier. Quelles étaient les conditions de ce come-back ?
Prendre du plaisir, parler à notre public. Nous avons relancé Coperni de manière très naturelle – mais avec plus d’expé- rience, donc moins de stress, et surtout dans le but de créer des produits justes et désirables. Le prix est notre combat quotidien. Nous voulons nous ancrer dans la réalité avec des pièces à des prix abordables et habiller celles et ceux qui nous entourent. Nous avons aussi axé notre retour autour de projets digitaux pour être en contact direct avec nos clients et leur donner du pouvoir grâce à l’interactivité.

Coperni s’est rapprochée du digital avec @copernize_your_life et, plus récemment, à l’occasion de la projection d’un court-métrage chez Apple pour le printemps-été 2020. Coperni est-elle une marque connectée ?
Nous rêvons que Coperni soit la marque la plus connectée possible ! Nous sommes passionnés de technologie et c’est à nous de proposer de nouvelles solutions. Le format du défilé a été inventé il y a plus de 150 ans par Charles Frederick Worth... et depuis, plus rien. Avec les outils dont nous disposons, nous devrions être en mesure de créer plus de connexions et d’in- teractions. “Copernize your life” est une aventure interactive sur Instagram destinée à accompagner le retour de la marque et “Coperni Arcade”, plus récent, se focalise sur les questions d’interactivité avec le consommateur et d’amusement.

En deux saisons, vous avez proposé une garde-robe intelligente, qui mixe les codes cou- ture, sixties et minimalistes 90s. Votre ADN?
L’idée du total look nous déplaît depuis toujours car elle emprisonne. Notre cliente doit se sentir libre de mixer une pièce Coperni avec d’autres qui lui sont chères. Nous voulons des modèles qui durent et qui ne sont pas associés fortement à une saison.

À quoi reconnaît-on une pièce Coperni?
Son effet trompe-l’œil ? Une forme numérique (sacs Swipe et Wifi) ? Le code QR des vêtements pour en identifier ses matières ? Une pièce Coperni doit répondre à plusieurs critères. Une simplicité de coupe, une idée de mouvement, un détail nouveau et une inspiration en général issue du design ou de la technologie.

Avec qui travaille Coperni ? Qui fait quoi?
Nous travaillons ensemble sur tous les aspects de l’entreprise. Même si nos rôles sont très séparés, Arnaud s’occupe du business. Je me charge de toute la création.

Entre la traçabilité requise, le pouvoir des influenceuses, la vague sportswear... quel est votre cahier des charges?
Nous menons deux combats : l’innovation – du digital au durable – et le chic. Le mot “techno-chic” est le titre de notre cahier des charges.

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Roisin Pierce

L’Irlandaise, remarquée en avril dernier au 34e Festival de Hyères, se tourne vers l’artisanat pour chambouler la mode. Bienvenue dans l’ère des craftivists.

 

Roisin Pierce fait tout par deux. Deux chapeaux. Deux prix. Deux travaux réalisés, à une année d’in- tervalle, dans l’intimité des maisons d’art. Palme du public au dernier festival d’Hyères, mais aussi lauréate du premier prix des Métiers d’Art Chanel de l’histoire, elle avait alors présenté le fruit de sa collaboration avec Priscilla Royer, directrice artis- tique de Maison Michel : une coiffe blanche toute en fronces et un bibi à nœud géant en tulle et smocks. La palette ? Ciel blanc de 6 h en été, quelque part sur les côtes irlandaises. Vous avez dit monacal ? Elle répond contemplatif. À son Irlande natale, la créatrice formée au National College of Art and Design de Dublin emprunte beaucoup. Les savoir-faire tout d’abord, comme la dentelle, au crochet ou à l’aiguille, la broderie, la fronce... L’histoire aussi. En premier lieu ? Ces femmes irlandaises reléguées dans les “couvents de la Madeleine” parce qu’elles avaient eu des relations sexuelles hors mariage.

Entre deux prières et dans le silence, les travaux de blanchisserie suivaient alors un rythme a priori pénitent, de facto usinier et harassant. Avec WomenBloom, sa collection de prêt-à-porter fleuve, Roisin Pierce s’oppose à l’aliénation du travail à la chaîne et met en lumière des créativités en sourdine. La jeune femme offre de nouvelles perspectives à des techniques clefs de l’artisanat textile du xixe siècle, les zoomant, dé-zoomant, déstructurant puis restructurant... S’il soulève bien des symboles, le blanc monochrome, lui, sert surtout de révélateur: “J’ai choisi de moderniser des savoir-faire en dévelop- pant mes propres méthodes de fabrication, racontait ainsi Roisin Pierce à M, le magazine du Monde, en marge du festival en avril dernier. Et la collection féminine est entièrement blanche pour que l’œil ne se concentre que sur la technique.” Défi plus ou moins relevé, l’œil fasciné dévie sur l’allure, de la minirobe à smocks devenue armure de fronces, cotte de mailles presque, à porter sur un pantalon sans-culotte. La facture est celle d’un trousseau expérimental, brodé hier pour demain à base de chutes de tissus, à la manière d’une Simone Rocha. Flattée de la comparaison, Roisin Pierce se réjouit chez ses contemporains seniors-millennials aka “sellennials” d’un même élan vers l’artisanat, histoire d’abstraire la mode de sa cadence infernale. Créer de la nouveauté pour la nouveauté ? Tous crient au has-been. Parmi ses projets, l’exposition de pièces de tissus en plein air, à marée basse ou dans les landes, replace d’ailleurs la main de l’homme au cœur du propos. Elle s’y appliquera une nouvelle fois aux côtés de Maison Michel, mais aussi des Ateliers de Verneuil et de Paloma pour un projet à huit bras récompensant son prix des Métiers d’Art. Roisin Pierce ne fait pas tout par deux.

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Rachel Burke

Fraîchement intronisée chez les maximalistes de la mode, cette Australienne de Brisbane part du principe qu’on crée du rêve, et du sens, avec tout.

Et soudain, alors que toute la mode commençait à porter le deuil, Rachel Burke dépouilla son Christmas Tree et dégaina ses robes en guirlandes de Noël. Ses vestes à franges métalliques violettes, fuchsia, bleues, vertes, or. Ses pendants d’oreilles à perles, charms et cabochons dépareillés. Ça brille comme dans la boîte à trésors d’une gamine de 8 ans, et pourtant ça habille toute la hype baroqueuse. Vue sur Leake Street Tunnel, à Londres : SusieBubble en robe trapèze à quatre couches, portée sur un sous-pull Marine Serre, adoube la joyeuse extravagance de Rachel Burke devant 487 000 abonnés Instagram. Théâtrale, cinématographique, opératique... la mode de Rachel Burke est intimement liée à la scène : “Enfant, je partais en expédition dans la garde-robe de ma mère, je me perchais sur ses talons hauts et scintillants, nous racontait-elle lors d’un entretien pour L’Officiel. En grandissant, je me suis tournée vers le théâtre, et j’ai développé une obsession pour les costumes de cabarets, de comédies musicales comme Le Fantôme de l’Opéra. De là est née ma passion pour la mode bizarre.” Bizarre comme les bacchanales en tulle de Molly Goddard ou de Tomo Koizumi ? Bizarre comme le nouveau romantisme biberonné au vintage de Matty Bovan ? Sa marque de fabrique à elle est comme tombée du ciel (ou du sapin) : “Il y a cinq ans de ça, j’ai trébuché sur une vieille boîte de décorations de Noël. J’ai expérimenté ce matériau pour la première fois en le collant sur une base de veste et j’ai adoré le résultat. Quand une amie m’a demandé, quelques années plus tard, de lui créer un costume pour une performance au festival Splendour In The Grass, ma mémoire m’a immédiatement rappelée à cette veste.” Suivront d’autres pièces de prêt-à-porter accompagnées de premières suspensions ou expériences immersives à base de franges. Ces “Tinstallations”, Rachel Burke ne les envisage pas comme des déclinaisons mais comme les jalons d’une réflexion globale. L’idée ? Multiplier les mises en pratique d’un matériau de récupération pour trouver et véhiculer du sens. “Une artiste comme Yayoi Kusama a créé un univers global autour de ses œuvres d’art, univers qui s’étend de la peinture à la photographie en passant par la sculpture et la mode. Le lancement de son label de vêtements a été perçu, à l’époque, comme un nouveau prolongement de sa pratique artistique.” La manière dont Alexander McQueen, Meadham Kirchhoff ou Viktor & Rolf ont révolutionné le genre avec des matériaux nouveaux, des formes nouvelles, inspire aussi Rachel Burke. Tout comme l’approche dés-inhibée de ses contemporains Goddard, Koizumi et Bovan : “J’aime vivre à Brisbane, dans mon quartier de banlieue, car la manière homogène et surtout sécuritaire dont les gens s’y habillent m’incite à ‘m’extravertir’, à adopter un style plus audacieux voire plus étrange. Parfois, j’enfile une de mes créations et je pars en balade dans mon quartier. Les gens me regardent comme si j’étais folle : j’adore cette sensation !”

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