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Qui es-tu, Peter Lovatt ?

Danseur professionnel et chercheur en psychologie, il a créé le Dance Psychology Lab, un laboratoire de recherche qui jette des ponts entre les deux disciplines. Auscultant les effets de la danse sur nos comportements et notre santé, cet Anglais est à l’origine d’étonnantes découvertes.
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Sur les bancs de l’école, lorsqu’un professeur lui demandait de lire un texte à voix haute, tétanisé, il se laissait envahir par une culpabilité honteuse : il avait beau se concentrer, à l’âge de 15 ans, il était toujours incapable d’aligner une phrase correctement. Même crispation autour de l’écriture. Peter Lovatt excellait dans une seule discipline : la danse. Une pratique à laquelle il a été initié par des parents, issus du milieu hospitalier, qui s’y adonnaient dans des centres de vacances. “Toutes les générations se mêlaient : personnes âgées, enfants, adolescents, on dansait tous ensemble”, se souvient-il. Seul garçon inscrit aux cours de son école, il avait beau essuyer les moqueries de ses camarades – “Ils allaient jusqu’à douter de ma sexualité”, s’amuse-t-il – la danse restait pour lui une échappatoire, le seul bonheur qui l’emplissait d’une joie intense. Si intense, qu’un jour, il décide de tout plaquer. Bien que “sans quali cation”, il s’inscrit dans une école d’entraînement intensif, animé par l’unique ambition de devenir danseur professionnel. Et, soudain, miracle : “Vers l’âge de 20 ans, j’ai appris à lire, à travers la pratique de la danse, con e-t-il. Cela m’a ouvert un nouveau monde.” À commencer par celui de la psychologie, une voie qu’il a embrassée, sans doute, pour percer les mystères de ce phénomène qui l’avait soudainement sorti des ténèbres. 

“Nous sommes nés pour danser” 

Aujourd’hui, il cumule les diplômes prestigieux – des mastères en psychologie et calcul neuronal, un doctorat en psychologie expérimentale – et exerce comme chercheur au sein de l’université de Cambridge... “En tant que scientifique, j’ai voulu comprendre comment on pouvait étudier la danse d’un point de vue rationnel et psychologique.” Pour ce faire, Peter Lovatt a créé le Dance Psychology Lab, un laboratoire qu’il dirige depuis 2008, au sein de l’université anglaise du Hertfordshire, analysant, disséquant, auscultant sous toutes les coutures les liens entre la danse et la psychologie, autant que ses effets béné ques. Car il en existe, en nombre, qu’il a révélés au l de ses projets de recherche. Le premier, “l’un des plus importants”, s’est soldé par une édifiante découverte. À en croire le savant, la danse influencerait la manière dont nous pensons : “Elle a des effets sur notre capacité à penser et à résoudre les problèmes”, affirme-t-il. à chaque problème, son type de danse ou de mouvements recommandés : par exemple, lorsque des personnes s’adonnent à une danse structurée, cela favorise leurs pensées convergentes et les aide à trouver l’unique réponse à un problème. à l’inverse, une danse improvisée favorise les pensées divergentes, les orientant vers de multiples solutions, tout en les rendant plus créatives.
Et lorsqu’il a mêlé des écoliers à ses recherches, il aboutissait toujours aux mêmes conclusions: “Avec des improvisations, ils parvenaient à résoudre des problèmes plus rapidement et devenaient plus créatifs.” Intéressée par ses travaux, la ville écossaise d’Edimbourg a adopté son programme, inscrivant la danse parmi les activités de ses écoles. “Le comportement des élèves, leurs liens sociaux, leur niveau de concentration et d’apprentissage se sont ainsi améliorés”, se félicite-t-il. Chez les personnes atteintes de la maladie de Parkinson, la danse produit également de petits miracles : “Lorsqu’elles s’adonnaient à des danses improvisées en groupe, au bout de dix à douze semaines, on a observé une amélioration de leurs capacités cognitives liées aux pensées divergentes, mais également physiques, liées à l’équilibre, et psychologiques, avec une baisse du niveau de dépression”, confie-t-il. Prochainement, il aimerait étudier l’impact de la danse sur les processus neuronaux : “En dansant, ces patients pourraient développer de nouvelles voies neuronales qui permettraient de contourner certains blocages dopaminergiques.” Il n’y a plus de doute : la danse a des effets bénéfiques sur notre santé. Et pas seulement d’un point de vue cognitif. à tous les niveaux : tant social (elle favorise l’altruisme et l’engagement) qu’émotionnel (elle rend plus heureux et renforce l’estime de soi) ou physique (elle favorise la perte de poids et renforce le système cardiovasculaire). “Nous sommes biologiquement nés et programmés pour danser, martèle le chercheur. La danse est une expression de nos hormones et de nos gènes.” Bien avant ses travaux, des études ont montré que la façon dont on dansait était conditionnée par notre patrimoine génétique. Réunissant ses “cobayes” sur le dancefloor d’une boîte de nuit, Lovatt a abouti à cette étonnante découverte : chez un homme, la symétrie de ses oreilles et un certain écart entre son majeur et son annulaire indiquent un taux de testostérone élevé, faisant d’eux de meilleurs danseurs. Plus attirants, aussi. Chez les femmes, un simple déhanché et de petits mouvements rythmés des corps déterminent un degré de fertilité, les rendant également plus attirantes. Fort de ces découvertes, Peter Lovatt aimerait alerter les gouvernements sur les béné ces de la danse. Il bataille pour inscrire cette discipline au sein de programmes de prévention : “Ce sont la santé, les liens sociaux et le bien-être de toute une nation qui seraient ainsi améliorés.” Utopique, son projet ? “Il faudrait commencer par l’introduire dans les écoles pour aider les enfants à apprendre et jusque dans les cabinets médicaux où les médecins la prescriraient, avant que l’état de santé des patients ne se dégrade.” En attendant, il tente à sa manière de faire évoluer les mentalités, multipliant les entrechats, entre la publication d’un ouvrage intitulé Dance Psychology (First Edition, 2018), des lectures publiques qui réunissent jusqu’à 6 000 adeptes qu’il initie à la pratique et ses conférences TEDx qui font salle comble jusqu’à Oslo. Quant à son spectacle fédérateur “Boogie on the Brain” qui fait autant swinguer les habitants des villes anglaises qu’il les sensibilise aux bienfaits du mouvement, il devrait prochainement s’exporter. 

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