Hommes

La création, un héritage réinventé

by Jessica Michault
29.03.2017
Dans son travail, le styliste n’est jamais insensible aux souvenirs de son enfance; qu’il les rejette comme Virgil Abloh, les célèbre comme Alessandro Sartori ou les mette en perspective comme Jason Basmajian.
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Givenchy par Riccardo Tisci.
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Hermès.
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Off-White.
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Givenchy par Riccardo Tisci.
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Hermès.
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Off-White.
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Givenchy par Riccardo Tisci.
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Hermès.
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Off-White.
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Cerruti 1881.
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Cerruti 1881.

L’éducation et l’amour se prolongent dans des gestes parfois simples – donner une écharpe de cachemire, des boutons de manchette – ou plus complexes, tel que transmettre un idéal, des valeurs. Quelles que soient les formes prises, cette démarche est souvent émouvante, essentielle. Ainsi, y a-t-il une beauté inhérente à la notion même d’héritage. D’une génération à l’autre, des parents aux enfants et aux petits-enfants, il existe une transmission non seulement des attributs physiques, mais aussi des traits de caractère et des croyances. C’est une métamorphose qui possède une magie indéniable, grâce à l’introduction constante de facteurs externes (maris/femmes) et au mélange plus mystique engendré par chaque nouvelle génération. Comme presque tous les artistes, les créateurs de mode sont particulièrement sensibles à l’impact de leur histoire personnelle sur leur processus créatif. Sans doute ne peuvent-ils pas grand-chose à leur ressemblance physique avec leurs ancêtres, et ils ne peuvent pas toujours s’empêcher de reproduire de temps à autre les gestes et idiomes qu’ils ont reçus de leurs parents. Mais ils semblent jouir d’une conscience aiguë de l’effet de leur éducation sur leur conception du style.

Un rite de passage

Comment choisissent-ils d’interpréter ces années de formation ? Certains se rebellent consciemment contre le style qui prévalait chez eux. C’est le cas de Virgil Abloh, styliste de la marque Off-White : “Ma mère a été couturière pendant près de soixante ans. Par conséquent, j’ai grandi entouré de vêtements – elle les modifiait, les cousait à partir de ses propres patrons… Mais je ne dirais pas que ça a eu une influence directe sur moi et sur ce que je fais à présent. C’est plutôt le monde extérieur, tel que j’en ai fait l’expérience dans ma jeunesse, qui a modelé mon style actuel.”
La rupture avec son héritage est presque un rite de passage pour chaque génération. Mais c’est également un choix. Lorsque les grandes marques du luxe décident d’engager un jeune styliste pour donner un nouveau souffle à leurs collections, celui-ci se trouve face à deux voies clairement distinctes. Il peut utiliser les archives de la maison afin d’éviter les faux pas et guider ses créations, de façon à conserver un lien avec le passé illustre de la marque, comme l’a fait, par exemple, Véronique Nichanian, qui dessine les collections pour l’homme chez Hermès. Ou bien la nouvelle recrue peut opter pour une coupure nette avec tout ce qui l’a précédée et emmener la maison dans une toute nouvelle direction, inaugurant une piste toute neuve qui correspond à sa propre esthétique. Bien que Riccardo Tisci ait quitté en février Givenchy, l’esprit qui prévaut dans cette maison, résolument axé sur la jeunesse et inspiré par le streetwear, a été insuflé par l’ancien directeur artistique et n’a aucun rapport avec le travail du fondateur de la maison, Hubert de Givenchy. Alessandro Sartori a été confronté à la question de l’héritage durant toute sa carrière. À ses débuts, il a été directeur artistique de la ligne Z Zegna pour le groupe Ermenegildo Zegna, une entreprise familiale. Puis, chez Berluti, une marque qui, avant son arrivée, se consacrait exclusivement à la création de chaussures et d’accessoires de luxe, il a relevé le défi de transposer une vision dans le domaine de l’habillement en créant une ligne vestimentaire. Aujourd’hui, il est revenu au bercail, dans la famille Zegna : il a récemment été nommé directeur artistique de la ligne principale de la marque, Ermenegildo Zegna.

 

 

À 14 ans, il perd son père

Ce choix du retour à ses bases fait par Sartori est facile à comprendre lorsqu’on considère que l’art de la couture et l’importance de s’habiller avec style et sophistication sont pour ainsi dire dans son ADN. Toute sa vie, il a été fasciné par les hommes bien chaussés. Enfant, il a appris les bases de la science des tissus et de la couture par sa mère qui, pendant plus de quarante ans, a tenu sa propre boutique juste à côté de la maison familiale. Et pourtant, c’est son père, qu’il a perdu à l’âge de 14 ans, en pleine période de formation, qui a modelé son sens du style. “Je me rappelle que les premières belles choses que j’aie vues, c’étaient les vêtements de mon père et de ses amis, explique Alessandro Sartori. J’aimais regarder ces magnifiques photos d’eux, en noir et blanc, et je les emmenais tout le temps dans le dressing pour voir si j’arrivais à reconnaître les vêtements qu’ils portaient dessus.” Il existe, cependant, une troisième voie. Une voie qui se trouve entre le rejet total du passé et l’incorporation sans réserve des enseignements de ses prédécesseurs. Cette voie médiane permet aux créateurs de se concentrer sur un esprit du passé. Une impression qu’ils gardent dans un coin de leur tête et qu’ils réinterprètent par le biais de leur propre vision.

 

 

Le cliquetis des bracelets de sa mère

C’est ce que Jason Basmajian, le directeur artistique de Cerruti, essaie de faire au sein de la célèbre maison spécialisée dans la mode masculine. Ses souvenirs d’enfance, davantage impressions fugaces qu’images nettes, servent à étayer son processus de création. “À présent, mon père s’habille de façon très décontractée, mais quand j’étais petit, mes parents étaient toujours tirés à quatre épingles, se rappelle-t-il. Ils étaient très attentifs à l’élégance et à une certaine idée du protocole. Dans mon souvenir, mon père était tout le temps en veste sur mesure et ma mère en robe longue. Je me rappelle avec émotion le moment du coucher, quand j’étais enfant, et j’entends encore le cliquetis des bracelets en or de ma mère, je sens son parfum et l’odeur du cigare de mon père. Je pense que ces détails ne m’ont jamais quitté. C’était surtout une ambiance, un climat lié à cette époque.”

Traduction Héloïse Esquié

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