Femmes

Vanessa Paradis : "Mes yeux disent la vérité"

L’amour, les éléments naturels et une musique profondément organique : après six ans d’absence, le retour en chansons de Vanessa Paradis se fait en beauté avec “Les Sources”. Fidèle entre les fidèles, l’égérie Chanel nous confie son regard sur la mode et sa joie à travailler avec de nouveaux collaborateurs, dont son mari.
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Photographie par Leila Smara

Une marinière révèle la finesse de son cou et la grâce de son port de tête. Un pantalon noir laisse deviner des jambes toniques, les cheveux blonds sont tirés en chignon de danseuse. On sait déjà que c’est elle, mais son regard clair comme son sourire du bonheur le confirment : Vanessa Paradis est là, irradiant le salon d’un cinéma d’art et d’essai du Panthéon, à deux pas de la Sorbonne. Aujourd’hui, elle donne peu d’interviews. Pas par snobisme, plutôt par manque de temps. Elle est de passage rapide à Paris durant les défilés de la semaine de la mode parisienne dont elle est une habituée depuis des décennies, faisant partie de la garde rapprochée de Karl Lagerfeld. Lorsqu’on évoque cette longue histoire, elle sourit : “Mon rapport à la mode est ludique, et j’ai la chance d’avoir une relation de très longue durée avec la maison Chanel. C’est la plus belle !” Cet enthousiasme n’est pas feint. On va le découvrir tout au long de l’interview, Vanessa aime sans modération et avec une fougue aussi juvénile que sa silhouette – malgré le gâteau qu’elle vient de goûter avec appétit juste avant le début de l’entretien, en bavardant avec les membres de son équipe.

Si on la rencontre aujourd’hui, ce n’est pas pour les quatre films qui sont sortis en 2018, l’arty Un couteau dans le cœur, la comédie dramatique Photo de famille, le social Frost ou l’insolite Chien, écrit et réalisé par Samuel Benchetrit. Là aussi, quand il s’agit de celui qui est devenu son mari en juillet dernier, sa réserve habituelle ne parvient pas à occulter son admiration amoureuse. D’autant que, si Vanessa nous parle, c’est pour raconter son nouveau disque, qui n’aurait pas été le même sans lui…

D'amour et d'eau fraîche

Les Sources, tel est le titre de son sixième album studio : “C’est une idée de Samuel, car on parle que de ça ici : l’amour, l’essentiel, le présent, le passé, l’avenir, la nature. Les sources, c’est là d’où on vient, ou vers quoi on revient. Ce sont aussi les sources d’inspiration, de vie. La source, c’est une eau très pure qui naît dans des rivières ou des lacs…” C’est aussi le nom du domaine d’André Paradis, son père décédé en 2017, où le couple a fêté son union l’été dernier et où, sans doute, Vanessa a enregistré les jolis bruits du morceau Les Sources ouvrant un écrin musical partagé entre ritournelles addictives et ballades sentimentales. “Comme la première page d’un livre ou la scène inaugurale d’un film, l’introduction d’un album est cruciale. C’est un fantasme que j’ai depuis longtemps, explique-t-elle, mais qui n’aurait pas fonctionné dans mes précédents albums. Cette fois, Les Sources s’y prêtaient bien, mêlant les sons de la nature à ceux des cordes que j’ai en affection et qui reviennent fermer l’album.” Durant à peine plus d’une minute, cette première piste ne fait pas entendre le timbre de la chanteuse mais en dit beaucoup sur son insatiable besoin d’authenticité : “Je vis six mois de l’année en Californie, où mes enfants sont scolarisés. Quand on est loin de chez soi, des siens, on pense à l’essentiel, à ce qu’on aime et qui nous manque, confirme-t-elle. Les bruits de la France, les rues de Paris comme de la campagne…” D’après elle, “la musique nous fait ressentir des choses si fortes, en profondeur, sur et sous la peau.” On comprend alors le rapport fusionnel de l’artiste à la musique en dépit d’une carrière d’actrice accomplie. Dès la noirceur de Noce blanche (1989), elle avait prouvé qu’elle pouvait incarner, entièrement et profondément, les personnages les plus insondables.

Avec le temps, la petite fiancée de la France poursuivie par les paparazzis a su préserver son intimité tout en se révélant de plus en plus dans ses chansons. Dans Les Sources, elle a écrit elle-même quelques morceaux – dont le délicieux Chéri – tout en interprétant ceux d’auteurs qu’elle a choisis. Sur les deux titres les plus pop de l’album, dont une mélopée italienne, Mio Cuore, elle a fait appel à Fabio Viscogliosi. Sur Ce que le vent nous souffle et À la hauteur de mes bas s’illustre Adrien Gallo, leader des BB Brunes et chouchou des grandes dames de la chanson française. Quand on confesse à Vanessa Paradis l’admiration que lui voue le jeune musicien, elle nous coupe aussitôt, levant ses mains : “Mais c’est réciproque ! Il est impressionnant, ce jeune homme, il est doué, très mûr, autant dans sa façon de parler que d’écrire. Ce n’est pas quelqu’un qui vous éclabousse de sa culture, mais il a le don de la phrase bien tournée… Et on sent qu’il est romantique dans les chansons qu’il m’a envoyées.”

Cependant, la palme du romantisme revient à Samuel Benchetrit. On le savait capable d’écrire pour des musiciens, ce qu’il avait prouvé auprès d’Alain Bashung ou de Raphael. Cette fois, il est allé jusqu’à signer paroles et musique. Son épouse ne tarit pas d’éloges : “Je lui ai proposé de faire un texte, il était enthousiaste, il m’a dit : ‘Viens, on y va !’ Il a été très inspiré, a écrit sur mes mélodies, il en a fait lui-même aussi… Il a signé la plupart des morceaux du disque. Cela ne lui a pas pris longtemps : il est très doué, productif, architravailleur… Il peut faire une chanson par jour ! Je dois énormément à Samuel pour ce disque.” Supporter de premier rang, il a d’ailleurs été là à chaque étape des Sources, de l’enregistrement à la conception de la pochette du disque. On y voit Vanessa en gros plan sourire sous son bonnet. “C’est une photo privée que Samuel a prise il y a quelques mois sans penser au disque”, raconte-t-elle en appuyant, spontanément et inconsciemment sans doute, sur le mot “privée”. “Ce n’est pas une photo de mode, elle n’est pas sophistiquée, j’y suis sans maquillage… Et mes yeux disent la vérité, ils ne jouent pas.” Elle s’arrête, plante son regard dans le nôtre en tirant sur sa cigarette roulée. Entre-temps, elle a proposé de quitter le salon pour la terrasse du café, plus calme. Le temps de faire quelques mètres, elle se faufile si vite, avide de discrétion, qu’une dame âgée ayant manifestement oublié ses lunettes l’interpelle pour une boisson. Vanessa se retourne, rigolarde et confuse : “Je suis désolée, Madame, je ne sers pas !”

"La mode est un monde à part, qui s'inscrit dans notre société car elle participe à la vie économique de notre pays. Mais il n'est accessible qu'à une infime partie de la population de la planète, donc il doit faire rêver. Les belles robes, les coiffures et le maquillage rejoignent aussi l'univers du cinéma." Vanessa Paradis

Îcone intemporelle

Dans un coin de la terrasse, Gilles Lellouche termine une séance photo. Il s’efface pour la laisser passer, ils se saluent, elle continue l’interview. Professionnelle avant tout. Quand il lui dira au revoir de loin, elle lui décrochera un sourire parfaitement paradisiaque : “Salut, Gilles !” Un petit silence se fait. On revient à son amitié avec Karl Lagerfeld, rare dans un univers où rien ne semble figé. Nouvelle preuve que la star ne jure que par la fidélité, reste amie avec ceux qui ne la déçoivent pas, de son label à ses camarades artistes, de Matthieu Chedid à Valeria Golino – “C’est elle qui m’a aidée à travailler mon accent italien sur Mio Cuore !” s’amuse-t-elle. On la sent à la fois tendre et implacable face au moindre faux pas. Avec Karl, pas de mauvaise surprise jusqu’ici : “Il est génial. C’est un être exceptionnel possédant une incroyable culture du passé et du présent, qui s’y connaît plus en musique que vous et moi réunies !” Langue de bois, Vanessa Paradis ? Ce serait parler trop vite. “La mode est un monde à part, qui s’inscrit dans notre société car elle participe à la vie économique de notre pays, poursuit-elle. Mais il n’est accessible qu’à une infime partie la population de la planète, donc il doit faire rêver. Les belles robes, les coiffures et le maquillage rejoignent aussi l’univers du cinéma… Observer tout ça dans la plus belle maison de mode qui soit, c’est un privilège.”

En parlant de rêve, l’onirisme folk des Sources souligne son intemporalité musicale. Après le foisonnement orchestral des Love Songs produites par Benjamin Biolay en 2013, Vanessa a fait appel au producteur anglais Paul Butler, chouchou de la scène indie anglo-saxonne et adepte des enregistrements analogiques à l’ancienne. La chanteuse a été égérie pop des années 1980, réimaginée en lolita par Serge Gainsbourg en 1990, hippie chic au début des années 2000, annonçant la green attitude à venir. Elle a aussi su ramener l’esprit sixties au goût du jour en pleine folie grunge grâce à son album réalisé par Lenny Kravitz, en 1992. À la fois contemporaine et hors du temps, Vanessa Paradis semble traverser les décennies sans s’inquiéter des tendances. Si elle avait pu choisir de vivre dans une autre époque, laquelle aurait-elle choisie ? “C’est difficile car on pense toujours que le temps d’avant c’était mieux. Peutêtre que l’on dira ça de 2018 plus tard, du moins j’espère. J’aurais adoré connaître les années 1970, où il s’est passé tant de choses culturelles, majeures, entre la musique, la mode et la libération des femmes. Même si ça n’a pas duré longtemps. J’aime aussi les années 1930 car je suis fan de jazz, mais entre la Prohibition et la situation des femmes, on était un peu au Far West. Comme aujourd’hui, d’ailleurs…” On sent alors le besoin d’indépendance farouche de Vanessa Paradis. Actrice, chanteuse, amoureuse avant tout, elle confirme avec Les Sources qu’une femme a toujours beaucoup de choses à dire.

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