Femmes

J.W. Anderson : "Je suis pour la démocratisation du vêtement"

Irlandais du Nord habitant à Paris et travaillant pour la maison espagnole Loewe, Jonathan Anderson poursuit son périple et collabore avec la marque japonaise Uniqlo.
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Jonathan Anderson.

Si on le croisait dans la rue, on l’imaginerait jeune start-upper de la Silicon Valley. Jonathan Anderson a une allure d’éternel ado, jean/T-shirt/baskets, qui rougirait lorsque l’attention se porte sur lui. Cependant, il ne faut pas se fier aux apparences. Nous l’avons rencontré à Londres à l’occasion du lancement de sa collection pour Uniqlo : le designer nord-irlandais, fils d’un joueur de rugby, n’est pas si timide. Il a déjà eu assez de cran pour quitter sa campagne natale et s’essayer à la comédie aux États-Unis. Il fait finalement demi-tour et Manuela Pavesi, bras droit de Miuccia Prada, le repère alors qu’il travaille comme vendeur dans une boutique à Dublin, puis le pousse à lancer sa marque, J.W. Anderson. Dix ans plus tard, son nom est sur toutes les lèvres, il assure la direction artistique de Loewe et rend son art accessible grâce à une collaboration avec Uniqlo. Il ne sait toujours ni coudre ni dessiner. Jonathan est un cérébral avant tout – avec des avis tranchés et des idées par centaines –, qui ne considère pas le vêtement comme un simple bout de tissu, mais comme le reflet d’une époque.

"Ce que j'aime le plus chez les françaises, c'est qu'elles sont incroyablement sûres d'elles. Elles ont un rapport très direct avec les gens, justement car elles sont très indépendantes."

Vous venez de lancer une collection en collaboration avec Uniqlo, comment vous sentez-vous ?

Jonathan Anderson : Comme dans ces moments où vous avez attendu quelque chose pendant très longtemps et que ça arrive enfin. J’ai accepté tout de suite car pour moi cela faisait sens, tout simplement. Je me donne une occasion d’essayer de changer la donne.

Peut-on dire qu’avec cette collection, vous vous “ouvrez” ?

Je suis pour la démocratisation du vêtement, le fait que l’on puisse en acheter précisément pour telle ou telle occasion. C’est ça, la philosophie d’Uniqlo, une histoire d’instinct.

 

 

Votre approche du vêtement, lorsqu’il porte l’étiquette de votre maison, semble bien différente. Quel lien faites-vous entre les valeurs d’Uniqlo et les vôtres ?

Je fais douze collections par an et je voyage beaucoup, donc le matin je n’ai pas envie de réfléchir à ce que je vais porter. Il y a dix ans, quand j’ai créé ma maison, j’imaginais une garde-robe partagée, je voulais que les hommes et les femmes puissent porter la même chose. Je me suis alors toujours demandé comment faire une garde-robe universelle, ce qui s’avère très compliqué, figurez-vous. Uniqlo excelle dans cet art, et donne la définition même de classicisme.

 

 

Quel a été votre point de départ ?

La collection pose cette question : quels sont les classiques du vestiaire british aujourd’hui ? Pull torsadé, duffle-coat, chemise oxford, jupe à volants…, toutes ces pièces ont construit l’âme et les codes du style anglais, et chacune possède un twist caché. Le trench traditionnel, une des pièces fortes, est par exemple doublé de tartan. Comprendre leur psychologie, les réinterpréter pour mieux les redéfinir, voilà mon but. Nous avons en commun avec Uniqlo cette volonté de proposer du nouveau.

Qu’avez-vous appris de cette expérience ?

Elle a justement influencé la manière dont je me comporte désormais vis-à-vis de ma propre marque. L’idée de ramener quelque chose à son essence même est assez typique de la culture japonaise : on réduit un élément au minimum pour en tirer le maximum. Pas besoin de fioritures. Ça me fait penser à cette phrase d’Yves Saint Laurent : “J’aurais aimé inventer le jean.”

 

 

Dans notre numéro, nous mettons en lumière la french girl. Comment la voyez-vous ?

Tolérante et cultivée. Insolente, aussi. Mais ce que j’aime le plus chez les Françaises, c’est qu’elles sont incroyablement sûres d’elles. Elles ont un rapport très direct avec les gens, justement car elles sont très indépendantes. J’habite à Paris et je peux constater au quotidien cette dichotomie, qui est vraiment intéressante. Je voyage continuellement entre Londres, Madrid, New York et Tokyo, et j’ai fait ce constat : les femmes sont toujours différentes d’un pays à l’autre, mais avec le temps elles s’uniformisent. Ne trouvez-vous pas que la mode s’homogénéise ? Il est de plus en plus difficile aujourd’hui de différencier la nationalité d’une femme en fonction de son style.

 

 

Comment l’expliqueriez-vous ?

Nous vivons une période où la mode est confuse. Je pense que nous nous sommes éloignés de la réalité, de ce que nous voulons vraiment. Tout va tellement vite que l’industrie de la mode est perpétuellement en train d’essayer de rattraper son retard. À travers la mondialisation, nous avons commencé à changer notre manière de consommer l’information, donc nous construisons nos looks de manière très différente depuis quelques années. La définition même du vêtement a changé. Le marché est là. Mais nous, est-ce que nous sommes là ?

 

 

Votre marque J.W. Anderson est basée à Londres, vous travaillez aussi pour une maison espagnole qui appartient à un groupe français, et maintenant vous collaborez avec une marque japonaise. À quel endroit de la terre vous sentez-vous le mieux ?

Dans l’Eurostar ! Je viens du nord de l’Irlande, qui est techniquement ma maison, mais comme je n’y vis plus, j’ai l’impression d’être un touriste partout où je vais. En fait, dès que je vois des choses que je ne pourrais pas voir dans mon pays, ça me rappelle que, finalement, je ne suis qu’un touriste.

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