Art

Vibrations sensibles à la Fondation Louis Vuitton

by Yamina Benaï
16.04.2018
Après différentes présentations partielles et ciblées de la Collection, articulées autour des quatre lignes “sensibles’’ qui l’organisent et, d’autre part, liées à une scène spécifique, la Fondation Louis Vuitton présente une exposition autour d’une thématique précise, conçue à partir d’un choix d’œuvres modernes et contemporaines de la Collection, pour l’essentiel jamais montrées. “Au diapason du monde” associe des pièces de toutes générations, tous supports et horizons géographiques. Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation et commissaire général de l’exposition, a accordé à L’Officiel Art une visite commentée du parcours.

SUR LE FIL DIRECTEUR DE L’EXPOSITION
 

Je l’ai intitulée “Au diapason du monde”, pour la double acception du mot renfermant une connotation musicale. C’est un choix qui renvoie au questionnement de la place de l’Homme dans l’univers d’aujourd’hui, au regard de son environnement (animal, végétal...). Le principe de cet accrochage rejoint ce que j’ai précédemment instillé dans “Les Clefs d’une passion”, à savoir tenter de rendre évidente la spécificité du langage propre à l’art. Je ne souhaitais pas entrer dans des concepts, cela n’aurait pas été juste. On n’embrigade pas les artistes sous un concept. Ce qui relève de l’ordre du concept et du verbal est, bien entendu, essentiel, mais à mes yeux, l’art est avant tout une question de “vibrations sensibles”. A cet égard, j’ai retenu une phrase de Roland Barthes qui résonne de façon juste ici : “J’ai décidé de prendre pour guide la conscience de mon émoi”. C’est exactement la posture qu’il convient d’avoir face aux œuvres d’art. L’accrochage a donc été réalisé par affinités électives, suivant deux parcours.

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SUR L’ORCHESTRATION DE L’EXPOSITION  
 

Le parcours A développe sur un étage un ensemble d’œuvres de Takashi Murakami issues de la collection. Des peintures du cycle “Dob” personnage-alter ego inventé par l’artiste en 1993, un espace ‘’Kawaii’’, c’est-à-dire ce qui relève de l’esthétique japonaise “mignonne” et tout ce qui a trait à la culture du manga, et enfin une grande fresque, encore jamais montrée, The Octopus Eats its Own Leg (2017). Dans cet ensemble pictural monumental, Murakami emprunte une iconographie à la peinture japonaise du XVIIIe siècle pour représenter les Huit Immortels de la religion taoïste. Ces figures mythologiques se mêlent à un monde végétal et animal, fantastique. L’espace “Kawaii’’ rassemble notamment les peintures de fleurs, des films d’animation, du papier peint, des sculptures...

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SUR LA PLACE DE L’HOMME DANS L’UNIVERS
 

Le parcours B, avec 28 artistes, est axé sur la place de l’Homme aujourd’hui dans l’univers du vivant. Chacun des trois niveaux concernés déploie sa tonalité propre. L’espace du premier étage est intitulé “Irradiance”, en référence à l’effet produit par l’œuvre historique de Dan Flavin présentée ici – l’un de ses premiers fluos – qui génère une lumière qui irradie sans éblouir. Comme dans “Les Clefs d’une passion”, toutes les œuvres dialoguent tout en préservant leur différence singulière. Ainsi de la composition très solaire, Lilak de Gerhard Richter ou encore des deux peintures réalisées en 2013 intitulées Flow, où il appose une plaque de verre sur ses peintures, créant par ailleurs un effet de miroir. A proximité, Nachtkappe I (1986) de Sigmar Polke, relève de procédés “alchimiques’’ où l’artiste mélange l’indigo, matériau d’origine végétale, avec du vernis dilué à l’alcool.

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Une œuvre appelle l’autre et, au fil des œuvres, un paysage prend forme. Nous travaillons beaucoup l’accrochage. Nous procédons à la manière d’un chef d’orchestre : une fois qu’il est terminé, il paraît “évident”, mais il s’agit d’une évidence propre aux œuvres d’arts et d’une ordonnance d’ordre musical. Water Cast 6 (2015) de Matthew Barney renvoie à l’explosion du bronze en fusion dans l’eau mêlée à l’argile. Cette œuvre volcanique renferme quelque chose d’assez mystérieux avec des formes abstraites à connotations végétales et présente des subtilités d’orfèvrerie. Avec l’œuvre de Pierre Huyghe, Cambrian Explosion (2014), on aborde la référence à l’époque cambrienne – entre 542 et 530 millions d’années – période d’apparition des grandes espèces animales. A proximité, sont présentées des éponges d’Yves Klein – RE46 (1960) et SE231 (1960) –, matériau végétal imprégné de pigment bleu. Reports of the rain (2014) de Mark Bradford est une œuvre plus particulièrement lyrique, dénuée de la dimension généralement tragique. Réalisé, comme souvent, à l’aide de collage d’éléments qu’il arrache puis recouvre d’un vernis, ce tableau est l’évocation d’un paysage sous la pluie.

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En écho à l’œuvre de Polke, Jacqueline Humphries, artiste encore peu connue en France, compose un mélange expérimental incluant de la peinture métallique argentée et de la laque industrielle. En résulte ici une composition à caractère immersif – Untitled, (2007) de la série “Silver Paintings” dont la surface sensible, comme un organisme vivant, réagit à la lumière naturelle et aux mouvements du regardeur. La vidéo silencieuse de Trisha Donnelly (Untitled, 2014), représente un ciel de nuages en mouvement. Sans véritablement comprendre ce qui se passe dans l’image, le regardeur est comme happé et immobilisé face à l’œuvre qui ne livrera jamais son énigme. Dans les sculptures, Halo (1985) et Is (1989), James Lee Byars associe deux matériaux minéraux (cuivre et marbre) à la préciosité de l’or, en quête d’une forme parfaite. De l’autre côté de la salle, L’Avalanche (2006) de François Morellet mêle l’ordre et le chaos via une composition de néons de lumière bleue. The Flavor Genome (2016), vidéo 3D d’Anicka Yi, traite de la relation entre l’humain, l’animal, le végétal dans un documentaire-fiction sur la recherche d’un arôme dans la forêt amazonienne...

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La petite projection vidéo de Trisha Donnelly (Untitled, 2008) avec sa rose parfaite traversée d’une onde magnétique dégage un effet tout à fait hypnotique. Shimabuku, avec The Snow Monkeys of Texas - Do snow monkeys remember snow mountains? (2016), interroge à travers une expérience simple et poétique, la mémoire et la capacité d’adaptation des espèces vivantes à leur environnement, ici des singes japonais déracinés au Texas. A part, mais au même niveau, la galerie 7 est dédiée à Animitas (2014), une œuvre de Christian Boltanski, filmée en plan fixe et en temps réel dans le désert d’Atacama au Chili. Le tintement de ces centaines de clochettes évoque, selon l’artiste, “la musique des astres et la voix des âmes flottantes.” C’est aussi une allusion aux petits autels mémoriels sur les bords des routes au Chili. Boltanski a tenu à compléter cette installation par une œuvre très émouvante composée d’ampoules qui forment le mot “Après”.

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La séquence suivante, à l’étage inférieur, est intitulée “Là, infiniment”. Ici, sont montrées trois pièces qui se réfèrent à des œuvres emblématiques de l’histoire de l’art et interrogent la possible disparition de l’Homme. Untitled, From the series Theatre of Disappearance (2017) d’Adrián Villar Rojas représente les jambes tronquées du David de Michel-Ange avec, à ses pieds, trois chatons en matériaux de synthèse. Sorte de scénario post-apocalyptique où l’Homme et les œuvres d’art auraient été anéantis, et dont il ne resterait que des fragments pour en évoquer le souvenir. Bathers in Asnières (2010), de Wilhelm Sasnal, est une interprétation mélancolique d’Une baignade à Asnières de Georges Seurat. A travers ce qui pourrait être un autoportrait de l’artiste, il s’agit d’une évocation nimbée de l’atmosphère insufflée par le récit que sa grand-mère lui a fait de l’été 1939 en Pologne. J’ai toujours trouvé ce tableau très attachant mais je ne connaissais pas alors cette inquiétude. Il y a une espèce de gravité, clairement explicitée par l’artiste. Nightlife (2015) de Cyprien Gaillard s’ouvre sur la figure du Penseur de Rodin. Ce film en 3D donne lieu à une expérience très intense, du fait de la musique – révisée par l’artiste –, d’un tube de reggae d’Alton Ellis : I am a winner, I am a loser. Après avoir ajusté les lunettes 3D, on ne peut plus quitter cette vidéo, on reste captif de l’image, des lumières et du mouvement. Il y a quelque chose de lancinant, de langoureux du fait de l’accord entre cette musique prégnante et le balancement particulier des arbres.

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La troisième séquence, au rez-de-bassin, est intitulée “L’Homme qui chavire”, d’après l’œuvre éponyme d’Alberto Giacometti. Le corps y est exploré dans tous ses états, du corps fragile au corps virtuel. Dominique Gonzalez-Foerster apparaît sous forme d’un hologramme qui incarne Fitzcarraldo, le héros de Werner Herzog, habité par la folle obsession de construire un opéra dans la jungle. On est entre le réel et la fiction, le corps n’est pas palpable.

Avec Entrare nell’Opera (1971), de Giovanni Anselmo – artiste phare de l’arte povera – le corps se perd dans l’immensité du monde. Dans Nu bleu aux bas verts (1954) d’Henri Matisse, le corps, en papier découpé, est célébré dans l’envol même de la danse. L’Annonciation (2010), de Kiki Smith instille le doute : femme, ange, enfant… dont le geste suspendu affirme sa présence dans le vide. On retrouve Klein, avec ANT 104 (1960) et les empreintes du corps/pinceau. Avec Ian Cheng, le corps prend forme via un algorithme qui le fait exister : projection hypothétique d’un futur possible. La vidéo Untitled (Human Mask) (2014) de Pierre Huyghe – présentée pour la première fois en France – est une œuvre inquiétante et fascinante qui jette un trouble et un malaise : un singe vêtu comme une fillette et portant un masque Nô évolue dans un restaurant déserté de Fukushima, deux mois après l’accident nucléaire.

La ballade de Trotski (1996), de Maurizio Cattelan représente la fin d’une utopie illustrée par le corps entravé et suspendu d’un cheval. Et puis, comme souvent chez Cattelan la dérision peut affleurer comme avec ses autoportraits (Spermini, 1997), évocation de la question du double et du clonage. Les deux œuvres de Philippe Parreno sont particulièrement éloquentes et troublantes : la première The Writer (2007) met en scène un automate du XVIIIe siècle écrivant une phrase imaginée par l’artiste : “What do you believe, your eyes or my words?”. La deuxième, totalement inédite, Anywhen (2017), filme les réactions d’un poulpe à son environnement auquel il est particulièrement sensible, en centrant notamment la vidéo sur les yeux de l’animal qui ne vous quittent pas. La bande son, lue par une femme ventriloque, s’inspire de Finnegans Wake de James Joyce. Enfin, ce sera l’occasion de montrer Felix the Cat, de Mark Leckey, à qui nous avons trouvé une place à l’extérieur, dans le Grotto… les pieds dans l’eau.

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AU-DELÀ DE L’ACCROCHAGE
 

Plus qu’un simple accrochage de pièces jamais montrées de la Collection, “Au diapason du monde” est une exposition articulée autour d’une thématique précise très connectée aux questionnements actuels. Le public est exigeant, il veut trouver du sens dans un musée. Ce sens doit faire résonance avec ce que disent les artistes et ce que nous dit le monde. Chez les artistes la pensée passe par une sensibilité spécifique qui n’est pas de l’ordre de la connaissance universitaire. C’est un autre discours, mais qui a sa totale évidence. Nous avons tenté d’être à l’écoute de cela. Il s’agissait de fédérer les œuvres dans quelque chose qui soit juste, qui ne les trahisse pas et qui fasse résonance chez les différents penseurs ainsi qu’auprès du grand public, très ouvert aux questions écologiques et sensibles aux bruissements du monde.

 

 

Au diapason du monde, œuvres de la collection”
Commissaire général : Suzanne Pagé.
Commissaires : Angéline Scherf, Ludovic Delalande,
Claire Staebler
exposition du 12 avril au 27 août
Fondation Louis Vuitton,
Avenue du Mahatma Gandhi,
Bois de Boulogne, 75116 Paris
fondationlouisvuitton.fr

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Christian Boltanski, “Animitas”, 2014, Talabre, San Pedro de Atacama, Chili, film couleur et son, 13h 16 s.
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Alberto Giacometti, Homme qui chavire, création : 1950 - fonte de 1951, 59,1 x 26,5 x 27,5 cm.
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Dominique Gonzalez-Foerster, “M.2062 (Fitzcarraldo)”, 2014, projection vidéo, couleur, son, 15 min.
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François Morellet, “L’Avalanche”, 2006, 36 tubes de néon bleu de 250 cm, 370 x 770 x 670 cm.
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Gerhard Richter, “Lilak”, 1982, huile sur toile, diptyque, 260 x 400 cm.
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Matthew Barney, “Water Cast 6”, 2015, bronze, 130,8 x 200,7 x 299,7 cm.
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Maurizio Cattelan, “La ballata di Trotski”, 1996, cheval empaillé suspendu par un harnais, 223 x 85 x 265 cm.
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Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), 2014, film couleur et son, 19 mn.
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Sigmar Polke, “Nachtkappe I”, 1986, indigo et vernis alcool sur toile, 305,8 x 225,7 cm.
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Yves Klein, “ANT 104”, 1960, pigments bleus et résine synthétique sur papier marouflé sur toile tendu sur châssis, 278 x 410 cm.
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Cyprien Gaillard, “Nightlife”, 2015, vidéo 14 min. 56 s.
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James Lee Byars, “Is”, 1989, marbre doré, 60 x 60 x 60 cm.
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James Lee Byars, “The Halo”, 1985, anneau de cuivre plaqué or, 220 x 20 cm.
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Takashi Murakami, “The Octopus Eats, Its Own Leg”, 2017, technique mixte : acrylique, feuille d'or... (détail).
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Maurizio Cattelan, “Spermini”, 1997, 150 masques en latex peints 10 x 15 x 10 cm chaque masque.
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Maurizio Cattelan, “Spermini”, 1997, 150 masques en latex peints 10 x 15 x 10 cm chaque masque.
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Pierre Huyghe, “Cambrian Explosion 10”, 2014, aquarium, eau salée, pierres volcaniques, sable noir, crabes, limules, 94 x 187 x 195 cm.
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Dan Flavin, “Untitled”, 1963, tube fluorescent vert, 244 x 10 x 7 cm.
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Yves Klein, SE 231, 1960, éponge, résine et pigment, 28 x 18 x 24 cm.
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Adrián Villar Rojas, “The Theater of Disappearance”, 2017, marbre de Carrare, (chatons en matériau de synthèse), 195 x 146,5 x 100 cm.
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Jacqueline Humphries, “Untitled”, 2007, huile et peinture industrielle sur toile 228,6 x 243,8 cm.

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