Art

David Zwirner : galeriste futuriste

by Yamina Benaï
11.04.2018
En décembre 2017, l’exposition qu’il consacrait à Yayoi Kusama enregistrait 75.000 visiteurs. Un record. En janvier dernier, il inaugurait une galerie de près de 950 mètres carrés aux 5e et 6e étages d’une tour de verre à Hong Kong ; en 2020, c’est un édifice de cinq étages repensé par Renzo Piano qui montera à quatre le nombre de ses galeries new-yorkaises. Respecté et craint, le galeriste allemand a instillé de nouveaux us et coutumes dans le monde de l’art.

Dans l’univers des maisons d’édition comme dans celui des galeries, les transferts non désirés d’auteurs / artistes ne connaissent pas l’antidouleur : blessures d’ego et conséquences économiques garanties. Ainsi, en 1993, lors de l’ouverture de sa première galerie à Greene Street, SoHo, David Zwirner a-t-il choisi de montrer des sculptures de Franz West. L’absence totale de ventes ne dissuade pas Zwirner, alors âgé de 29 ans, d’accorder un solide soutien à West dans son projet d’ouverture d’un atelier à Vienne. Aussi, en 2000, l’annonce faite par West de sa décision de rejoindre la galerie Gagosian a-t-elle l’effet d’un uppercut : “Soudain, vous avez l’impression que le monde s’écroule”, lâche Zwirner. Dans son cas, toutefois, un court instant seulement. Car il prend alors conscience que la défection de West n’est pas à inscrire au crédit de la guerre des galeries mais de ce qu’il identifie comme un défaut de conseil de sa part à l’égard de l’artiste. “Je n’avais alors que la galerie de SoHo, Gagosian, lui, a proposé de l’exposer à Londres. Je l’en ai dissuadé. Or, en toute objectivité, c’était une opportunité pour West. J’ai raisonné en termes d’intérêt pour ma galerie et non pour l’artiste. Une erreur que je n’ai plus jamais commise.” De fait, depuis cet épisode initiatique, nul autre artiste n’a tenté de prendre la tangente. “Si je perçois une forme d’insatisfaction de la part d’un artiste, je considère que mon travail n’est pas correctement accompli.”

 

Aujourd’hui, à 53 ans et après vingt-cinq ans de brillants et fructueux services, David Zwirner est hors d’atteinte. Comprenez intouchable. En 2010, il faisait face à un procès initié par le puissant collectionneur et promoteur immobilier Craig Robins (cofondateur de la foire Design Miami et développeur du Miami Design District). Nature du litige : des toiles de la SudAfricaine Marlene Dumas que le galeriste lui auraient réservées et qui auraient été cédées à un autre. Zwirner nia purement et simplement tout engagement en ce sens. Les affaires entre les deux ont depuis repris leur cours. Signe d’une évidente puissance de frappe.

1.jpg
En 1993, David Zwirner, alors âgé de 29 ans, devant sa première galerie new-yorkaise, à SoHo.

Sensibilité arty de naissance

 

Certes, le galeriste doit à son milieu de naissance d’avoir mis à portée de son regard des œuvres majeures du XXe siècle. Sa sensibilité et sa détermination ont permis le reste. David Zwirner est le fils de Rudolf Zwirner, influent galeriste établi au début des années 1960 et cofondateur de la foire Art Cologne (1967), mètre-étalon d’Art Basel (1970). Établi à Cologne, où David Zwirner naît en 1964, il accueille une noria d’artistes dans l’appartement familial, situé au-dessus de la galerie. Les œuvres de Cy Twombly, de Claes Oldenburg, de Raymond Pettibon, de Joseph Beuys, de Roy Lichtenstein ou encore d’Andy Warhol constituent le quotidien du jeune Zwirner. À 14 ans, il s’installe à New York, à la suite de la séparation de ses parents. École privée et fréquentation, dans le sillage familial, de personnalités du monde de l’art (directeurs de musées, historiens de l’art, commissaires d’expositions, artistes). Mais son inclination initiale le conduit vers la musique. Une carrière de bassiste se profile, vite contrariée par des dissensions dans le groupe qu’il a constitué le menant à s’éloigner de la scène. Il n’en demeure pas moins fidèle à une certaine tradition : à 25 ans, il épouse Monica Seeman (cofondatrice en 2000 de la griffe de sacs à main MZ Wallace) et tous deux emménagent dans le loft mis à disposition par Zwirner père. Qui, jouant de ses relations, lui permet d’obtenir un poste à la Brooke Alexander Gallery. Il fait merveille auprès des collectionneurs et des directeurs de musées, séduits par sa culture européenne, et se forge un réseau qui l’incite à ouvrir sa propre galerie. Chose faite, donc, par l’entremise d’une dotation paternelle : Greene Street est alors à l’écart du mercato arty.

 

Tandis que son père travaillait avec des artistes modernes, lui se penche sur les créateurs contemporains. Au début, son patronyme aura, à n’en pas douter, constitué un sésame pour capter l’attention de certains d’entre eux. Barbara Gladstone, galeriste majeure, lui confie ainsi la vente d’une peinture de Gerhard Richter. Dès les débuts, il recourt à l’expertise d’Annabelle Selldorf, également originaire de Cologne. L’architecte du Parc des ateliers de la Fondation Luma, à Arles, facture alors à son compatriote la modique somme de 30 000 dollars pour repenser les modestes 148 mètres carrés où Zwirner s’assure la présence de deux assistantes. Aujourd’hui, il emploie 165 personnes et le coût des services de Selldorf pour l’édification de la galerie de West Chelsea (2013) est passé à 35 millions de dollars (achat des murs inclus). Aux deux galeries de Chelsea et à celle de l’Upper East Side s’ajoute celle de Londres, à Mayfair, sise dans un bâtiment jadis demeure de la marquise de Salisbury. En plantant pavillon en Asie (Hong Kong, janvier 2018), Zwirner s’assure une vitrine/plateforme indispensable pour les nombreux et richissimes collectionneurs asiatiques – chinois notamment. Le mini territoire qui, depuis 2013, accueille Art Basel, est un solide condensé d’opportunités complémentaires pour les ventes d’œuvres. Zwirner a vécu les évolutions du métier. Alors qu’à ses débuts, près de 95 % des ventes étaient issues des expositions, la moitié seulement des 1 400 œuvres vendues par la galerie en 2017 – totalisant plus de 500 millions de dollars – est à inscrire au crédit des expositions, le reste étant généré par les foires et le second marché (à savoir la revente d’œuvres confiées à la galerie par des collectionneurs).

Un tropisme radical

 

Très tôt, son métissage ancien/nouveau mondes et sa connaissance de la scène artistique de Cologne confèrent à Zwirner une longueur d’avance. Avant-gardiste, la ville impose l’acuité et la justesse d’une vision. Avant l’heure, elle porte un intérêt appuyé à l’intense créativité de la côte Ouest des États-Unis, dont Paul McCarthy (né en 1945) est une figure de proue. Dès 1993, Zwirner inscrit McCarthy sur sa programmation. L’artiste incite le galeriste à prêter attention au travail de l’un de ses étudiants à Ucla. Zwirner, convaincu sur photo par le geste du jeune artiste, lui propose illico une exposition. Jason Rhoades entrait ainsi solidement dans le monde de l’art. “David Zwirner est quelqu’un d’extrêmement énergique, qui prend beaucoup de risques. Si sa galerie est devenue incontournable dans le paysage de l’art contemporain, il n’en continue pas moins à s’intéresser à de très jeunes artistes, il apprécie particulièrement ceux qui ont un monde très fort et habité”, analyse Hervé Mikaeloff, consultant en art et commissaire d’exposition. Ainsi d’Oscar Murillo, alors âgé de 27 ans, auquel Zwirner propose en 2013 de rejoindre sa galerie. Si aujourd’hui Zwirner représente des artistes de grande ampleur (Yayoi Kusama, On Kawara, Sherrie Levine, Isa Genzken…), de même que de considérables successions (Donald Judd, Fred Sandback, Franz West, Dan Flavin, Félix González-Torres…), il conserve toutefois son tropisme radical. Ces cinq dernières années, les artistes qu’il représente ont fait l’objet de 247 expositions personnelles dans 40 pays. Le classement 2017 ArtReview des 100 personnes les plus influentes du monde de l’art contemporain le place en 5e position après des artistes, théoriciens et curateurs… mais il est le premier dans la catégorie galeriste. Devant Hauser & Wirth (7e) Gavin Brown (10e) et… Larry Gagosian (15e).

 

davidzwirner.com

23 - Kerry James Marshall.tif
Kerry James Marshall, “Untitled” Studio”, 2014, acrylique sur panneau PVC, © Kerry James Marshall.
12 - Flavin barrier.tif
Dan Flavin, “Untitled, to Helga and Carlo, with respect and affection”, 1974, installation dans le cadre de Dan Flavin “Series and Progressions”, DavidZwirner, New York, 2009. © 2017 Stephen Flavin / Artists Rights Society, ARS, ©New York.
4.jpg
David Zwirner.
7 - Hong Kong.jpg
Rendering de la Galerie de Hong Kong. Courtesy H Queen’s et David Zwirner - New York – London - Hong Kong.
11 - Rhoades Black pussy.tif
Vue d’installation Jason Rhoades, “Black Pussy”, 2006, © David Zwirner New York, 2007-2008. Photo Florian Holzherr.
2.jpg
En 1994, le sculpteur Franz West (à g.) travaille sur Limerick pour les besoins de son exposition solo “Franz West: Home Elements (A Retrospective)”, avec laquelle David Zwirner (debout) a inauguré sa première galerie, à New York, 43 Greene Street.
3.jpg
Installation Five Years, 1993–1998, une exposition de groupe qui commémore les cinq premières années d’existence de la galerie de Greene Street, à New York, en 1998. De g. à dr., les sculptures de Jason Rhoades, John McCracken et Franz West.

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous