Art

“L’espace architectural est mon terrain d’action.”

by Yamina Benaï
28.09.2017
Si l’art a, de longue date, essaimé dans l’espace public, sa présence dans les centres commerciaux est plus récente. Beaugrenelle Paris, après avoir intégré les œuvres de Xavier Veilhan, Ora Ito, ou encore Julio Le Parc, accueille Felice Varini. A cette occasion, L'Officiel Art s’entretient avec l’artiste.
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Propos recueillirs par Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL ART : Qu’est-ce qui vous a incité à accepter l’invitation du centre commercial Beaugrenelle à réaliser une exposition au sein de son espace ?
FELICE VARINI :
J’ai été convié à y exposer par le commissaire. Je suis alors allé à la découverte de ce lieu et j’ai réalisé, in situ, combien il pouvait être intéressant d’investir ce vaste espace, de m’engager dans cette aventure, d’inscrire mon travail dans un centre commercial. Il m’est arrivé de travailler dans un tel contexte mais Beaugrenelle Paris reste un environnement très particulier. Je suis heureux d’avoir accepté ce qui peut paraître comme un défi. Cela me confirme que toutes sortes de réalités sont propices à l’art et à la création.

 

Quelle a été votre démarche pour appréhender cette entité, à la fois lieu de passage, de détente, où les visiteurs ne sont pas forcément attentifs à la chose artistique ?
J’ai souvent travaillé dans des lieux inadaptés, qui ne sont pas consacrés à l’art ni aménagés pour en exposer. Je me trouve très régulièrement dans des situations différentes, mais en même temps tout à fait analogues : il s’agit de lieux inattendus, voués à d’autres objectifs qu’à accueillir de l’art. Cela représente un critère important pour ce que je fais, rajoute à ma volonté et mon intérêt d’intervenir dans tout ce qui vit, tout ce qui constitue la complexité du quotidien. Les visiteurs de ce centre commercial constituent un public très varié, mû par toutes sortes d’intérêts : ils ne viennent évidemment pas prioritairement pour voir de l’art, mais peuvent l’apprécier. Ces personnes représentent donc un éventail de la société en général. Je ne peux prévoir le rapport que le public établira avec mon travail plastique, mais cette rencontre suscite inévitablement des réactions. Le public entre alors dans un rapport beaucoup plus direct avec ce que je fais.

 

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Vous avez exposé dans de nombreux lieux atypiques (La Villette, Mamo de Marseille...), mais rarement dans des lieux à vocation commerciale. Même si le centre commercial a aujourd’hui une autre finalité que l’acte d’achat pur et simple, quel est votre modus operandi pour considérer les différents espaces que vous investissez ?
En réalité, j’appréhende les lieux d’une manière assez similaire. J’arrive dans une architecture donnée et je cherche à jouer avec ses qualités de lumière, de déplacement, de rapport que l’individu peut développer avec l’espace. A partir de cela, je travaille toujours avec un point de vue qui permet de construire ma peinture. Dans le cas de Beaugrenelle Paris, j’ai cherché à trouver deux points de vue dans deux espaces distincts. Tout d’abord, un point de vue qui se développe dans le grand atrium central, que j’ai placé au niveau inférieur : c’est un point qui permet de mettre en évidence l’architecture du lieu, tout en s’affranchissant des marques et des informations présentes pour la vente. De ce point de vue, l’architecture se donne dans son amplitude et reste très pure, peu marquée par tous les signes commerciaux. J’ai installé la deuxième pièce sur la passerelle qui relie les deux bâtiments du Centre. Du coup, elle devient un objet architectural, construit, et dans le même temps, le regardeur se trouve dans un rapport direct avec la ville alentour. Cette posture me place dans un autre rapport d’ensemble, qui m’a permis de construire ces deux pièces très différentes l’une de l’autre. Ce qui m’intéressait principalement dans la passerelle était d’investir la position du passeur, du visiteur qui découvre ce lieu, se plonge dans cet espace. J’ai donc souhaité créer une pièce qui magnifie cette réalité, cet étirement dans le passage. En parallèle, la pièce située dans l’atrium joue sur l’ouverture, vécue différemment par le visiteur.

 

La couleur est très présente dans votre travail, comment avez-vous joué de cet outil dans les deux espaces du Centre ?
J’utilise généralement très peu de couleurs par rapport à la réalité de l’étendue de la gamme chromatique. Mes pièces comportent la plupart du temps une ou deux couleurs, parfois trois, souvent des couleurs primaires. Pour l’atrium, j’ai travaillé avec deux couleurs : le jaune et le rouge. Sur les grandes verrières qui couvrent cet espace, il y a des motifs bleus présents en permanence, j’ai donc choisi de rajouter ces deux teintes pour avoir, avec la verrière, trois couleurs complémentaires. En ce qui concerne la passerelle, j’ai opté pour une couleur qui s’affirme face à la transparence de l’espace et à l’environnement, qui se détache de manière naturelle de l’architecture, c’est pourquoi j’ai choisi le rouge.

 

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Vous exposez ces pièces dans un lieu public, dédié à la satisfaction immédiate d’un désir d’achat. Avez-vous exploré cette dimension plus ludique de l’approche du visiteur ?
Cela n’entre pas en ligne de compte de ma démarche, ce n’est pas une donnée qui influence mon travail plastique. Mon travail pictural suit certaines règles et certaines manières de construire, mais je n’y propose pas de commentaire sur l’activité de l’espace. Je peux tout aussi bien intervenir dans une église non consacrée... je travaille l’espace tel que je le trouve, mais mon rôle n’est pas de commenter son activité. Ainsi, cette année j’ai travaillé sur une place publique, une grande artère et une église désaffectée d’Osnäbruck (Allemagne), dans un village de culture du riz au Japon… Quel que soit l’endroit, le public qui ne connaît pas mon travail a naturellement tendance à jouer avec la réalité que je propose, en créant un rapport personnel, physique même avec l’œuvre, puisque parfois les gens se mettent à danser... Car lorsque le visiteur change de point de vue, tout le corps est impliqué. J’observe ce genre de situations dans toutes sortes de réalités. A mes yeux le centre commercial est tout aussi important que le musée, puisqu’on y identifient les mêmes intérêts ou désintérêts.

 

 

“Panoramas”, Felice Varini
exposition du 14 septembre au 22 octobre
Centre commercial Beaugrenelle
12, rue Linois, 75015 Paris
http://www.beaugrenelle-paris.com/

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