L'Officiel Art

David Wojnarowicz: “I Wake Up Every Morning In This Killing Machine Called America”

A l’issue d'une enfance et d'une jeunesse fracassées par les violences familiale et sociale, David Wojnarowicz fait émerger, dans le New York des années 1980-90, une voix singulière et multiple en les nombreux médiums qu'elle adopte. Emporté par le sida à l'âge de 38 ans, il laisse, notamment, un travail photographique que la New Galerie expose, au regard d'images inédites, réalisées par son amie proche, Marion Scemama. Mathieu Cénac, fondateur-directeur des éditions Jean Boîte et co-commissaire de l'exposition nous éclaire sur l'artiste et le contexte de son travail.
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L’OFFICIEL ART : David Wojnarowicz a fait l’objet d’une exposition itinérante (“History Keeps Me Awake At Night”) présentée au Whitney Museum (automne 2018), au musée Reina Sofía à Madrid (de mai à septembre) puis au Mudam-Luxembourg (depuis le 26 octobre), qu’est-ce qui a incité la New Galerie à présenter le travail photographique de cet artiste, comment s’exprime-t-il dans l’espace parisien ?

MATHIEU CÉNAC : Aucune présentation de “History Keeps Me Awake At Night” n’était effectivement prévue à Paris. Pourtant, les relations intellectuelles, amoureuses et amicales que David Wojnarowicz développe avec la France émaillent sa courte carrière. Il arrive à Paris en septembre 1978 et il y noue une relation amoureux avec Jean-Pierre Delage, un coiffeur qui servira de modèle pour sa première série photographique – devenue emblématique – dans laquelle il met en scène Arthur Rimbaud à New York. Durant cette même période, il installe également la figure de Jean Genet dans plusieurs de ses œuvres. Wojnarowicz s’identifie à ces deux poètes / artistes / homosexuels / marginaux / vagabonds / hors-la-loi.
L’exposition à la New Galerie s’articule autour de la collection personnelle de la photographe et cinéaste française Marion Scemama, et de l’œuvre qu’elle a développée aussi bien avec que pour Wojnarowicz. Sans volonté rétrospective, l’exposition permet d’explorer plus de dix ans de production photographique de Wojnarowicz (1978-1989), et de tisser les fils d’une amitié artistique qui le conduira à faire son dernier grand voyage avec Marion Scemama en 1991.

 

Né en 1954 dans le New Jersey, David Wojnarowicz meurt du sida en 1992 : une vie condensée durant laquelle il produira dessins, peintures, musique, textes et activisme, notamment devant l’inaction du gouvernement face aux ravages de la maladie. Keith Haring, Zoe Leonard, Kiki Smith, Nan Goldin, entre autres, feront partie de son entourage proche, ou ont été amenés à le côtoyer. Qui sont les “héritiers” de Wojnarowicz ?

Les artistes emportés par l’épidémie du sida sont autant de voix réduites trop tôt au silence et souvent enfermées dans une posture unique de combat contre la maladie et l’inaction des gouvernements de l’époque. Mais la rage que, très jeune déjà, David Wojnarowicz développait dans sa volonté d’exprimer ses désirs, leur naissance, leur épanouissement, trouvait également sa source dans l’absence totale de modèle homosexuel durant son enfance. Aujourd’hui, ce combat pour l’émergence de figures publiques LGBTQI+ non caricaturées et non stigmatisées n’est toujours pas remporté, et la crise du VIH des années 1980-90 a incontestable mis un point d'arrêt à la percée de figures tutélaires. Au-delà même du statut sociétal des LGBTQI+, c’est la figure du marginal, de l’esprit libre, en réaction au “pre-invented world” conceptualisé par Wojnarowicz, et placé au cœur de son travail. A ses yeux, ce concept abrite l’ensemble des régulations de la société que l’Homme à mis en place : l’argent, la religion, les armes, les feux rouges, la signalisation... autant de paramètres qui nous éloignent de notre libre arbitre. Les photographies Untitled (Ant series) exposées à la New Galerie illustrent pleinement ce concept en mettant en scène des fourmis dont ils considère qu'elles sont les seuls insectes à posséder des animaux domestiques, à faire usage d’outils, à mener le guerre, à capturer des esclaves”.

 

Quelles sont les références de David Wojnarowicz dans les domaines de la création artistique, comment cet autodidacte met-il au point son langage ?

David Wojnarowicz a produit des textes, des peintures, des photos, des dessins, des graffitis de la musique, des installations, des vidéos, qui font appel à une grande diversité de médiums et de langages plastiques. Mais si l’on porte attention aux répétitions dans son travail, il est aisé d’y d’identifier des animaux, des amis, des paysages et des amants, motifs récurrents et qu’il avait au préalable photographiés. Il fait ainsi de la photographie une pratique centrale et le point de départ de son langage qu’il décrit ainsi : “Pour moi, les photographies sont semblables à des mots, je les assemble et les superpose de façon à bâtir une phrase flottante qui décrit le monde tel que je le vois. Traditionnellement, des groupes sociaux spécifiques font et consignent l’histoire. En plaçant un appareil photo entre de nouvelles mains on œuvre à l’écriture d’une histoire alternative.”

 

Il incarnait, dans son être et son œuvre, la figure de l’outsider, dans le New York des années 1980, à la fois en hyperactivité créative et à quelques années seulement de sa banqueroute déclarée : comment la ville imprime-t-elle sa trace dans le travail de David Wojnarowicz ?

Wojnarowicz est, à travers ses nombreux écrits, l’un des chroniqueurs les plus précieux et percutants de sa génération. Son style immerge le lecteur dans les rues et les bars de New York, évocation de l’existence et de l’errance entre squats, caves et quais, mais aussi dans les étendues désertiques de l’ouest américain. Il capte et aimante l'attention, la sensibilité, à l'aune des récits de ses rencontres amoureuses ou d'un court moment, émaillés de ses angoisses restituées avec force. Formellement, il s'agit là de lieux, de corps et de sentiments présents dans ses photographies, dans un New York que la gentrification a totalement anéanti. Celui des années 1980 peut se résumer dans les termes de l’accord passé entre Wojnarowicz et les propriétaires de l’immeuble où il squatte : l’ancien loft de son mentor et amant, Peter Hujar. Il est autorisé à y demeurer aussi longtemps qu’il sera malade du sida et devra quitter les lieux dès lors qu'un traitement sera découvert. Wojnarowicz meurt trois ans plus tard.
 

Le sexe, la spiritualité, l’amour, les notions d’absence et de perte émaillent son travail dans lequel les frontières entre personnel et collectif étaient ténues, voire inexistantes : “Faire du privé quelque chose de public est un acte qui a d’innombrables ramifications”, écrivait-il...

David Wojnarowicz écrivait aussi : “Everything was sexualized. Any turn that I made on a street corner was a possibility of eroticism. Everything was fused with, infused with eroticism. And it was wonderful because everything felt free in that movement, of loss biography, of being a stranger in this landscape.” La sexualité est centrale dans la vie de Wojnarowicz, elle est au cœur de ses écrits, rendre visible la beauté de sa sexualité était pour lui le moyen de rendre visible et publique tout une communauté que l’Amérique voulait au mieux cacher, au pire anéantir. Les images les plus fortes et les slogans pleins de rage créés par Wojnarowicz sont immédiatement entrés dans l’histoire, il est temps de mettre à l’honneur l’érotisme, la poésie et la beauté qui sont aussi présents dans son œuvre.

 

Le titre de l’exposition à la New Galerie, “I Wake Up Every Morning In This Killing Machine Called America”, s’il est lié au contexte historique des années 1980-90, résonne de façon particulièrement actuelle, si l’on songe, notamment aux violences policières à l'égard des Noirs, aux spoliations des Indiens...

En 1985, Louie Welch – alors ex-maire de Houston, alors toujours actif au plan politique –, suggère de régler le problème du VIH en “shoot the queers”, cela permet de mettre en perspective la violence du titre de l’exposition, issu d’un des textes de Wojnarowicz. I Wake Up Every Morning In This Killing Machine Called America est un sentiment quotidien pour les communautés décimées par le sida dans les années 1980-90, mais plus largement il fait ici écho à tous ceux qui furent, et qui sont encore, exclus, exterminés ou sacrifiés par le système américain : les Noirs, les Indiens, les Japonais américains, les Mexicains, les pauvres, les marginaux, les drogués, les prostitués, les anciens et les nouveaux esclaves. Wojnarowicz questionne ce pays de la liberté “autoproclamé”, qui se construit en oppressant et en sacrifiant des catégories entières d’individus.

 

David Wojnarowicz, “I Wake Up Every Morning In This Killing Machine Called America”, jusqu'au 21 décembre, New Galerie, 2, rue Borda, Paris 3.

“Pour moi, les photographies sont semblables à des mots, je les assemble et les superpose de façon à bâtir une phrase flottante qui décrit le monde tel que je le vois.” DW

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