L'Officiel Art

Jérôme Poggi : "J’aime énormément parler des œuvres”

Inscrite dans la cartographie parisienne depuis 2009, la galerie Jérôme Poggi a traversé sa presque première décennie d’existence avec une détermination et une énergie qui, aujourd’hui, lui octroient une forte image de marque dans l’Hexagone et à l’international. A l’occasion – entre autres... – de sa participation à la Fiac (Yona Friedman, Larissa Fassler), de l’ouverture d’un second lieu éphémère, et de la sélection au Prix Meurice pour l’art contemporain de l’un des artistes qu’elle représente (Kapwani Kiwanga), son fondateur a reçu L’Officiel Art.
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L’OFFICIEL ART : Votre parcours est atypique : après votre diplôme d’ingénieur à Centrale Paris vous avez étudié l’histoire de l’art jusqu’à une thèse de doctorat sur le commerce de l’art sous le Second Empire. Cette double voie semble avoir teinté votre conception de la galerie, qui paraît s’extraire des centres, des repères, explorer les marges...

JERÔME POGGI : En réalité, dès Centrale j’ai suivi un double cursus en histoire de l’art à Paris I. Et à Centrale, j’ai pu effectuer mon projet de recherche au laboratoire scientifique du Louvre, où j’ai travaillé durant un an sur des essais de microtomie d’échantillons de peintures… Sur le campus, j’invitais des jeunes artistes de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris à donner des conférences. Et mon mémoire de fin d’études portait sur l’économie des galeries d’art contemporain, sujet que j’ai pu approfondir historiquement dans le cadre de ma thèse.M on parcours à Centrale m’a permis de développer un esprit rationnel, utile pour créer et diriger une entreprise, même artistique. Mais il m’a aussi appris à articuler ma pensée, à l’argumenter et à la transmettre... Je suis quelqu’un de prosélyte, en ce sens que j’aime énormément transmettre, parler des œuvres qui m’interpellent, en ayant recours à la fois à un discours sensible et rationnel.
 

Selon vous, qu’est-ce qu’une galerie ?

J’aime replacer le terme de galerie dans son sens étymologique et architectural selon lesquel il désigne un édifice reliant deux corps de bâtiment. C’est donc, à mes yeux, un lieu de passage et d’articulation. Elle a une fonction de transmission, de médiation et de sociabilité : un lieu de vie où les gens échangent. Le métier de galerie a beaucoup évolué. Plus qu’un “simple” marchand, il est aujourd’hui commissaire d’exposition, producteur et médiateur en même temps. En plus d’être un espace d’exposition, une galerie est un lieu de transformation économique de l’œuvre. De trans-action. Le galeriste est là pour vendre, mais aussi trouver une “destination” aux œuvres. Il invite les visiteurs à ne pas être spectateurs mais acteurs de l’économie réelle et symbolique de l’œuvre. Comme disait Gustave Courbet, le collectionneur devient l’actionnaire de l’artiste, dans le sens où il participe à son action. Puis, il devient dépositaire de l’œuvre et a cette opportunité de pouvoir entretenir une intimité essentielle avec elle, impossible à avoir dans un musée par exemple. Une œuvre est comme une personne. On ne peut la percevoir au premier regard. Il faut pouvoir vivre avec elle, la voir sous différents moments du jour, et dans différentes humeurs, pour qu’elle se révèle infiniment. C’est dans cette intimité, cette familiarité avec l’œuvre que réside le grand privilège du collectionneur. Je cite souvent Mark Rothko qui écrivait qu’une peinture vit par l’amitié, en se dilatant et en se ranimant dans les yeux de l’observateur sensible. Mais il ajoute qu’elle meurt pareillement, concluant que c’est par conséquent un acte dur et risqué que de l’envoyer de par le monde. Je vois là une définition de la responsabilité du galeriste.

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Comment accroître les possibilités d’accéder à ce rapport intime à l’art ?

Tout le monde ne peut être collectionneur, certes, mais il y a d’autres voies pour trouver une place dans l’économie des œuvres. Il faut inventer de nouveaux commerces entre l’art et la société, au-delà du seul marché qui n’est qu’une composante de l’économie de l’art aujourd’hui. L’économie de notre société se transforme profondément, privilégiant l’usage à l’échange. Je suis convaincu que les galeristes ont une responsabilité sociale importante que leur confèrent des capacités extraordinaires à agir au sein même de la société, tout en étant au plus proche des artistes. C’est la raison pour laquelle je développe depuis dix ans une activité parallèle à la galerie à travers l’association à but non lucratif Societies, qui expérimente des modes d’interactions nouveaux entre l’art et la société. Nous mettons notamment en œuvre l’action des Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France qui permet à quiconque – qu’il soit médecin, sportif, scientifique, étudiant ou agriculteur –, de prendre la responsabilité de commander une œuvre à un artiste dans un but d’intérêt général.
 

Une galerie c’est le galeriste, mais c’est aussi les artistes qui la peuplent, comment construisez-vous la trame qui constitue l’identité de votre galerie ?

L’identité n’est pas programmable, elle se définit a posteriori. Nous vivons une période extrêmement riche, trouble, chaotique. Il faudrait être particulièrement visionnaire pour affirmer “Ma ligne directrice est celle-ci”. Pour ma part, j’aime autant Ingres que Delacroix, Duchamp que Picasso. Il n’y a pas forcément à choisir. J’abhorre les visions binaires, manichéennes du monde, sans nuance. Je préfère travailler avec dix artistes totalement différents mais possédant chacun son propre génie, qu’avec un seul artiste génial et neuf suiveurs. C’est peut-être ce qui caractérise ma galerie, cette addition d’un grand nombre de personnalités très différentes, certaines un peu marginales, mais toutes fortes et singulières.

“Il faut inventer de nouveaux commerces entre l’art et la société, au-delà du seul marché qui n’est qu’une composante de l’économie de l’art aujourd’hui.”

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