Voyage

La Riviera serait-elle bipolaire ?

Cocteau et Kate Moss, Sagan et Paris Hilton : la Côte d’Azur séduit les artistes aussi bien que les beautiful people. Bienvenu dans un eden schizophrène…
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Juillet 1923, un couple de riches Américains, Gerald et Sara Murphy, décide de passer l’été sur la Côte d’Azur pour profiter du soleil de la Méditerranée alors que les plages sont désertes. Dès la fin du printemps, la bonne société de la Riviera migre traditionnellement vers les eaux fraîches de la Manche. Avec beaucoup d’audace, le couple persuade le propriétaire de l’hôtel du Cap à Antibes de laisser l’établissement ouvert pendant l’été, pour la première fois. Ils invitent leurs amis, déjà célèbres pour la plupart, Picasso, Cocteau, Stravinsky, Ernest Hemingway, Francis Scott et Zelda Fitzgerald. Ils nagent dans cette mer chaude, avant de s’allonger de longues heures au soleil avec un verre de sherry préparé par Gerald. C’est le début d’une vie de fêtes endiablées sur fond de mer bleu cristal. La légende de la French Riviera est née. “Petit Paris d’hiver” de la Belle Époque, la Côte d’Azur devient le spot de l’élite arty et l’attrait touristique pour la région ne cesse de grandir. La Riviera se transforme en un wonderland français, terre de tous les excès, symbole du bling, du cash et du kitsch. Avalanche de yachts, panoramas de rêve, corps bronzés et musclés, strass et couture, Ferrari couleur rouge feu : ça brille, ça claque, c’est le territoire des rich and famous et de tous ceux qui veulent en être. Derrière un jeu d’images obligées, se cache une autre Côte d’Azur où l’ostentatoire n’a pas sa place. Muse des peintres et des écrivains, elle attire les artistes sensibles à la beauté et à la douceur des paysages. Côté mode, elle incarne à la fois le glamour et la beauté naturelle. La Riviera oscille entre le clinquant et la pudeur, le show off et le caché. Avec ce grand écart azuréen, le “choc des cultures” est perceptible, l’oxymore quasipermanent. Lieu de fantasmes, elle continue de faire rêver et ne cesse de contrarier les lieux communs, ce que la société du spectacle voudrait qu’elle soit.

Jean Pigozzi incarne bien cette dualité paillettes et culture. Le jet-setter est surtout un féru d'art et, au fil des ans, il a constitué la plus grande collection d'art contemporain African.

Les folies architecturales

Depuis l’an dernier, l’ancienne demeure du roi Léopold II de Belgique, la célèbre villa Les Cèdres, située avec son jardin botanique de 14 hectares en plein cœur de la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat, est mise en vente au prix d’un milliard d’euros. Le jet-setter et photographe Jean Pigozzi, richissime héritier du constructeur automobile Simca, connaît bien la région. Il possède la villa Dorane au Cap d’Antibes décorée par son ami designer Ettore Sottsass. Pendant des années, la piscine de sa villa a été le lieu de rendez-vous mondains où se pressaient Elizabeth Taylor, Elle Macpherson, Helmut Newton, Julian Schnabel ou encore Naomi Campbell. Dans un livre intitulé Pool Party publié aux éditions Rizzoli, Jean Pigozzi dévoile des photos des fameuses soirées qu’il organisait. Bono signe la préface de l’ouvrage : “La villa Dorane ressemble à un chapitre que Francis Scott Fitzgerald n’aurait pas eu le temps d’écrire de son vivant. Elle est libre de culpabilité dorée et de conventions.” Autres soirées courues de la Riviera : le féerique Bal des fleurs à la villa Ephrussi de Rothschild ou encore les partys organisées au légendaire Palais Bulles de Pierre Cardin. Face à la baie de Cannes, le couturier possède une villa hors norme aux multiples modules ondulants et sphériques, avec une vue saisissante sur les calanques ocre de la Riviera. “Le Palais Bulles est une folie architecturale qui continue à me séduire”, indique Pierre Cardin. “Nous y avons organisé de nombreuses soirées. La plus réussie fut sans doute la première. Mise en scène par Studio Canal à l’occasion du Festival de Cannes, ce fut une soirée magique. Le Palais brillait de mille feux, j’ai presque cru qu’il brûlait tant les effets spéciaux étaient spectaculaires.”

 

 

Le versant azuréen arty

Derrière l’attrape-regards, se cache un versant azuréen plus culturel. Jean Pigozzi incarne bien cette dualité paillettes et culture. Le jet-setter est surtout un féru d’art et, au fil des ans, il a constitué la plus grande collection d’art contemporain africain dont une partie est actuellement exposée à la Fondation Louis-Vuitton (jusqu’au 28  août). Les murs de la villa Dorane sont ornés d’œuvres d’artistes africains comme des photographies de Malick Sidibé et des peintures d’Esther Mahlangu. Pour Pierre Cardin, le Palais Bulles est aussi un musée où il expose les œuvres de créateurs contemporains. “Avec le Palais Bulles, j’ai été le promoteur de l’insolite. J’ai aussi permis à certains jeunes créateurs et artistes contemporains de s’exprimer en leur donnant la possibilité de taguer les murs de certaines suites du Palais.” Autre illustration de cette double face : Charlotte Casiraghi, expression du glamour monégasque, a fondé en 2015 les Rencontres philosophiques de Monaco avec Joseph Cohen, Raphaël Zagury-Orly et Robert Maggiori. “Permettre à tous d’accéder à la philosophie, c’est donner les moyens de s’armer contre les illusions, les fausses vérités, les chimères qui, peutêtre, nous empêchent de vivre de façon plus heureuse”, explique Charlotte Casiraghi. La Côte d’Azur est une véritable terre d’élection pour les artistes. “Il y a sur la côte une lumière particulière qui a attiré de nombreux peintres, mais aussi beaucoup d’écrivains sensibles à cette atmosphère particulière empreinte de douceur. Au bord de la Méditerranée, règne la promesse d’un ailleurs”, raconte Carine Marret, auteure de l’ouvrage Promenades littéraires sur la Côte d’Azur. “Il n’y a pas une Côte d’Azur, mais des côtes d’Azur. C’est frappant lorsque l’on lit les textes des écrivains qui se l’approprient à travers un regard à chaque fois différent.”

 

 

Une boule à facettes stylistique

La Riviera c’est aussi et d’abord une affaire de style avec une avalanche d’icônes : Gabrielle Chanel, Grace Kelly, Brigitte Bardot, Françoise Sagan, Jackie Kennedy-Onassis ou encore Kate Moss. Au début des années 1920, après une croisière au large de Cannes à bord du yacht du duc de Westminster, Chanel rentre le teint hâlé et lance la mode du bronzage à Paris. “Gabrielle Chanel incarne à la fois l’archétype de la Parisienne et de la Méditerranéenne. Photographiée avec son amie Misia Sert en villégiature sur la Côte, dans des tenues incroyablement décontractées, en pyjama de plage avec des espadrilles aux pieds, elle représente l’art de vivre azuréen, un certain lifestyle français”, décrypte Leyla Neri, designer et anthropologue, directrice du département mode de l’école Parsons Paris. Sur la Côte, on casse les codes. En 1954, au Festival de Cannes, la pin-up Simone Silva provoque un scandale lorsqu’elle enlève son soutien-gorge lors d’une séance de photos sur la plage avec Robert Mitchum. Foulard rose noué autour du coup, gants blancs de conduite, cheveux blonds permanentés qui volent au vent, Grace Kelly, ultra-glamour aux côtés de Cary Grant dans La Main au collet d’Alfred Hitchcock, traverse les collines de pins près de Cannes au volant de sa Sunbeam Alpine. Un an plus tard, en 1956, BB découvre Saint-Tropez avec le tournage de Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim. Elle fait d’une pierre deux coups : elle mythifie la robe vichy signée Jacques Esterel et lance la mode des chaussons de danse. Dans les années 1960 et au début des années 1970, elle joue les hippies chic dans les rues de Saint-Tropez, avec des tuniques, des djellabas et des chapeaux et cabas en paille. En mai 1971, à SaintTropez toujours, pour son mariage avec Mick, Bianca Jagger porte à même la peau une veste de smoking blanche signée Yves Saint Laurent. Avec sa plastique avantageuse et son allure impériale, la jet-setteuse érotise l’uniforme masculin. Quant à Jackie O, avec ses lunettes de soleil papillon, pantalon blanc, T-shirt noir et pieds nus, elle joue la carte du minimalisme.

 

 

L’esprit croisière

La région est également un investissement pour les maisons de luxe. Chanel, Dior et Chloé possèdent toutes trois des boutiques éphémères à Saint-Tropez ouvertes d’avril à octobre. Pour la septième année consécutive, c’est l’hôtel particulier La Mistralée qui accueille la maison Chanel. LVMH a racheté l’an dernier la résidence de La Pinède, un des fleurons de l’hôtellerie de Saint-Tropez. “En s’installant sur la côte, les maisons vont à la rencontre de leurs riches clients chinois, russes et moyen-orientaux. Ces boutiques éphémères ouvrent concomitamment aux défilés des collections croisière, cela fait sens en termes de calendrier et d’image. L’idée est de véhiculer un imaginaire lié à l’évasion et de donner envie de consommer à des clients dans une atmosphère estivale plus décontractée”, indique Leyla Neri. La côte continue d’attirer les célébrités. Les sœurs Olsen viennent régulièrement se relaxer à l’hôtel du Cap-EdenRoc à Antibes et la plage du Club 55 à Ramatuelle attire chaque été Kate Moss, Beyoncé ou encore Paris Hilton. La Riviera reste the place to be pour voir et être vu…

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