Pop Culture

Thierry Mugler : "Je ne suis pas un homme qui regarde le passé"

ll est si facile d’être nostalgique, d’entonner la rengaine du hier encore, c’était mieux… Mais faire du legs laissé par les aîné(e)s un brasier inextinguible auprès duquel se réchauffer – et sur lequel attiser ses idées, est bien plus stimulant. Une exposition consacrée à Thierry Mugler est une excellente occasion pour s’en rappeler.
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“Couturissime”: tout est dans l’intitulé de l’exposition qui s’ouvre début mars au musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM). Son ampleur – 140 tenues exposées –, sa richesse scénographique – clips, hologrammes, documents inédits, etc. –, et son originalité muséale – des salles immersives ont été imaginées par le studio Rodéo FX, qui réalise les effets spéciaux de Game of Thrones (entres autres intervenants), en font un événement. Depuis qu’il s’est retiré du monde de la mode en 2002 (tout en restant impliqué dans la création des parfums jusqu’en 2013), Thierry Mugler (enfin, Manfred Thierry Mugler, ainsi qu’il se fait appeler depuis 2013) se garde bien de tisser lui-même des tapisseries figurant sa gloire.

Prescience troublante et maîtrise technique

“Depuis toujours, je suis fasciné par le plus bel animal sur Terre: l’être humain, explique-t-il dans des propos présentant l’événement. J’ai utilisé tous les outils qui étaient à ma disposition pour le sublimer : la mode, la mise en scène de spectacles, les parfums, la photographie, la vidéo… Je ne suis pas un homme qui regarde le passé, mais le MBAM et Nathalie Bondil (sa directrice générale et conservatrice en chef, ndlr) ont été les premiers à me proposer de mettre en scène mes créations et d’imaginer ensemble une vision artistique globale, libre et réinventée. Comment refuser?” Et nous, comment ne pas voir sa troublante prescience sur notre transhumanisme en devenir lorsqu’on redécouvre ses super-héroïnes carrossées, ses tenues de cyborgs comme sorties d’une projection de Metropolis?

Comment ne pas être absolument stupéfait par sa maîtrise technique, devant son travail sur le latex, le métal, le vinyle? Comment, enfin, ne pas être bouleversé par les tenues dessinées pour une mise en scène de Macbeth, en 1985, à la Comédie-Française, notamment cette robe en satin duchesse bleu ciel, cloutée à la main, pesant 34 kilos? Au cœur (palpitant) de l’exposition, ses relations fructueuses (esthétiquement, s’entend, pas question de lucre dans cette aspiration incessante à susciter le beau) avec les photographes les plus puissamment pertinents des trois décennies où il exercera son art, dont au premier chef Helmut Newton.

Les séries qu’ils réalisent ensemble, du Groenland au Sahara en passant par le Chrysler Building ou le toit de l’Opéra de Paris, sans parler du casting chromé où les plus grands tops de l’ère moderne se succèdent ou unissent leur éclat, sont littéralement extraordinaires. Les imaginaires se rejoignent, débordant à gros bouillons du lit des bons usages et de la norme. Pop, il l’a été à plus d’un titre (si l’on ose dire): prescience, encore, de l’appétence imminente de l’époque pour les instantanés frappants, avec la construction de silhouettes spectaculaires, entraînant dans son sillage les stars sur trois décennies – George Michael (il faut voir la version réalisée par Mugler du clip de Too Funky, défiguré par l’intervention du chanteur, qui en fit une bien pâle copie), Lady Gaga, Grace Jones, Beyoncé… 

Robes de sirènes et combinaisons ailerons 

Son rapport à la nature, à sa présence intensément brûlante – et ce bien avant qu’elle ne soit une figure quasi imposée de la création – est touchant, sincère. Il s’incarne tôt, dès la collection de prêt-à- porter du printemps 1979,“Spirale futuriste”, ses robes de sirènes et ses combinaisons ailerons (dont David Bowie se revêtira dans le clip de Boys Keep Swinging, en 1979) jusqu’à la collection “Les insectes” lorsque la haute couture, en 1997, verra la munificence du monde floral et animal guider le geste du couturier. Et bien sûr, la fabuleuse robe “Chimère”, conçue avec le corsetier Mister Pearl, aux écailles cristallines, brodées de diamants fantaisie, de plumes et de crin de cheval, qui fit frémir de ravissement l’hiver 97, est là – totem sublime incarnant un absolu mode.

Peu de créateurs ont ainsi dépassé le cadre qu’il leur était imparti, aspirant à plus qu’à la découpe d’étoffes, inspirés par des mondes et des rêves entretenant des rapports parfois lointains avec ce métier: le cinéma, la recherche scientifique, l’architecture, ou les reliant fermement avec des démarches voisines – le théâtre, le ballet. Pour saisir l’arc de cette trajectoire unique, il faut se souvenir que Thierry Mugler passa six ans comme danseur dans la troupe du Ballet de l’Opéra national du Rhin. Un quotidien d’imaginaires libérés, de joyeuses créations, de costumes délicatement ouvragés et de changement de personnalités au gré des rôles, mais aussi de rigueur et de discipline parfois blessantes: de l’épanouissement artistique, certes, mais aussi de corsetage rigoureux du corps. Ces années en disent plus, peut-être, que toute sa biographie.

Il est délicat de se glisser dans un cerveau, mais on jurerait, à voir son œuvre, une ode au grandiose, que s’est esquissée là une ligne de conduite: faire sauter toutes les digues contraignantes pour qu’explose une créativité hors normes, au jusqu’au-boutisme déchirant. Comme un aria d’opéra chanté à pleins poumons, dont le chanteur repousserait par magie la note finale – l’essoufflement réservé au commun des mortels. 

Thierry Mugler. : Couturissime
(Éditions Phaidon, 400 pages, 280 mm x 360 mm, env. 95 euros, parution en avril). 

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