Pop Culture

Où sont pensées les méga-tournées ?

Beyoncé, U2, Kanye West ou Madonna leur doivent leurs extravagantes scénographies. En Pennsylvanie, les ingénieurs de TAIT Towers concrétisent leurs rêves et ne connaissent aucune limite.
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Nulle part n’existe plus, sans doute: la carte du monde est complète. Pour l’univers, on verra, mais pour ce qui est du globe terrestre, c’est bon, merci. On n’écrira donc pas que les ingénieurs de TAIT Towers sont installés au milieu de nulle part. Mais tout de même: en territoire amish, ils ont construit des hangars où sont conçus les dispositifs scéniques les plus fous des trois dernières décennies. On évitera aussi de signaler la dissonance éventuelle entre le cadre spirituel rigide et la dimension infernale des musiques populaires, elle va de soi. Quoique: c’est d’ici qu’a été expédiée la sculpture du Christ en croix, haute de 3,6mètres, devant laquelle le pape François célébra une messe au Madison Square Garden, le 25 septembre 2015. C’est ainsi qu’entre les villes de Lititz (environ 9 400 habitants) et Manheim (4 800 habitants), que TAIT s’est implanté, en 1978. Comme le voudrait le scénario du film racontant cette aventure, il faut désormais un flashback, si possible transcontinental: filons donc du côté d’Oxford Street, à Londres, en 1968, et rencontrons Michael Tait, australien, derrière le comptoir du bar The Speakeasy Club. Tout le monde y est passé – Bob Marley, les Stones, et ainsi de suite. Un soir, le jeune groupe Yes (bientôt célèbre pour son rock progressif compassé et usant) joue au Speakeasy. 

Barry Manilow et Neil Diamond

Leur manager embauche Michael pour les conduire à la prochaine étape de leur tournée anglaise, à Leeds. L’Australien assiste à un concert où, techniquement, rien ne tient, tout casse, crame, se court-circuite. Lui sait, sent, qu’il a les réponses à ces problèmes récurrents. Pendant quinze ans, il suivra le groupe, gérant sons et lumières. Il construit ainsi la première pédale d’effets sonores (c’est peu dire que leur guitariste était friand d’enluminures et de falbalas tapageurs) et réorganise leur répartition sur scène, les enjoignant à se tenir en arc de cercle, inventant une scène mobile, avancée. Intuition brillante qui s’avérera également rentable: plus d’espace autour de la scène, donc de billets à vendre, et plus de billets premium à valoriser... Barry Manilow et Neil Diamond, superstars de l’époque, deviennent ses clients. Pour stocker le matériel, de plus en plus imposant, Tait choisit Lititz, moins pour son aura religieuse que pour sa proximité avec les frères Clair. Roy et Gene sont des personnages pas du tout secondaires du drame qui se joue: si 12 sociétés œuvrant dans l’industrie du divertissement XXL sont installées dans le périmètre, c’est un peu grâce à eux. Les frères bricolaient paisiblement dans leur garage quand l’université locale de Lancaster les sollicita pour construire un système sonore pour un concert – jusqu’à présent, ils n’avaient eu pour seuls interlocuteurs que des foires locales, où il s’agissait d’amplifier des discours de notables. À Miami se joue une autre scène décisive: Frankie Valli et ses Four Seasons, pas encore vedettes, jouent en première partie de Herb Alpert & Tijuana Brass, qui lui refuse inélégamment l’usage de ses amplis. Par un hasard dont on ne connaît pas les détails (les meilleurs scénarios ont leurs trous d’air), Valli entend parler des deux frères et leur commande un système sur mesure pour son passage à Lancaster en 1966. Et bientôt, les voilà aménageant les sonorisations des concerts d’Elvis... En 1972, ils avaient perfectionné en pionniers des ampli cations suspendues pour des concerts dans des stades. En 1978, ils étaient incontournables, et pas décidés à quitter un paysage familier. C’est à eux qu’il fallait venir, et pas l’inverse. 

Inflation du spectaculaire

Avec Michael Tait, ils mirent au point d’extraordinaires moments de la pop culture des années 80-90: la scène sur laquelle Michael Jackson effectua son premier moonwalk, en 1983, celle de la tournée Voodoo Lounge des Stones... et plus proche de nous, l’araignée de la tournée 360° de U2, en 2009. L’obligation de faire des tournées des machines de guerre lucratives et mémorables (instagrammables, partageables instantanément, un plateau de concert est aujourd’hui un peu comme l’avocado toast du brunch dominical: son intérêt premier est d’être photographié) a encouragé l’inflation spectaculaire dont profitent pleinement les équipes de TAIT, confrontées à des dé s logistiques dignes d’un superhéros devant sauver la planète de la catastrophe nucléaire. Ainsi, la tournée 2014-2015 de Katy Perry mise au point par leurs services réclamait 59 000 kilos de matériel, répartis dans 17 semi-remorques, à monter et à démonter à 130 reprises, sur trois continents... en cinq heures maximum. L’entreprise a un atout dans cette perspective: une salle de concert au format stade, pouvant accueillir des répétitions grandeur nature (Taylor Swift et Beyoncé en ont profité). Un écosystème vertueux composé de sociétés intervenant à différentes étapes s’est organiquement développé autour de TAIT et de Clair Global: Atomic est spécialisé en lumières, Control Freak dans l’intégration de vidéos, StageCo dans la construction de structures métalliques... La complexe mécanique à l’œuvre dans chaque minute de concert est ainsi résoluble localement. Restons dans la métaphore gastronomique: c’est un peu l’idéal autosuffisant d’un restaurateur élevant ses bêtes et cultivant ses légumes (sans oublier la communauté amish, dont l’art de la forge est mis à contribution). Que chaque impératif fixé par l’artiste (auquel on ne dit jamais non, bien sûr) entraîne un défi technologique supplémentaire ne pose pas d’autres problèmes que sa résolution sur place, avec quelques frissons. Lorsque U2 leur a commandé le dispositif scénique pour la tournée commémorant les trente ans de la publication de l’album The Joshua Tree, la technologie nécessaire à la concrétisation du concept imposé n’était pas encore tout à fait mise au point... Leur savoir-faire, utilisé bien au-delà des tournées XXL, au théâtre, pour des conférences high-tech, des événements sportifs (la cérémonie d’ouverture des JO de Londres en 2012), semble sans égal. Et d’autant plus éclatant qu’il est né de talents frictionnés par le hasard. “Nous sommes la marque que vous avez vue des centaines de fois, mais dont vous n’avez jamais
entendu parler”, plaisantent les responsables. Maintenant, vous savez. 

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