Pop Culture

Pourquoi Fran Fine est la muse de la saison

Bien avant Carrie Bradshaw et Blair Waldorf, l’excentrique Fran Fine était la première New-Yorkaise à crever l’écran avec un style outrageusement over the top. Difficile vingt ans plus tard de ne pas relever les similitudes qui lient les podiums de l’hiver et ceux de la saison à venir à l’icône mode la plus pop de l’histoire de la télévision.
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La création se nourrit toujours du passé – et en mode plus qu’ailleurs. Donatella Versace ressuscitant l’âge d’or des tops, l’omniprésence du vinyle, des fourrures colorées, et le retour de la slip dress confirment la revanche des nineties. Héroïne de cette génération Y, célèbre pour sa choucroute, sa voix nasale et sa spectaculaire garde-robe, la nounou d’enfer participa de 1993 à 1999 à l’aura stylistique de cette glorieuse décennie. Les hommages de la mode se multiplient, à commencer par celui rendu par Chiara Ferragni, dont le blog The Blonde Salad dispensait récemment une leçon pour adopter le look straight from the catwalks de Fran Fine. Les références à la série font le tour d’Instagram – des looks copiés-collés aux campagnes parodiques de la maison Gucci mettant en scène une grandmère Yetta tout en sequins –, et la série signe un retour inattendu chez les millennials. Si le nom de Shanae Brown est inconnu, son compte Instagram @WhatFranWore rassemble pourtant 200 000 abonnés. Bien loin du monde glamour auquel elle se frotte, Shanae, 28 ans, travaille douze heures par jour dans un hôpital d’Atlanta et voue un culte à la série de son enfance. Son passe-temps favori ? Décrypter et identifier chacune des tenues portées par Fran. Un hobby chronophage pour celle qui reconnaît avoir pris tardivement conscience du potentiel de la série. “Le public voyait plus le style de Fran comme une plaisanterie que comme une référence mode. Mais le recul a permis de réaliser que tout ce qu’elle porte est extrêmement pointu.”

“J’avais conscience que je créais quelque chose d’intemporel qui traverserait les décennies car je ne suivais pas les tendances. C’est ce qui a fait le succès de la série et ce qui explique qu’elle ait toujours de l’impact vingt ans plus tard.” Brenda Cooper

She had style, she had flair !

Mais c’est à son audace et au hasard que Fran Drescher, 60 ans, doit la création de la série. Été 1992 : l’actrice s’envole vers Londres pour des vacances chez Twiggy, et se retrouve assise à côté de Jeff Sagansky, alors à la tête de CBS. “En découvrant qu’ il était mon voisin, j’ai remercié Dieu puis je me suis remaquillée et, pour neuf heures, il était mon prisonnier !” Impressionné par sa persévérance, son tempérament et peut-être aussi le timbre unique de sa voix, Sagansky promet de les revoir, elle et son époux, Peter Marc Jacobson, afin d’écouter le pitch d’une série qu’elle aimerait lui soumettre. C’est chez Twiggy que l’inspiration lui vient. “Tout était tellement anglais et à sa place. Je me suis sentie profondément New-Yorkaise, bruyante, décalée et, en passant du temps avec sa fille, l’idée m’est apparue comme une évidence.” Elle appelle son mari, futur coproducteur et auteur, et lui propose l’histoire d’une Mary Poppins ashkénaze fraîchement débarquée du Queens s’improvisant nounou dans une riche famille anglaise de l’Upper East Side, dont le père, M. Sheffield, est veuf et producteur à Broadway. L’idée plaît, Sagansky donne le feu vert pour le tournage du pilote d’Une Nounou d’Enfer moins de un an plus tard.

 

 

De Fran Drescher à Fran Fine

Pour construire son alter ego, l’actrice puise dans son histoire personnelle. Comme son personnage, elle est native de Flushing, dans le Queens, les parents de miss Fine s’appellent également Sylvia et Morty, et sa sœur Nadine. À l’instar du personnage, elle a fait une école de cosmétique et ouvert son salon de coiffure. Cependant, au lieu de s’installer dans les quartiers chic pour devenir gouvernante, elle épouse son premier amour et réalise son rêve de devenir comédienne. Mais derrière son allure extravertie et too much se cache une blessure profonde qu’elle révèle en 1995 dans son autobiographie, Enter Whining. Elle y confie avoir été victime d’un viol dix ans plus tôt, en présence de son mari. Leur séparation au milieu de la série, puis leur divorce et le coming out de ce dernier sont autant d’épreuves qu’elle surmonte avec grâce, suscitant l’amour inconditionnel de son public. Malgré les traumas, l’actrice mène un combat où la femme existe en Technicolor. Au cours des six saisons, Fran Drescher fait sienne la maxime de Carrie Fisher “Take your broken heart, make it into art”. Mais il faut attendre 2017 pour que le style Fran Fine résonne comme une profession de foi féministe dont la puissance est amplifiée avec la révélation des scandales sexuels à Hollywood. Brenda Cooper, styliste de la série, reconnaît être fière de son impact : “Les femmes me disent à quel point le look de Fran leur a redonné confiance et leur a permis de prendre des risques quand elle traversaient des moments difficiles dans leur vie.” Pas si légère, la Nanny.

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L’habit fait la nanny

Pour donner une identité propre à son personnage, Fran a conscience que le style compte. La création des costumes, extravagants et pleins d’humour, est confiée à Brenda Cooper, rencontrée quelques années auparavant sur un tournage. Près de vingt ans après l’arrêt de la série, la styliste se souvient avoir passé des années stimulantes et créatives aux côtés de la “Nanny Family”, comme elle l’appelle avec nostalgie. L’objectif était simple, “il fallait que la personnalité de chaque protagoniste soit claire avant même qu’ ils ne disent leur première réplique. Je savais précisément ce que je voulais faire : utiliser les vêtements comme un moyen d’expression de la personnalité, et accentuer le comique de la série”. Lorsqu’on lui demande quelle fut l’implication de Fran Drescher dans l’élaboration des costumes, elle répond : “J’avais une liberté totale. Nous n’avons jamais eu de conversation sur ce qu’elle attendait, car elle me faisait confiance.” Comme sur une toile, Brenda Cooper imagine ce qui deviendra la clé de son succès : la Fran Fine Formula. En clair, des basiques intemporels composés de collants opaques, d’escarpins noirs, d’un col roulé et d’une mini. À cette base qui va avec tout, elle ajoute des vestes, des accessoires et d’autres détails “loud and proud”. La flashy girl from Flushing est née.

 

 

Look like a million

Brenda Cooper suit un emploi du temps calibré à la seconde pour que chaque épisode soit tourné en une semaine. Distribution du script le lundi matin, puis réunion en présence de l’équipe de production. La styliste découpe l’épisode selon le nombre de tenues requises. S’ensuivent trois jours d’une chasse intensive avec pour credo “Look like a million without spending a million”. Elle se rend dans les grands magasins, les boutiques vintage, mais aussi dans les supermarchés Kmart pour dénicher les pièces qui habilleront Fran, Sylvia, Yetta, C.C. Babcock… “Nous étions à Beverly Hills, mon lieu de prédilection pour Fran était Neiman Marcus. J’essayais toujours d’aller plus loin dans la construction de ses silhouettes, mais sans jamais franchir la limite du vulgaire.” Avec un penchant pour les maisons italiennes, Dolce & Gabbana, Moschino et Versace en tête, elle fait aussi appel à des créateurs plus confidentiels comme Todd Oldham, jeune designer américain. Si elle a un montant limité dont elle dit ne plus se souvenir, la styliste affirme n’avoir jamais été over budget. Emprunter directement aux marques ? Trop compliqué. “La seule fois que j’ai emprunté un vêtement, c’ était une robe Hervé Léger. Après l’avoir rendue, nous avons dû tourner un raccord quelques mois plus tard. Je n’ai jamais pu récupérer cette robe, alors j’ai dû la recréer de toutes pièces”, se rappelle-t-elle, amusée. Le shopping reste alors la seule alternative, comme elle l’explique : “À Hollywood, les grands magasins ont des ‘studio services’, des départements spécialement conçus pour les costume designers. On me donnait un badge et je faisais le tour à la recherche des pièces qui pouvaient fonctionner. Je rentrais au studio avec des portants surchargés.” Encore aujourd’hui, par déformation professionnelle, elle capte en un coup d’œil les pièces qui auraient pu rejoindre ses vestiaires. En découvrant une série mode du Jalouse n o 207, elle repère le Petit Rond, un minisac chaîne jaune signé Jacquemus des plus Fran-Finesques. Elle s’exclame avec enthousiasme qu’elle l’aurait acheté dans toutes les couleurs si elle devait à nouveau habiller sa muse. Le mercredi aprèsmidi était consacré aux essayages avec Fran. “Ensemble, nous regardions ce qui marchait et nous changions ce qui n’allait pas. J’imaginais les silhouettes, j’ajoutais des boutons par-ci, des détails par-là pour un effet maximal. Nous nous amusions énormément !” L’épisode était tourné le vendredi soir en présence du public. “J’ai dû apprendre à être réactive, à résoudre un problème en trente secondes, comme au théâtre.”

 

 

 

Happy end

Le travail paie. Consécration ultime, Brenda Cooper remporte un Emmy Award en 1997. La série attire toutes les stars de l’époque : Céline Dion, Pamela Anderson, Elton John, Elizabeth Taylor, Joan Collins, Ray Charles ou encore Donald Trump apparaissent en guests. Mais, 146 épisodes plus tard, avec le mariage de Fran et de Maxwell Sheffield, c’est jumeaux et rideau. “Quand une série est construite sur un amour impossible, vous devez garder cela intact. Dès l’instant où cet amour se concrétise, les gens n’ont plus d’intérêt à regarder. Nous avons dû les marier car nous subissions des pressions de la chaîne. C’était le mariage ou l’annulation de la série”, explique Peter Marc Jacobson. Une fin expéditive mal digérée par les fans, qui militent pour la rediffusion du show sur Netflix. La Fran Fine Formula fait toujours ses preuves, ce qui ne surprend pas Brenda Cooper : “J’avais conscience que je créais quelque chose d’intemporel qui traverserait les décennies car je ne suivais pas les tendances. C’est ce qui a fait le succès de la série et ce qui explique qu’elle ait toujours de l’impact vingt ans plus tard.”

 

 

@brendacooperstyle @whatfranwhore

Cet article est actuellement visible dans le numero de novembre du Jalouse 

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