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Karley Sciortino : "je veux rebrander le mot slut"

À 31 ans, la New-Yorkaise Karley Sciortino s’impose comme la chroniqueuse sexe qui comprend le mieux les filles d’aujourd’hui. Avec son blog, Slutever, cette blonde bisexuelle et féministe ultra sexy aborde sans jugement et avec justesse tous les tabous. Un peu comme si Carrie Bradshaw avait fusionné avec Judith Butler, Beyoncé et Petra Collins…
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Comment as-tu commencé à écrire ton blog, Slutever (contraction de “slut” et “whatever”) ?

J’ai débuté en 2007, d’abord sans vraiment parler de sexe. J’y racontais ma vie dans le squat où j’habitais, la fête, et de temps en temps les gens avec qui je couchais. C’était une auberge de jeunesse désaffectée dans le sud de Londres avec des laissés-pour-compte et des “artistes” qui ne produisaient aucun art. Le genre de lieu où tu pouvais trouver dans le salon des personnes nues en plein rituel tantrique. Ou alors tu te réveillais le matin au milieu d’une famille que tu n’avais jamais vue, en train de cuire du pain dans la cuisine. J’ai commencé mon blog pour écrire toutes les choses étranges qui se passaient dans notre maison. Et, au départ, seuls mes colocataires le lisaient. Ce n’est qu’en 2010 que Slutever s’est vraiment focalisé sur le sexe.

Dans les docus que tu réalises pour Vice et tes chroniques pour la presse US, tu parles de tout, sans limite. Quels sont tes sujets de prédilection ?

Je me suis d’abord intéressée au BDSM (ensemble de pratiques sexuelles faisant intervenir le bondage, les punitions, le sadisme et le masochisme, ndlr), aux travailleurs du sexe, aux gender studies, aux relations alternatives, au féminisme et aux orgies. J’ai commencé à interviewer des stars du porno et des escorts. Aujourd’hui, j’aimerais que Slutever ressemble à un endroit où les gens peuvent s’engager dans un dialogue ouvert, franc, progressiste et drôle sur le sexe et les relations. Je demande à des contributeurs d’écrire, comme une chercheuse en sexo, une étudiante queer en cinéma, une “sugar baby”, bref aux filles du monde entier qui ont envie de partager leurs histoires. Ça peut aller de l’entretien avec une star du porno à l’essai de théories féministes, au conseil sexo pur en passant par le récit hilarant d’escorts sur le fait de baiser pour de l’argent. J’aime que Slutever soit une plateforme pour que les femmes racontent leur vécu.

Quel message veux-tu faire passer quand tu abordes des sexualités en marge ?

Je cherche à trouver l’humanité dans des pratiques sexuelles souvent stigmatisées, et les gens qui les aiment. Je veux créer un dialogue sans retenue. Par exemple, j’ai abordé le sujet du sexe et du handicap, ou la relation des femmes avec de magnifiques poupées gonflables masculines. L’idée est que les gens en ressortent en étant moins dans le jugement à l’encontre de ceux qui ont des désirs divergents des leurs, qui ne sont pas “dans la norme”. Je pense qu’Internet nous aide à accepter d’autres sexualités. Quand j’écris, j’essaie toujours de faire changer la perception des lecteurs, de leur faire sentir que tant que tu ne blesses personne, tu peux avoir n’importe quel type de sexualité. Je veux aussi “rebrander” le mot slut pour qu’il désigne une femme qui couche avec qui elle veut, comme elle veut, et sans avoir honte. Et pour cela, le monde a besoin de plus de sluts comme modèles. Des femmes intelligentes, positives et libérées prouvant qu’avoir beaucoup de relations sexuelles ne signifie pas être quelqu’un d’horrbible ni de condamnable. 

 

 

De quel féminisme te revendiques-tu ?

De ce qu’on appelle la quatrième vague du féminisme, qui existe environ depuis dix ans. Il ne s’agit pas seulement de se battre contre les inégalités entre les genres. On se soucie également de déconstruire le sexisme dans les médias, de lutter contre la violence sexuelle, de militer pour le mariage pour tous, les droits des transgenres et la diversité sexuelle. Nous nous rallions contre le slut-shaming et le droit d’exprimer notre sexualité telle qu’on l’a choisie. Dans ses meilleurs moments, cette vague du féminisme est révolutionnaire, inspirante, amusante. Aujourd’hui, il y a des stars de porno féministes, des prostituées féministes et des modeuses féministes. Nous sommes toutes libres de créer notre propre féminisme. Tout est toujours affaire d’égalité. Personnellement, je me vois comme une féministe sexuelle radicale. 

Comment les millennials vivent l’amour, par rapport à la génération X ?

Je pense qu’il y a beaucoup de différences. Ce qui définit le plus les millennials, c’est leur croissante flexibilité concernant l’orientation sexuelle. Jamais auparavant il n’y a eu tant d’options concernant qui nous sommes, comment nous vivons, comment nous nous rencontrons. Le fait que beaucoup de millennials se considèrent comme gender ou sexually fluid m’excite vraiment. La fluidité sexuelle n’est pas quelque chose de nouveau ; Kinsey en parlait dans les années 50. Mais récemment, la société devenant plus libérale, on se sent plus à l’aise avec ses désirs et on en parle plus librement. La sexualité n’est pas noire ou blanche, beaucoup existent dans la zone grise. Mais cela ne rend pas la vie plus facile. La liberté peut se révéler stressante, la fameuse tyrannie du choix… Nous étions habitués à aspirer à un idéal amoureux et réalisons aujourd’hui qu’il s’agit d’une chimère. On ne se demande plus “quelle est la relation idéale ?” mais “quelle est la relation idéale pour moi ?” 

Comment te sens-tu par rapport à l’élection du misogyne Trump ?

Pas bien. Une partie de moi est attirée par ce qui est dérangeant, mais là c’est dur de voir le bon côté des choses. Je me sens chanceuse en tant que New-Yorkaise de vivre dans un État libéral, et je ne pense pas que ma vie quotidienne changera drastiquement. Mais c’est difficile de savoir ce que les politiques mettront en action. La phrase “Grab them by the pussy” et l’élection de Trump montrent la prévalence de la misogynie, et que beaucoup de femmes ne sont pas prêtes à élire l’une d’elles comme présidente. Comme le disait Bell Hooks : “Le patriarcat n’a pas de genre.”

Un livre et un film sont en préparation.
slutever.com / twitter.com/slutever / www.instagram.com/karleyslutever

Photos : Nathan Perkel

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