Joaillerie

96 heures sans sortir de la place Vendôme

by Simon Liberati
01.01.2017
Nous avons invité l’écrivain Simon Liberati dans quelques-uns des hôtels grand luxe qui bordent la place Vendôme. Il nous fait revivre l’époque où quelques mondains vivaient à l’année au Ritz. Voici son journal d’un homme de chambre…
L’angoisse du prisonnier

Eva adore ce projet d’être enfermée place Vendôme pendant quatre jours. Comme toujours, il y a une raison pratique à son enthousiasme : nous devons dîner ce soir à vingt mètres de la sortie de service du Park Hyatt, rue Volney. Auparavant, Diane von Fürstenberg signe son livre non loin sous les arcades. Par temps de pluie, Eva pourra se changer entre la librairie et le dîner. En attendant, c’est moi qui ai dû charger la valise de cinquante kilos et les divers compléments de bagage : renard vert et renard rose Fendi, sacs à malices divers, bouquins, ordinateurs… dans un taxi qui n’avance pas sous la pluie. Il est 3 heures de l’après-midi.

La junior suite 405 éclairée dans le demi-jour ressemble à tous les hôtels du monde. J’ai l’impression d’être à Madrid à cause de la cour intérieure. Il y a beaucoup de marbres, de surfaces lisses, j’ai envie de boire la demi-bouteille de champagne offerte par le service de presse et d’appeler Jean-Claude le dealer. 
Je résiste. Je lis un essai de T.S. Eliot sur le  “diabolisme” de Byron.

On se perd et on crie pour se retrouver

Je mets le nez dehors, la vitrine de Charvet me renvoie à mes fantaisies de suicide à cause de Drieu… Eva déboule d’une répétition, elle semble si contente de prendre un bain et d’essayer ses robes que je suis consolé. Même si la robe Lanvin en strech résiste à mes talents de camériste.

19h30, librairie Galignani rue de Rivoli. La main de Marisa Berenson posée sur mon bras est un spectacle dont je ne me lasserai jamais. Je regarde les serpents qui enlacent ses longs doigts pendant qu’elle nous parle de Londres, de Roméo, de Juliette et de Sharon Tate. Elle répète une fois de plus que je dois écrire désormais sur des choses positives… Oui Marisa, c’est promis !

Retour au Hyatt, Eva boit un verre à dent de champagne, c’est comme si j’en buvais aussi. Elle s’inquiète de ses boucles à cause de la pluie. C’est l’heure de dîner. Christian Louboutin a monté une guinguette avec des lampions dans son grenier en chantier. Nous dînons à la table de Diane, je suis assis à sa droite, Régine à sa gauche.

Il y a aussi François-Marie Banier serré dans un pull péruvien, Danièle Thompson et Albert Koski, Jacques Grange… Diane est très sexy mais grave car elle parle des camps de concentration. Puis la conversation roule sur Hillary Clinton et Donald Trump. Diane a donné une pièce d’or porte-bonheur à Hillary pour qu’elle gagne mais semble ne pas avoir une confiance infinie dans ce talisman. Quelqu’un demande à Régine : “Et toi Régine, tu as connu Nixon ?” Diane dit à Eva : “Tu es la seule amie de Christian dont je ne sois pas jalouse.” Je ne sais pas comment Eva va le prendre… Bien, ses yeux en demi-lune ne marquent aucune ombre.

Réveil à 5 heures du matin dans l’angoisse du prisonnier. Voilà des jours que je dors mal. Aujourd’hui, c’est la rue de la Paix. Un drôle de nom qui me fait penser au Monopoly plus qu’à la sagesse. Après un copieux petit déjeuner, je file à la réception du Meurice. Il fait beau, c’est samedi, les Tuileries ressemblent à mon enfance. Le monsieur de l’accueil est aimable il envoie un bagagiste.

Le syndrome de Stockholm

Restée au Hyatt, Eva est ravie de son massage, elle dévore le déjeuner offert par le cinq-étoiles. Nous commentons le dîner de la veille. Pierre Passebon veut que j’écrive sur la mort de Marlene Dietrich… Je sens que je vais encore être infidèle aux conseils berensonniens. À force de traîner à table, nous arrivons dans la suite 102-103 du Meurice à 3 heures.

C’est gigantesque. Avec les drapeaux qui flottent sur le balcon, on a l’impression de faire l’amour l’après-midi dans les salons d’une ambassade.Il y a trop de pièces, de couloirs, de salles de bains… On se perd et on crie pour se retrouver. Il y a des livres anciens pas trop nuls: une édition de Shakespeare en allemand, une presque originale de Victor Hugo. Les meubles sont du Louis XV pas très pur. Du coup, on invite des amis : Pierre Le-Tan, mon vieux complice de la suite “overdose” rue de Beaune, où j’ai vécu des années agitées, Christian, Marie-Jeanne, leurs petites filles… Pour éviter le room-service, on va chez Carrefour rue Saint-Honoré. J’attends Eva qui s’est perdue chez Missoni.

Le soir, la jeunesse nous retrouve à l’hôtel avant de nous accompagner en délégation chez les travestis de la Club Sandwich, installés bourgeoisement désormais avenue Montaigne. Autour de mon superbe beau-fils Lukas et de sa fiancée Angèle, il y a le délicieux Nassim, son gentil petit copain qui fait la porte chez Carmen et aussi un autre jeune homme maquillé et timide que je ne connais pas… J’oublie les deux petites de 20 ans qui travaillent avec Eva sur le film, Louise et Molly. Marie Beltrami nous rejoint en chignon rose et robe blanc optique à la Mamie Van Doren. Eva s’inquiète, surveille les allées et venues pendant que j’appelle à la rescousse un autre vieux barbon, mon camarade le photographe Hidiro. Montés sur le balcon, nous regardons la place de la Concorde et les drapeaux qui claquent dans la nuit. Voilà plus de trente ans que nous traînons de concert. Les jeunes filles ont changé, nous aussi… Plus tard au club, le jeune homme maquillé s’aperçoit qu’il a oublié son sac à main dans le canapé de notre chambre, ce qui fait ricaner les pervers. Je regarde Chantal Thomass, assise dans le même box.

Elle me semble inchangée depuis l’époque des Bains Douches. De retour au Meurice, je donne au concierge le sac à main du jeune homme. Je lui décris son maquillage, il me répond “Ah oui, votre fils ?”, je dis “Non, non, pas mon fils, un autre…”

Dimanche matin j’ai retrouvé la paix. Atteint du syndrome de Stockholm, j’aime ma prison dorée. Je pense aux fantômes du Meurice, à Florence Gould et à Dalí. Comment s’appelait l’autre travesti ? Pas Amanda… un autre… métis je crois.

Dimanche, à l’heure de la messe, nous quittons le Meurice à regret pour le Costes. J’ai peur de retrouver d’autres fantômes… L’endroit est attaché à l’époque sombre où j’écrivais mon troisième roman. Mais non, le Costes diurne n’a rien à voir avec la faune du soir. D’ailleurs, nous croisons Monica Bellucci. La chambre est très mignonne, la décoration de Jacques Garcia vieillit très bien. Eva me raconte qu’elle a dîné avec lui “chez des gens d’extrême droite”, qu’elle lui a demandé ce qu’il faisait dans la vie… 

Il n’était pas content, il a dit “Je suis Garcia !” Sacrée Eva, l’innocence insolente de Mister Magoo… Elle a bien demandé avant-hier à Diane von Fürstenberg si elle vivait au Brésil. À la grande indignation de cette dernière: “Je n’ai rien à voir avec le Brésil…” À propos, j’ai trouvé le nom du travesti de Dalí : Potassa de la Fayette. La piscine du Costes est géniale. Il n’y a que nous. Lukas et Angèle viennent truster l’endroit. Je les emmène tous chez Davé au 12 de la rue de Richelieu. Il fait doux, c’est l’été indien sous les lanternes de la place Colette. Eva est heureuse de voir son fils dévorer, affamé par le hammam et la natation. Davé m’apprend que Bruce Weber descend au Meurice mais dans la suite avec la terrasse tout en haut. Je dis que j’adore son film sur Chet Baker.

Lundi matin, il pleut. Nous visitons le chantier de l’hôtel Lotti, rue de Castiglione, en compagnie de madame Jean-Louis Costes. Du dernier plateau au bord du vide, j’aperçois dans l’immeuble d’en face un balcon de petite vieille avec des géraniums rouges. La colonne verte se détache comme un collage cubiste. Il est temps d’aller au Ritz.

Est-ce un fantôme ou la star d’un biopic japonais?

Chambre 401 dans les combles. C’est Mimi Pinson en faux Louis XV avec vue sur la colonne. Le service est impeccable, leur affabilité s’orne de petites jokes, comme si on leur avait écrit les dialogues. J’invite Maman pour son anniversaire avec deux jours de retard. Nous nous gavons de gâteaux de chez Angelina, Eva s’est endormie sur le lit. Maman m’apprend que Chopin est mort place Vendôme, un 17 octobre exactement.

La piscine du Ritz est sympa mais trop éclairée. Le personnel est moins sexy qu’au Costes. Ça manque de dingos. Le soir, nous prenons le métro à Pyramides pour aller à l’avant-première de la série The Young Pope à la Cinémathèque. La vraie vie de la ligne 14 suivie de la fausse… Les séries c’est pas notre truc. Jude Law, qui joue le jeune pape, est venu en survêtement. Retour à la maison, chambre 401, épuisés par Angelina, le Vatican et la natation. 

J’ouvre un œil à l’aube. Par le vasistas, j’aperçois des gyrophares : les motards de la police escortent un camion de transport de fonds garé devant chez Van Cleef & Arpels. 

Plus tard, petit déjeuner sublime servi dans la grande salle à manger. Hélas, no piscine, squattée par les maillots Éres pour un défilé. Eva est furieuse. Je m’enfuis sur la place admirer des sculptures que la Fiac a déposées là. Des troncs d’arbres en plâtre et de grosses figures en pierre vaguement anthropomorphes. Je partage mes impressions avec un garde du corps russe puis je vais chez Swann, la pharmacie anglaise de la rue de Castiglione.

Nous déjeunons au bistro que le Ritz a ouvert à la place de l’ancienne boîte rue Cambon. Je descends me laver les mains et je rencontre enfin ma première folle: une Japonaise de 75 ans à moitié nue enroulée dans une robe à traîne argentée. Elle me demande de la photographier avec son portable près d’un fauteuil Empire devant une nature morte en chromo. Que fait-elle cette dame dans les sous-sols? Est-ce un fantôme ou la star d’un biopic japonais sur la Castiglione? Au bistro, M. Goffard, l’attaché de presse de l’hôtel, raconte que certains clients entreposent leur mobilier dans les réserves entre deux séjours mais plus personne ne vit au Ritz à l’année.

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C’est fini. On rentre à la caserne… Le taxi qui nous ramène à Barbès où est garée la Twingo familiale à l’accent parigot. Plus marqué encore que celui que ma femme a attrapé enfant à la Foire du Trône. Il pleut de nouveau. “Vivement la cambrousse”, me dit Eva qui se plaint d’avoir “mal au bide” à cause du champagne.

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