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Jack Lang : "Nous devons sans cesse élargir le champ de notre présence"

Posé sur les quais de Seine depuis l’automne 1987, l’Institut du monde arabe (IMA) – sur une architecture de Jean Nouvel – accueille un musée, une bibliothèque, des colloques, des spectacles de danse, des concerts... Un lieu unique au monde qui, tout au long de 2018, continue de fêter avec brio son trentième anniversaire avec, notamment, une œuvre évolutive de 240 artistes, et le deuxième volet de la manifestation “Pour un musée en Palestine”, un fonds alimenté par des dons d’artistes (Claude Viallat, Robert Combas, Hervé di Rosa, Robert Lapoujade, Rachid Koraichi...). L’Officiel s’est entretenu avec Jack Lang, président de l’institution.
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Propos recueillis par Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL : L’automne 2017 a marqué les trente ans de l’IMA, à cette occasion, le programme de célébrations fut dense avec la remise en marche des 240 moucharabiehs, le réaccrochage du musée (importante collection en art moderne et contemporain arabe), la restauration de la bibliothèque (la plus grande de France en accès libre sur le monde arabe). Trente ans, c’est une génération, durant laquelle conflits et bouleversements sociétaux ont modifié la physionomie et l’identité du monde arabe. Aujourd’hui, quel est, à vos yeux, le rôle d’une institution comme l’IMA ?

JACK LANG : Le monde arabe a changé, comme le reste du monde, mais plus que jamais, demeure l’exigence de connaissance des cultures. En cette période assez troublée, criblée de violences, d’intolérances et d’incompréhensions, l’IMA a le devoir d’informer, de faire connaître et de mettre en lumière le monde arabe dans sa pluralité, aussi bien à travers l’histoire qu’à travers le présent. Cette mise en lumière du monde arabe se réalise à travers de très nombreuses initiatives, comme de grandes expositions, mais aussi des rencontres, des colloques, des échanges qui se sont multipliés depuis quelques années, des films, des concerts, l’enseignement de la langue arabe... Nous devons sans cesse élargir le champ de notre présence. L’année dernière, par exemple, nous avons décidé d’être beaucoup plus présents dans le domaine des sciences, de la biologie, de la santé.


Depuis votre prise de fonction à la présidence de l’IMA en 2013, quelles facettes avez-vous plus particulièrement souhaité développer ?
Indépendamment des grands événements forts, diffusés par les médias, et accompagnés par un nombre de visiteurs sans cesse croissant, le plus important est d’être un institut, d’ouvrir les portes à la réflexion sur l’évolution des pays arabes. Ici, aucun sujet n’est tabou : nous abordons aussi bien la politique, la sexualité, les inégalités... tout en essayant d’assurer une équité de parole, un respect de chacun. J’ai souhaité accentuer cette évolution en créant, par exemple, les “Rendez-vous de l’histoire du monde arabe” (2015). La thématique de cette année est axée sur les relations entre le monde arabe et la France, soulevant des questions présentes dans la tête de beaucoup d’entre nous. Ces relations sont tour à tour heureuses, orageuses, et se traduisent en même temps par une interpénétration des sociétés. Les citoyens français issus du Maghreb sont ici aujourd’hui, et heureusement, très nombreux, ils apportent leurs talents. Par ailleurs, la France établit d’étroites relations avec le monde arabe. Ces “Rendez-vous” à l’IMA réunissent des historiens, des géographes venus du monde entier : pendant trois jours, on s’y croise, on s’y rencontre et j’espère que l’on contribue à y faire progresser la connaissance du monde arabe, qui est en même temps un présent. Nous avons aussi créé des “Rendez-vous de l’actualité”, toujours en s’efforçant de conserver un respect des uns et des autres. Récemment, le Rendez-vous portait sur l’évolution de l’Arabie Saoudite, celui d’avant sur la Libye... En février prochain, un film sur la Libye sera présenté en avant-première à l’IMA, avant d’être diffusé dans les salles de cinéma en France. Je souhaite que l’on puisse dans le futur être encore plus présents sur le front des idées, des réflexions. Dans cette dynamique, nous avons noué des liens avec certaines institutions, comme Sciences Po, le Collège de France, des universités de différents pays arabes. Il nous reste à aller encore plus loin.

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Les grands événements autour des expositions, des concerts... attirent un large public. Parallèlement, les rencontres d’experts permettent l’interpénétration des disciplines : comment évaluez-vous les résultats de ces échanges ?

L’institut bénéficie d’un crédit moral croissant, et il me semble que ces rencontres-débats opèrent une certaine forme d’influence qu’on ne peut pas vraiment quantifier. Nous sommes sans cesse dans une dynamique, et c’est ainsi que des projets viennent à nous, que des propositions nous sont soumises. Par exemple, nous organiserons à l’automne prochain – avec des ingénieurs et scientifiques de la société ICONEM – une exposition très importante, accompagnée d’une conférence internationale réunissant des archéologues, des historiens, des scientifiques, autour de la question de la restauration de sites archéologiques. J’ai moi-même la charge d’une mission qui m’a été confiée par le président de la République au vu de la constitution d’un fonds en faveur du patrimoine en danger des pays en conflit – Syrie, Irak, Afghanistan, Mali – qui existe aujourd’hui, à Genève. Je suis parvenu à collecter 80 millions de dollars et ce fonds sera bientôt opérationnel. Puisque l’on évoque le patrimoine rongé, il y a à l’IMA une implication plus politique que nous menons depuis plusieurs années pour attirer l’attention sur la situation en Syrie, avec l’association de mouvements qui agissent en faveur des réfugiés par exemple. Le monde arabe vibre de ses créations, ses douleurs, ses espérances, ses projets. S’il y a eu un apport de ma part, c’est pour que la jeunesse prenne plus souvent le chemin de l’Institut. On a encouragé la venue d’un jeune public avec l’organisation de concerts, l’invitation d’artistes comme Oxmo Puccino... Je souhaite que ce lieu entremêle les générations, les religions. Avec l’exposition “Chrétiens d’Orient”, qui a lieu en ce moment et connaît d’ailleurs un immense succès, si l’on croise des chrétiens, des musulmans, des non-croyants, des juifs, le but est que les visiteurs croisent aussi leurs idées. L’intérêt de cette exposition, outre sa beauté, est qu’elle contribue à faire progresser la représentation du monde arabe dans l’esprit du public, en rappelant d’abord que le christianisme est une composante du monde arabe. Parfois, il est trop multiple, lorsque l’on pense au conflit chiite et sunnite par exemple, mais c’est une réalité humaine.

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A l’aspect artistique, culturel des expositions vous associez une dimension économique via l’organisation de rencontres d’envergure, renforçant ce domaine, relativement peu abordé auparavant.

Chaque événement s‘accompagne maintenant d’un colloque économique de haut niveau. Nous l’avons ainsi fait pour l’exposition “Trésors de l’Islam en Afrique sub-saharienne” : il était axé sur les relations Afrique-Europe-Monde arabe. Pour “Soie et fer : du mont-Liban au canal de Suez”, nous aurons un colloque sur les relations économiques entre l’Egypte et la France. Par ailleurs, nous sommes également présents en région, avec notamment l’IMA Tourcoing, avec lequel nous allons exporter en février 2018 l’exposition “Chrétiens d’Orient” au Musée des Beaux-Arts de Tourcoing. Nous nouons également des relations avec d’autres institutions, telle la Philharmonie, au cours d’un événement sur les musiques arabes au printemps 2018, ainsi que la renaissance d’un festival du cinéma arabe en juin prochain. Toutefois, la programmation de films arabes est ici constante, et parfois en lien avec certains autres festivals comme celui de Seine Saint-Denis, celui de Marseille... Avec Mojeb Al-Zahrani, directeur général de l’IMA, nous avons créé une chaire qui a déployé ses activités à Paris et qui, dans le futur, sera présente à Rabat ou dans d’autres capitales du monde arabe. En novembre dernier, la 2e édition de la Nuit de la Poésie a ainsi eu lieu simultanément dans 9 capitales arabes. Dans chacune des villes, l’événement provenait d’une initiative originale avec sa propre programmation locale. De même, la 2e édition de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain a rassemblé cette année un ensemble de photographes algériens et tunisiens de tout premier ordre. Je suis heureux de toutes ces avancées à l’IMA, mais j’espère encore aller de l’avant.
 

 

 

Institut du monde arabe,
1, rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris,
du mardi au vendredi, de 10h à 18h,
samedi, dimanche et jours fériés, de 10h à 19h,
https://www.imarabe.org/fr

 

 

• “Chrétiens d’Orient”, jusqu’au 14 janvier.

• “L’Histoire ne se soucie ni des arbres, ni des morts”, jusqu’au 11 février.

• “Peintures de Haider, poésies de Vénus Khoury-Ghata et Adonis”, jusqu’au 28 janvier.

• “Un œil ouvert sur le monde arabe”, 240 artistes ont été réunis autour d’une œuvre unique qui évoluera, du 14 février au 2 septembre.

• “Pour un musée en Palestine”, du 10 mars au 13 mai.

• “L’Epopée du Canal de Suez, des Pharaons au XXIe siècle”, du 27 mars au 5 août.

 

 

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