Hommes

Pierpaolo Piccioli : "Être seul m’a rendu plus direct"

by Baptiste Piégay
19.04.2017
En juillet dernier, Pierpaolo Piccioli a pris seul la tête de la direction artistique de la maison Valentino. Sa personnalité nourrie de punk, de romantisme et son attachement viscéral à rome donnent déjà un nouvel élan à une ligne qui s’annonce passionnante, réfléchie et spontanée.
“La plus grande faute de goût, c’est d’être infidèle à l’esprit d’une maison”

Avez-vous toujours eu envie de faire de la mode ?

Pierpaolo Piccioli : J’étais amoureux de la mode, mais je voulais d’abord devenir cinéaste. Certes, il n’est pas trop tard, même si j’adore ce que je fais.

Quels créateurs admiriez-vous ?

J’ai toujours aimé l’histoire de la mode. J’adorais ce que faisait Yves Saint Laurent, il avait l’intelligence de suivre l’esprit de son temps, il donnait à son époque une forme. Par exemple avec les smokings, ou même le prêtà-porter, il a porté une révolution. J’étais aussi sensible à Cristóbal Balenciaga, ou à Coco Chanel, qui a changé l’idée que l’on se faisait de la femme. J’aime les créateurs qui cassent les règles. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ils représentent celui que j’aimerais être, pas seulement un fabricant de vêtements, mais un media maker.

C’est le moment parfait, avec le développement des nouvelles technologies, pour développer une vision globale d’une maison de mode…

Les réseaux sociaux sont des outils parfaits pour exprimer ses idées. Mais l’essentiel est d’avoir des idées ! Vous pouvez investir tous les supports possibles, mais si vous n’avez rien à dire, cela n’aura aucune importance. J’aurais adoré voir ce qu’Yves Saint Laurent ou Coco Chanel auraient fait d’Instagram, je pense qu’ils auraient également su le révolutionner.

Sentez-vous toujours une proximité avec le métier de cinéaste ?

Je veux que mon travail soit reconnaissable au premier regard, même si les histoires sont toujours différentes. Comme un film de Kubrick : qu’il s’agisse de Barry Lyndon ou d’Orange mécanique, après deux scènes, vous savez que c’est lui, que c’est son langage.

Quels cinéastes aimez-vous particulièrement ?

Fellini, Antonioni, Pasolini, Sorrentino, Almodóvar…

De quoi êtes-vous le plus fier depuis vos débuts chez Valentino ?

D’avoir changé la perception que les gens avaient de la maison. Ce qu’elle proposait déjà était magnifique, mais lui avoir donné de la “coolitude”, de la contemporanéité, en la rapprochant du monde réel avec des pièces comme les sneakers, ou les souliers rockstuds avec des touches modernes et même punk, me rend assez fier. Je voulais offrir une nouvelle perspective sur la maison.

Vous a-t-il fallu du temps pour vous libérer du poids patrimonial pour proposer cette vision ?

Monsieur Valentino dans les années 1960 lors de ses débuts s’attachait déjà à exprimer ce que voulaient les femmes de son temps, il décrivait sa génération, c’est cela son héritage auquel je suis fidèle. Capturer l’essence de la marque, c’est capturer l’essence de la maison. Elle doit beaucoup aussi à l’idéal de la couture, même dans l’univers masculin, en l’adoptant à mon époque.

Quel est le point de départ d’une collection ?

Il n’est jamais le même. En octobre, je pensais aux changements d’époque, par exemple à la transition entre le Moyen Âge et la Renaissance ou entre les sixties et l’ère punk. Pour la collection Hiver 2017, dans la mesure où il s’agit de ma première collection, j’ai réfléchi à la notion d’homme, pour la repenser. Et plus précisément à l’idée de gentleman, de Gentle/Man, avec une dimension punk. J’ai travaillé avec l’artiste Jamie Reid, connu pour ses pochettes des disques des Sex Pistols, qui a conçu des slogans, des poèmes si l’on veut, pour accompagner cette collection. J’aime l’idée du Gentle/Man contemporain, de l’élégance sans effort, mais pas celle du dandy qui met des heures à s’assurer que tout va bien ensemble. Ce qui n’empêche pas une grande attention à la fabrication des pièces, qui reste traditionnellement fidèle à l’ADN couture de Valentino. Il faut connaître les règles pour mieux les briser…

Les réseaux sociaux influent-ils sur votre processus créatif ?

Instagram est un outil formidable pour atteindre un public différent, mais je ne m’y suis intéressé qu’assez tardivement, via ma fille. Mais il faut l’apprivoiser… Si vous dites quelque chose d’idiot cela ne disparaît pas immédiatement. Mais ce n’est pas nécessairement une source d’inspirations. Je ne pense pas que l’on puisse produire des images uniquement à partir d’autres images, seulement à partir d’histoires qui stimulent la création. Sinon, ce n’est qu’une mise à jour d’une image déjà existante. Mon préféré est Humans of New York (qui compte 6,5 millions d’abonnés), les histoires intimes qu’il raconte sont fascinantes.

Qu’est-ce que le départ de Maria Grazia Chiuri a changé dans vos méthodes de travail ?

Être seul m’a rendu plus direct, à être plus dans l’émotion et moins dans la réflexion. Il y a peut-être aussi moins de filtres, particulièrement dans l’association des influences. Dans la collection Hiver 2017, il y a le Caravage, Bacon et Jamie Reid, et j’ai tout de suite compris comment les relier.

Tout de même, dorénavant vous gérez seul les collections… Comment faites-vous pour renouveler votre inspiration ?

 

Je vis!

Les accessoires ont toujours tenu une place essentielle dans vos collections. Est-ce pour rendre hommage à vos débuts ?

C’est plutôt parce qu’ils s’adressent à tous. Pas la peine d’être blond aux yeux bleus ou de remplir des critères particuliers pour porter une paire de sneakers.

Avec le camouflage, vous avez trouvé une signature très forte… Est-ce que vous pourriez l’abandonner ?

Non, il fait désormais partie de mon langage.

Est-ce que cela a encore du sens de parler de mode française, italienne, anglaise ?

C’est même essentiel de préserver l’authenticité de son identité dans le monde globalisé. Valentino est davantage une maison romaine qu’italienne… Rome est unique, cette ville est splendide et donne l’impression de vous promener au cœur de la beauté, et jamais de visiter quelque chose. J’aime le punk comme un Romain, pas comme un Anglais.

La mode a-t-elle un discours à délivrer sur l’importance de la patience ?

Elle crée du désir. Et le désir est fondé sur l’inaccessibilité momentanée. Si vous donnez tout tout de suite, il n’y a plus de désir.

Depuis vos débuts, la mode de très grande consommation a pris une envergure difficile à ignorer. Comment abordez-vous cette évolution ?

J’aime que le public mélange les pièces de manière singulière et personnelle. Chaque pièce Valentino est extraordinaire, c’est à vous de vous l’approprier. J’aime voir un très beau manteau associé à complètement autre chose. Récemment, à New York, je préparais une campagne pour présenter un nouveau sac. Terry Richardson photographiait des inconnus choisis dans la rue, qui gardaient leurs propres vêtements en posant avec le sac.

N’y a-t-il donc aucune faute de goût qui vous choque ?

Oh, si ! Mais cela dépend de quoi vous parlez : lorsqu’untel associe des couleurs qui ne devraient pas aller ensemble, cela ne me pose pas de problème, c’est même intéressant. En revanche, si vous parlez de création, c’est une tout autre histoire… La plus grande faute c’est d’être infidèle à l’esprit d’une maison.

Quels sont vos moments préférés quand vous travaillez sur une collection ?

Le tout début et la toute fin !

Portez-vous naturellement vos propres créations ?

Oui, parce que j’aime ce que je fais. Même si je suis accro au shopping et que j’achète dans d’autres maisons…

Est-ce que vous arrivez à avoir un regard objectif sur une collection ?

Seulement au moment où le défilé commence… Je suis le pire juge de mon travail, je suis terriblement critique vis-à-vis de ce que je fais. Donc, lorsque je suis content, c’est très bon signe.

Vous souvenez-vous du jour où vous avez été nommé directeur de la création de Valentino ?

Bien sûr ! Je suis né dans une petite ville près de Rome. J’ai grandi avec l’idée que la mode était un univers éloigné. Même dans mes rêves les plus fous je ne pensais pas obtenir ce genre de poste…

www.valentino.com

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Pierpaolo porte un trench-coat en coton avec slogan de Jamie Reid et une casquette en coton de la collection VALENTINO homme automne-hiver 2017/18.

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Trench-coat en coton et pantalon en laine de la collection VALENTINO homme automne-hiver 2017/18. Pull col rond en cachemire de la collection VALENTINO automnehiver 2016/17. Sneakers en toile de la collection VALENTINO GARAVANI automne-hiver 2017/18.

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Trench-coat en laine de la collection VALENTINO pre-fall automne-hiver 2017/18. Casquette en coton avec slogan de Jamie Reid de la collection VALENTINO homme automne-hiver 2017/18.

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Manteau en laine de la collection VALENTINO pre-fall automne-hiver 2017/18. Pantalon en denim du créateur. Baskets “Open” en cuir de la collection VALENTINO GARAVANI automne-hiver 2016/17.

 

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