Hommes

Marc Jacobs : "Je vois le même psychiatre depuis 30 ans"

by Vassi Chamberlain
17.01.2017
Il n'a jamais semblé aussi libre et sa dernière collection à New York a été acclamée par la critique. Entretien à bâtons rompus avec le très cool créateur américain qui vient de fêter ses 53 ans.

Quand Marc Jacobs se lève pour me serrer la main, dans sa suite du Claridge’s à Londres, il ne me regarde pas directement dans les yeux et lance : “Nous nous sommes déjà rencontrés, n’est-ce pas ?” “En effet, nous avons une fois déjeuné ensemble à Saint-Barth, il y a cinq ans”, lui dis-je. “Non, je ne crois pas que ce soit là, me répond-il, je m’en souviendrais.” Je ne suis pas surprise qu’il ne s’en souvienne plus, un créateur mondialement connu comme Marc Jacobs, ce nom parmi les plus célèbres de la planète, doit rencontrer autant de monde en une seule semaine que n’importe qui en une vie. 


Je n’aurais sans doute pas dû insister mais, ne voulant pas passer pour une affabulatrice, je sors alors mon iPhone pour lui montrer une photo prise à l’occasion de ce déjeuner, nous deux assis autour d’une table du fameux restaurant Taïwana, entourés également de son petit ami de l’époque, Lorenzo Martone, de la maquilleuse Pat McGrath et de la créatrice d’accessoires Tamara Mellon. Il jette un oeil à la photo, un peu déconcerté, hausse les épaules et s’assied. L’homme d’aujourd’hui n’est plus celui qui, doux et réservé, au corps musclé recouvert de tatouages, nous saluait d’un grand sourire poli, mon mari et moi-même, lorsque nous le croisions sur la plage des Flamands. Il est en mode professionnel à présent, quelque peu nerveux. 

L’air chargé de fumée

Nous sommes assis en triangle, dans une configuration qui semble préparée : lui et moi côte à côte sur un sofa à deux places, une attachée de presse en face de nous et une autre derrière moi, de telle sorte qu’il peut la voir mais moi pas. Cela fait beaucoup de monde dans un même espace et l’ambiance n’est pas spécialement décontractée, aussi la discussion s’engage de manière assez maladroite. Sans compter que l’air est chargé de fumée. Car Jacobs, toujours très beau et séduisant cinquantenaire, conservera une cigarette allumée à la main tout le long de notre échange. À l’occasion il prend la pose, alangui dans un coin du canapé, épaule pardessus le dossier, la main à la cigarette posée sur la tempe. Il a beau porter un blouson bombers sur un T-shirt et un simple jeans, il se dégage de lui une élégance chic mais aussi une sorte de lassitude qui s’exprime dans son regard, celle d’un homme jeune dans sa tête mais qui semble en avoir déjà trop vu de la vie. 

L’ancien directeur artistique de Louis Vuitton (Jacobs a quitté la maison française en octobre 2013 après seize ans à sa tête, pour se concentrer sur sa propre marque) n’a jamais caché qu’il a toujours été attiré par le côté obscur (et il ne s’est pas dérobé). Les filles du front row de son dernier défilé au Park Avenue Armory de New York témoignaient d’ailleurs de son adoration des anti-conventionnelles “jolies laides” : Juliette Lewis, Sandra Bernhard, Christina Ricci, Maggie Gyllenhaal, Rachel Feinstein et Debi Mazar – des actrices ayant pour trait commun une aura de rebelles du cool. 

Podium minimaliste sur fond blanc 

La collection, marquée par d’incroyables volumes (antithèse parfaite des silhouettes proposées partout ailleurs en ce moment), a reçu les éloges de la presse spécialisée, qui a vu en elle le défilé phare non seulement de New York mais de toute la saison : originales, macabres, réfléchies, les pièces sont portables (de façon spectaculaire certes) tout en étant délicatement conçues, presque couture dans leur esthétique. Les modèles, mi valkyries mi-rock stars 70s (aux cheveux crantés style Art Déco) ont ainsi foulé le podium minimaliste sur fond blanc, chaussures à plateformes monumentales aux pieds. Il y avait de la couleur et de la texture, mais au lieu des mélis-mélos de patchworks vus à Milan et à Londres, les looks semblaient nés ici d’un assemblage mieux travaillé, plus subtil et cohérent de tonalités gothiques en noirs et gris, rose terne et beiges. Seule note discordante et à la fois curieusement appropriée du défilé : le tintement régulier du signal sonore indiquant la réception d’un SMS en lieu et place d’une bande-son. Quand je lui demande s’il pense que l’industrie de la mode est en pleine mutation, il semble ne pas comprendre de quoi je parle.

Je lui précise alors ma pensée, faisant référence au principe nouveau de vente immédiate à l’issue des shows. “Oui oui”, réplique la jeune femme assise en face de nous. “Les vêtements défilent et se vendent en même temps”, explique-t elle. Est-ce quelque chose que lui envisage ? Il marque un temps et répond : “Ce n’est pas dans mes plans, non. J’ai entendu dire que Christopher Bailey, chez Burberry, fait cela maintenant. Mais je suis certain qu’ils ne vendront pas davantage ainsi.” Il se met à rire, comme s’il interrogeait alors son pronostic : “On en reparlera dans un an.” Je passe donc à un autre sujet mais il revient à celui-ci : “Comme dirait mon petit ami, ça c’est un de ‘leurs’ problèmes”, lâche-t-il en riant encore. Mais qu’entend-il par là ? “Chaque fois que je parle à mon petit ami d’un problème lié au travail, il me répond : ‘Chéri, ça il me semble que c’est ton problème’ et ce qu’il veut dire, c’est tout simplement que ça n’est pas ‘son’ problème”, développe-t il, toujours amusé. 

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SILHOUETTE DÉFILÉ AUTOMNE-HIVER 2016/17
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FRONT ROW DÉFILÉ AUTOMNE-HIVER 2016/17

Il me semble alors qu’il a raison, en estimant que le choix des autres n’est pas nécessairement un sujet pour lui, mais il me semble encore plus intéressant de noter la référence à sa vie intime. Depuis combien de temps est-il avec ce petit ami ? “Depuis Noël, dit-il, d’ailleurs, il est en train de dormir à l’étage du dessous. Il aime dormir.” Cela veut donc dire que sa vie est actuellement stable, ce qui n’a pas toujours été le cas, lui, qui a longtemps été en proie à l’addiction. 

Marc Jacobs est né à New York en 1963 d’un père agent dans le cinéma, décédé lorsqu’il avait 7 ans, et d’une mère “mentalement instable” qui s’est remariée à trois reprises. C’est sa grand-mère qui s’est chargée de son éducation. Tous deux occupaient un appartement dans l’Upper West Side et elle a encouragé son talent artistique naissant en l’envoyant d’abord à la High School of Art and Design, puis à la Parsons The New School for Design. Le jeune homme est tout de suite sorti du lot : à la Parsons, il remporte en effet le prestigieux Prix du dé à coudre Perry Ellis (plus tard, à la mort d’Ellis en 1988, Jacobs sera nommé à la tête de la création de la griffe mais ne conserva ces fonctions que quatre ans, jusqu’à sa collection inspirée du grunge qui, bien que révolutionnaire, fut accueillie de manière désastreuse).

L'enfant prodige

Il est rapidement devenu célèbre comme l’enfant prodige de la mode avec une tendance à l’autodestruction. Il doit beaucoup à sa collaboration avec Robert Duffy (les deux hommes se sont connus à la fin des années 1980 et sont toujours partenaires de travail), qui est l’équivalent pour lui de ce que Pierre Bergé fut à Yves Saint Laurent. C’est grâce à Duffy que, en 1984, Jacobs a pu présenter sa première collection en nom propre, grâce à lui toujours qu’il a pris place à la tête de la création chez Louis Vuitton en 1997, un poste qu’il occupa seize années durant et qu’il auréola d’un énorme succès financier pour la marque. Aujourd’hui de retour dans sa ville natale, il semble être un homme bien dans sa peau. À quoi ressemble sa vie désormais ? “Je me lève à 7 heures, j’emmène mon chien Neville en balade et lui prépare le petit-déjeuner. Je vais à la gym, et après ça, au bureau.” Fait-il toujours autant d’exercice ? “Oui, mais seulement quatre jours par semaine, contre six à sept autrefois. J’avais tendance à en faire trop, mais cela fait partie de ma nature.” Une fois encore il rit de lui-même.

Maintenant qu’il n’est plus en charge d’une grande maison française et qu’il peut se concentrer sur sa propre marque (sa plus jeune ligne, Marc by Marc Jacobs, a finalement fusionné l’an dernier avec la principale, suite aux départs des deux codirectrices artistiques, Luella Bartley and Katie Hillier), le voilà de retour là où tout a commencé, à arpenter les rues de New York. Mais comment fait-il, ce créateur issu de la contre-culture new-yorkaise des années 1980, amateur d’art et de culture (ses collaborations avec Stephen Sprouse et Takashi Murakami chez Louis Vuitton font partie intégrante de son succès phénoménal), pour trouver l’inspiration dans une ville dont le rythme l’a autrefois dépassé ? “Je ne vis plus les choses de la même manière, explique-t-il en s’enfonçant un peu plus dans le canapé, parce qu’il n’est tout simplement pas possible de suivre la cadence. Mais les choses que vous avez envie de faire, vous trouverez le temps pour elles. Donc vous ne pouvez certes pas lire tous les livres, mais ceux qui sont absolument faits pour vous, vous les lisez.” Sa réponse illustre une maturité que nombreux de ceux qui l’entourent ont pu constater depuis son retour. 

Trente ans de thérapie

Comme bon nombre des créateurs surdoués de ces cinquante dernières années, Jacobs a un esprit à la fois créatif et intellectuel. De longues années de thérapie ont affûté sa pensée et son discours. Il se connaît, sans nécessairement s’adorer, mais possède désormais les outils pour gérer les hauts et les bas de la vie et se montre exigeant dans le choix de ses fréquentations. “Il y a des gens que vous rencontrez avec lesquels vous avez une connexion. J’aime la compagnie de personnes créatives telles que Phoebe Philo, Hedi Slimane et Raf Simons ; je n’ai pas de temps à consacrer aux imposteurs de la mode. Mon temps est précieux et j’aime être aux côtés d’individus intègres et intéressants.” À quel point le temps a-t-il un impact sur lui ? “Je vis au présent, répond-il. C’est le lieu le plus en sécurité qu’il soit pour moi. Cela fait trente ans que je vois le même psychiatre et il me répète souvent : ‘Vous ne parlez jamais de votre famille.’ Mais j’ai toujours eu d’autres sujets de discussion, des choses actuelles. Le problème avec le passé, c’est sa capacité à interférer avec votre présent. Avant, je critiquais ma mère sans arrêt, à tel point que cela se mettait entre mon travail et moi toutes ces choses du passé que je ruminais. Mais c’est comme revenir sur des histoires révolues, comme la neige de la veille.” 

Un nombre incalculable de rumeurs circule actuellement au sujet des mouvements de créateurs d’une maison à une autre, certaines confirmées, d’autres à l’état de vagues spéculations. Mais il n’est pas du genre à verser là-dedans. Avant que je n’aie le temps de lui poser une dernière question, l’attachée de presse se lève. Mon temps est écoulé. “Je vais déjeuner chez Cipriani”, lui dis-je alors. “Ah, je viens justement d’y déjeuner, me répond-il. La tarte au citron meringuée est à tomber. Je l’ai commandée ce midi et je crois que mon estomac m’en veut un peu.” Peut-être, mais on lui fait confiance pour savoir aussi que la salle de sport est au bout du couloir…

Portrait Tung Walsh

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MARC JACOBS EN 1989
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AVEC CHLOË SEVIGNY, EN 2004
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MARC JACOBS AVEC TAKASHI MURAKAMI, AU BROOKLYN MUSEUM EN 2008
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AVEC L’ARTISTE STEPHEN SPROUSE, EN 2000

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