Hommes

Ezra Miller, un doux queer à Hollywood

Jeune acteur surdoué qui oscille entre films indé mélancoliques et blockbusters oniriques, le joli garçon sait aussi chanter et jouer de la batterie. Mais c’est surtout par ses flamboyantes embardées stylistiques sur tapis rouges en tenues queer qu’Ezra Miller a mis les garçons, les filles, Hollywood et le monde entier à ses pieds. Portrait d’un phénomène irrésistible.
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“Je suis sûr que les Français mettent de la drogue dans le fromage. Tu devrais écrire un papier sur ça, enquêter et me remercier. Hier soir, à Paris, j’ai mangé du fromage à la truffe et je me sentais complètement high.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que lorsqu’on rencontre Ezra Miller en backstage du Nouveau Casino pour écrire sur son groupe, Sons of an Illustrious Father, l’acteur de 26 ans n’est pas facile à canaliser. Quand on lui pose une question, il s’empare de notre téléphone en déclamant : “J’embarque ton écharpe et ton smartphone, c’est le prix à payer pour cette interview”, puis se couche sur la banquette de cuir, chante, mange un avocat, module sa voix pour lui donner des tonalités féminines. Et pourtant, on le suit dans ses élucubrations et ses digressions, car la créature est fascinante. Miller semble débarquer d’un autre monde pour fouler notre terre de manière presque irréelle.

Elfe des tapis rouges

Le comédien réellement découvert dans l’impressionnant We Need to Talk About Kevin (2011), où il incarne le fils dérangé de Tilda Swinton, n’est pas simplement beau, comme les nombreux clichés de lui le laissaient présager, il est stupéfiant de splendeur, de panache et de poésie avec ses pommettes taillées tel un cristal et son regard ténébreux. Entre le Bowie des années 70, un elfe de conte fantastique et un jeune Johnny Depp, Miller intimide avec sa taille de guêpe et son 1,80  mètre. Et sa mise ne gâche rien. Lors de notre entrevue, le garçon arbore une redingote gothique du plus bel effet, des lunettes de soleil scintillantes, un legging imprimé, des boots gravées d’une croix par ses soins et, détail de taille, du vernis mordoré. Ezra a récemment prouvé qu’il pouvait tout porter, en s’amusant à piller le vestiaire féminin mais aussi sans doute celui d’un alien, brouillant les pistes du genre avec élégance. On l’a vu sur tapis rouge en robe doudoune Moncler Genius x Pierpaolo Piccioli arborant une bouche rubis, en lutin K-pop fan de Tokyo Hotel et de techno avec des plumes (Givenchy), des cheveux punk et assez de highlighter pour faire rougir Rihanna. L’apothéose? Un shooting réjouissant pour Playboy où il réinvente complètement la bunny girl en posant en talons aiguilles, collantrésille, oreilles de lapin et lingerie fine. Toujours plus sublime que ridicule dans d’improbables chiffons cosmiques, le petit prince de Hollywood semble réaliser une performance, brandissant à la face d’une Amérique qui a en grande partie voté Trump une virilité souple, rock, sexy, qui trouble autant les hommes que les femmes.

Brouiller les pistes

En 2012, déjà, alors que Hollywood se l’arra- chait, il se proclamait queer dans la presse, décla- rant : “J’ai plein d’amis vraiment merveilleux de différents sexes et genres. Je suis très amoureux, mais de personne en particulier.” Il ajoutait fièrement : “Je ne m’identifie pas en tant qu’homme ou femme. C’est à peine si je m’identifie en tant qu’humain.” Enfin, pour le bel androgyne, “quiconque n’a pas expérimenté de relation homosexuelle essaie probablement d’éviter la confrontation avec une réalité de sa propre vie”. Il est sorti avec Zoë Kravitz et Shailene Woodley, mais porte des jupes et affirme embrasser des garçons depuis l’adolescence.

Un discours qui fait écho à une étude publiée par Ipsos Mori en juillet 2018 sur la génération Z, dans laquelle 66 % des 16-22 ans s’identifient comme exclusivement hétéros, ce qui est le plus bas pourcentage par tranche d’âge et fait d’Ezra le symbole de toute une génération gender fluid. Cela explique en partie pourquoi, aux États-Unis, Ezra est un phénomène à tel point que le Guardian a récemment titré : “L’acteur queer Ezra Miller est le héros dont nous avons besoin en ce moment.”

Pourtant, certaines mauvaises langues ont fait la gueule lorsqu’il a révélé ses penchants bisexuels. Dans le magazine Out, Miller déclarait ainsi : “J’ai levé le barrage autour de mon identité. On m’a alors dit (…) que j’avais fait une erreur. Qui? Je ne donnerai pas de noms, mais des gens dans l’industrie du cinéma, des personnes en dehors aussi. Ils m’ont dit que ce n’était pas un hasard si tant d’acteurs gay, queer ou non binaires dissimulent leur identité de genre ou leur sexualité à Hollywood. On m’a dit que j’avais été idiot et que je limitais mes chances de te- nir des premiers rôles.” Il n’en fut rien.

De même qu’il peut tout porter, Ezra peut tout jouer. Du statut de “roi de la douleur adolescente” comme on a pu l’appeler à ses débuts, Ezra est passé à celui de caméléon. Les cinéastes l’appellent pour interpréter les ados gay, les héros romantiques, les écorchés vifs ou les psychopathes. Les rôles drama- tiques (Afterschool, Another Happy Day, We Need to Talk About Kevin, Le Monde de Charlie) lui vont comme un gant, tandis que sa fantaisie brille dans ses apparitions déjantées dans des blockbusters (Suicide Squad, Les Animaux fantastiques, série dérivée de Harry Potter où il fait face à Jude Law et Johnny Depp). On lui a même donné un rôle bankable dans l’univers de superhéros DC Comics (Justice League), celui de The Flash, personnage qui aura son propre film en 2020.

L’art comme solution au chaos

La cinégénie n’est pas la seule corde à l’arc de ce rejeton d’une famille d’intellos juifs new-yorkais. Né en 1992 dans le New Jersey, à Hoboken, d’une mère danseuse contemporaine et d’un père travaillant dans l’édition (Walt Disney Company), il possède une culture démente qu’il n’hésite pas à faire valoir en interview avec un débit de mitraillette, multipliant les références à de vieux films et à des disques obscurs. Quand il nous raconte sa vie loin des lumières de L.A., ce fan d’Alice Coltrane, de Jenny Holzer, d’Arthur Rimbaud, de Roald Dahl et de Nick Cave se met à disserter : “On vit dans une ferme avec mon groupe de rock au milieu des montagnes. Dès qu’on n’est pas sur la route, on est là-bas et on fait de la musique ensemble. La nature influence notre son. On entend les arbres pousser, se parler. Tout a un son dans le végétal. On entend des vibrations. Il y a une série documentaire française à ce sujet qui s’appelle L’Aventure des plantes, à ne pas confondre avec le documentaire The Secret Life of Plants, dont la BO est de Stevie Wonder. C’est aussi un livre.

La force d’Ezra, c’est que son côté perché n’a jamais l’air emprunté. Sa bizarrerie semble bien réelle, loin du personnage fantasque créé de toutes pièces pour exciter les journalistes comme on en croise souvent. Assumant son côté sombre, alors qu’il était arrêté en 2011 à Pittsburgh avec 20 grammes de marijuana à bord d’un véhicule, il ne s’excusait pas, préférant avouer : “Je ne vois pas pourquoi je cacherais que je fume de l’herbe. C’est une substance végétale inoffensive qui augmente l’appréciation sensorielle.” Honnête et émouvant, Ezra a aussi déjà évoqué publiquement ses problèmes de santé mentale, son harcèlement scolaire, ado, à cause de sa timidité, de son ambiguïté sexuelle et de ses difficultés d’élocution, de violentes douleurs osseuses, sa peur de la mort, sa solitude, ses affinités polyamoureuses ainsi que son goût pour le surnaturel, la sorcellerie et le mystique. Il fume des joints en interview et a fait pleurer un journaliste de Playboy en se confiant sur les abus sexuels qu’il a subis et la façon dont l’art l’a sauvé. “Sans l’art, je serais probablement mort à l’heure qu’il est”, lâche-t-il. Dans une entrevue accordée en novembre dernier au Hollywood Reporter, Miller ajoutait sa pierre à #MeToo en relatant avoir fait face à une difficile expérience avec un producteur et un cinéaste hollywoodiens, des “monstres” qui lui ont fait boire du vin alors qu’il était mineur. Spectaculaire, lunaire et vrai, Ezra Miller apparaît comme le remède parfait aux affres du monde binaire.

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