Hommes

Benoît Magimel : "À l’âge que j’ai, je peux toucher à des sujets plus larges"

Une carrière entamée à l’adolescence. Près d’une soixantaine de longs-métrages à son actif. Au-delà des questionnements, des excès et des victoires, l’interprète poursuit un chemin émaillé de compositions parmi les plus ciselées du cinéma français de ces trente dernières années. Pour le public comme pour la profession, un mythe se construit.
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Photographie par Danny Lowe 
Stylisme par Romain Vallos

“Benoît est un garçon extrêmement réservé, pudique, mais que l’on sent bouillonnant de l’intérieur. La première fois que je l’ai vu, il m’a fait forte impression. Un véritable charisme, de la puissance mêlée à une grande timidité. Et dès les premières répliques échangées, j’ai vu dans son regard que j’avais affaire à un acteur...” Voilà le souvenir que garde Daniel Auteuil du tournage des Voleurs, d’André Téchiné, sorti en 1996. Benoît Magimel, la tout jeune vingtaine à l’époque, y incarnait un voyou impliqué dans la mort d’un vigile. Un rôle qui lui vaudra sa première nomination aux César. Les prémisses d’une carrière prolifique riche en coups d’éclat (un Prix d’interprétation à Cannes en 2001, un César décroché en 2016). “C’est un Gargantua, Benoît ! Ça l’emmerde d’attendre sur sa chaise avant de tourner. Il est à fond sur son personnage, sur l’histoire”, confie affectueusement Guillaume Canet, comme pour mieux souligner l’appétit de vie et de jeu de celui qu’il a récemment dirigé dans Nous finirons ensemble. “Il a quelque chose de très animal, de très instinctif. Il parvient toujours à être juste tout de suite.” Image presque drôle : c’est râblé, le souffle court, que l’intéressé se présente à l’interview, un autocollant de musée sur son tee-shirt blanc, en retard car de retour d’une sortie scolaire. À la ville, la bête de cinéma est aussi papa poule.

 

Plus Jules Berry que Robert de Niro

Belle distance parcourue depuis ses débuts presque enfant. La mi-quarantaine désormais et déjà plus de trente ans de carrière derrière lui. Des films, il ne cesse d’en tourner. Une fille facile, de Rebecca Zlotowski, qui termine avec légèreté le mois d’août cinématographique, le prochain Nicole Garcia, Lisa Redler (titre provisoire), sur les amours contrariées d’une jeune femme qui voit revenir un amant disparu, et Lola vers la mer, film belge sur les relations entre un père et son fils désireux de changer de sexe. Benoît Magimel, en entretien, se confie sur un rythme rapide, précis, sans faille. Allègrement, il passe de Gérard Pirès – le réalisateur lui proposera le premier rôle de Taxi qu’il devra refuser parce que déjà engagé sur Une minute de silence, de Florent-Emilio Siri – au Musset, de Diane Kurys, du Depardieu de la série Marseille (“Le dernier en France à avoir connu une époque immense. Que restera-t-il du cinéma français après lui ?”) à l’ex-sulfureuse Zahia Dehar (“Je l’estime beaucoup, une femme d’aujourd’hui...”) qui s’improvise actrice à ses côtés dans le Zlowtoski. “Ce qui me motive, explique- t-il, c’est de toujours choisir des rôles différents des précédents. Et c’est très difficile de ne pas se répéter. Mais je suis maintenant sorti de cette période étrange, entre 30 et 40 ans, où les rôles sont moins marqués. Plus un jeune premier, pas encore un homme accompli physiquement... C’est plus ou, moins fort.” À son – encore – jeune âge, plus inattendue est sa culture cinéphile. Il le confesse, son univers, c’est le cinéma français des années 30 à 50. “Je ne me suis jamais retrouvé dans Robert De Niro ou Al Pacino. Mais Michel Simon dans La Chienne, Jules Berry dans Le Jour se lève...” Il sort des répliques des films de Carné, imite fugacement Paul Meurisse dans la scène tragi-comique du bar du Deuxième souffle, de Jean-Pierre Melville : “Il faut vivre avec son époque, ne pas se déconnecter de ce qui plaît au public. Mais je reste aussi très passéiste. Je me replonge souvent dans un certain cinéma pour me nourrir du style, de la modernité du jeu de cette époque-là.” Il fait aussi, avec précaution, le décompte des disparus, des tombés au champ de labeur, des phénix en attente de résurrection. Pêle-mêle : Tara Römer, son frère dans La vie est un long fleuve tranquille (1988), mort “connement”, le déchu Samy Naceri, son partenaire dans Nid de guêpes (2002) qu’il admire encore sincèrement (“Il est monté tellement haut, tellement vite... ça a ni par exploser.”), Claude Chabrol avec lequel il a tourné trois films... Mais lui ? L’acteur Magimel ? Le professionnel ? “Une des grandes qualités de Benoît, souligne Emmanuelle Bercot, qui l’a déjà employé deux fois (La Tête haute, La Fille de Brest) et s’apprête à le faire tourner à nouveau, c’est que c’est un des rares comédiens très physiques que je connaisse. Il fait passer des choses par son corps et il a un goût de la transformation, de la composition, assez exceptionnel en France contrairement aux Anglo-Saxons.”

Haro sur l'acteur

Bien sûr, il aurait pu se prendre les pieds dans le tapis de la consécration. Sa plongée en vrille, niveau vie privée, avait régalé il y a trois ans les tenants de la presse commère. Une sombre histoire de drogue, de dame renversée sur une artère du XVIe arrondissement. Un événement bon pour trois lignes en page faits-divers, mais là, attention, une célébrité y tient le premier rôle ! “Clémence sans surprise. Quand on est un people bobo”, “S’il n’était pas riche et connu, ce serait dix ans de taule”... Comme à leur habitude, les araignées de la Toile s’en donnent à cœur joie. L’ambulance de la semaine se nomme Magimel et le tir s’exerce à feu nourri. Là où il aurait pu tirer son épingle du jeu – tel l’archange mauvais garçon Delon du temps de l’affaire Markovic – lui en crève de sincérité à afficher son désarroi d’acteur-rongé-par-ses-démons ; ni le premier ni le dernier de sa corporation. “Lorsque j’ai lu dans les journaux les mots ‘délit de fuite’, ce qui était faux, j’étais mortifié. Je me suis tout de suite demandé : ‘Que va penser ma mère ?’” À la fois un électrochoc et un magistral coup de pied à l’arrière-train. Le petit tambour du cinéma français devenu à lui seul bataillon d’élite repart à l’assaut d’un cinéma qui lui clame son affection plus que de raison. “C’est difficile, après avoir travaillé avec Benoît, de comprendre pourquoi on ne lui a pas proposé d’autres rôles avant. Ensuite, on ne souhaite plus que de tourner encore avec lui, sourit Rebecca Zlowtoski. Pour moi, c’est le Harvey Keitel français : séduisant physiquement et élégant moralement.” Emmanuelle Bercot ajoute : “C’est quelqu’un d’adorable. Tout le monde tombe sous son charme. Et la caméra l’aime aussi et cela ne s’explique pas.”

"Tu vois, quand tu ressens une émotion d’une force 3 sur une échelle de 10, pour la même chose, mon ressenti est de 8."

Pour Nicole Garcia, qui lui avait déjà offert, en 2006, un rôle de professeur de province dans Selon Charlie : “On dit souvent, pour complimenter un acteur : ‘Il ne joue pas, il vit’. Personne n’incarne cela mieux que lui. Dans sa jeune maturité, il a des airs de Richard Burton, de Kirk Douglas, du Lee J. Cobb de Sur les quais... Benoît donne toujours l’impression de naître, c’est très beau, très émouvant.” En écoutant ce concert de louanges, Benoît Magimel, touché, tire sur une cigarette, geste prétexte à changer de registre. “Je suis au régime, grimace-t-il gentiment. Je dois jouer un homme atteint d’un cancer dans mon prochain film. J’ai deux amis qui en sont morts, l’un à 42 ans, l’autre à 44... On se dit : ‘Ne prends pas ce rôle, ça va attirer la maladie !’ Et puis, j’oublie vite. C’est de la superstition, des âneries...”
 

“Un jour, Benoît m’a avoué : ‘Tu vois, quand tu ressens une émotion d’une force 3 sur une échelle de 10, pour la même chose, mon ressenti est de 8’”, relate Florent-Emilio Siri avec qui il a tourné quatre longs-métrages dont le martial L’Ennemi intime, en 2007. “Il est d’une sincérité, d’une sensibilité, qui en font un acteur unique, un être à part.” Arrive la question finale, épineuse, celle du temps qui passe. Lui qui parlait, au fil de la discussion, d’un Gabin revenu de loin, les tempes grises à 50 ans, plus celui de Pépé le Moko, réinventé in extremis avant la pente fatale par Jacques Becker et son Touchez pas au Grisbi. Magimel, lui, a 46 ans : “C’est vrai que la gueule change. Je le vois le matin dans la glace ou lorsque je tombe sur un film des débuts, sur La Pianiste, sur un Chabrol quand j’avais la trentaine...” Alors, il fait à nouveau attention, se remet au sport, carbure à l’eau plate dans laquelle il noie quelques rondelles de citron. “La décennie qui s’offre à moi, je l’espère riche. Pour un acteur, c’est merveilleux. À l’âge que j’ai, avec mon vécu, je peux toucher à des sujets plus larges. Les enjeux seront forcément plus forts parce qu’on se rapproche de la fin.” Pas besoin non plus de presser le pas. Avant l’ultime coup de clap, il reste à Benoît Magimel, énergique, réellement humble et passionné, à l’homme et à l’artiste, encore énormément à donner.

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