Femmes

Vers une parité hommes/femmes chez les designers ?

by Maud Gabrielson
03.02.2017
La parité chez les designers de l'industrie de la mode serait-elle en passe d'être atteinte? En écho aux préoccupations de la société, la place des femmes évolue dans les studios feutrés des maisons de luxe. Enquête.

En juillet dernier, lors de l’annonce de la nomination de la créatrice italienne Maria Grazia Chiuri à la direction artistique de la maison Dior, les dépêches des journaux débutaient par un unique constat: c’est la première fois dans l’histoire de la maison qu’une femme occupe cette position. “Je suis très honorée de rejoindre la maison Dior. C’est une grande responsabilité d’être la première femme à diriger la création d’une maison si résolument liée à l’expression de la féminité”, déclarait alors l’intéressée, bien consciente des enjeux et des retombées d’une telle décision. Ce fut, il est vrai, un mini-séisme. Assez fort pour être ressenti et applaudi par la profession. Divulguée en mars 2016, l'arrivée de Bouchra Jarrar chez Lanvin, succédant aux quatorze années de l’ère Alber Elbaz, avait déjà éveillé les esprits. Car, si l’univers du luxe et de la mode s’adresse toujours principalement à une clientèle féminine, ses artisans restent encore majoritairement des hommes. Selon une enquête menée par le site anglais The Business of Fashion lors des présentations de la saison printemps-été 2017 (étude menée sur les marques défilant à New York, Londres, Milan et Paris), 40,2 % des créateurs sont des femmes. Un chiffre qui surprend aujourd’hui, mais qui démontre assez bien le chemin parcouru. 

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La parité, presque

“Quarante pour cent ? Je trouve ça très bien ! Quand j’ai débuté, je pense que les femmes stylistes à la tête de leur propre structure ou employées dans des maisons se comptaient sur les doigts d’une main, nous raconte la créatrice française Martine Sitbon, qui a lancé la marque portant son nom en 1986. C’était d’ailleurs l’une des principales interrogations des journalistes de l’époque: comment une femme seule peut-elle réussir ? Je n’en ai pas souffert, je ne prenais pas cela pour une stigmatisation car je n’en avais pas conscience. De plus, à la fin des années 1980, j’ai été choisie par Chloé pour dessiner leurs collections, et c’était après vingt ans de créations signées Karl Lagerfeld. Ils étaient assez novateurs pour le coup.” Une réflexion partagée par Isabel Marant, qui a lancé sa marque au milieu des années 1990 : “Cette proportion de 40 % de femmes ne me semble pas si mal, nous sommes presque à l’équilibre paritaire ! Les créateurs hommes ont eu plus de visibilité dans les médias car des rédactrices de mode réputées s’en sont entichées et les ont mis en avant. Le charme masculin y est pour beaucoup, c’est souvent ainsi que cela fonctionne.” En effet, pour une Carine Roitfeld soutenant Tom Ford, une Marie-Amélie Sauvé épaulant Nicolas Ghesquière ou encore une Babeth Djian défendant Alber Elbaz, combien de rédactrices de mode se toquent d’une créatrice ? 

 

Une histoire de femmes

“L’habillement est une affaire de femmes dès le Moyen Âge. L’industrie textile est alors menée par les tisserandes, les femmes contrôlaient la fabrication du vêtement domestique au sein du foyer”, commente Xavier Chaumette, historien de la mode. Le changement se fait sentir dès le xive siècle, lorsque la fabrication tombe sous le joug des tailleurs : “Des pièces pour hommes, fabriquées par les hommes. La femme devient une petite main. Elle est dépendante de l’homme, et, pour elle, le rapport au vêtement se résume à être lingère, mercière ou marchande de mode.”Comment s’inverse alors la tendance ? Par une femme : Rose Bertin, modiste personnelle de Marie-Antoinette, qui fera couler beaucoup d’encre à la cour en devenant l’une des favorites de la reine. “C’est notamment grâce à elle que des femmes d’origine modeste ont eu accès à une professionnalisation au xviiie siècle. Elle a eu un rôle primordial dans l’histoire de la mode, on peut la comparer à Gabrielle Chanel ou Madeleine Vionnet. Elles venaient toutes d’un milieu modeste et ont réussi à gagner une position sociale grâce à la mode”, s’enthousiasme l’historien. Elles ont aussi contribué à la cause de l’émancipation des femmes. En libérant les corps par leurs créations et en s’imposant comme femmes chefs d’entreprise à une époque pétrie de contraintes (doit-on rappeler que les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1944, en France ?), Chanel, Elsa Schiaparelli ou encore Jeanne Lanvin ont ouvert le chemin aux Sonia Rykiel et Rei Kawakubo. Ces pionnières inspirent encore la jeune génération : “Les personnes qui m’ont inspirée, donné envie de faire ce métier, sont toutes des femmes : Vionnet, Madame Grès, Miuccia Prada, Martine Sitbon ou encore Michèle Lamy. Elles renvoient cette image de femmes fortes et indépendantes qui me plaît bien”, nous confie Christelle Kocher, fondatrice du label indépendant parisien qui monte, Koché. 

"En s’imposant comme femmes chefs d’entreprise à une époque pétrie de contraintes, Chanel, Elsa Schiaparelli ou encore Jeanne Lanvin ont ouvert le chemin."

Abattre quelques préjugés

Aujourd’hui, beaucoup de créatrices, telle Vanessa Seward, font le choix de monter leur structure et de se lancer dans l’aventure. L’ère est aux businesswomen, qu’elles mènent leur barque tranquillement mais sûrement ou qu'elles construisent un empire, à l’image de Victoria Beckham: il est loin le temps où le milieu de la mode ricanait des velléités créatives de l’ancienne Spice Girl. Pour Floriane de Saint- Pierre, chasseuse de têtes dans le secteur du luxe et fondatrice du cabinet qui porte son nom, cette mise en avant de talents féminins tient également aux grands groupes du luxe qui ont su faire confiance à des femmes : “Kering a nommé Sarah Burton pour succéder à Alexander McQueen. Elle était dans l’ombre et inconnue du grand public, c’était un pari osé mais juste. Le groupe Richemont a su faire émerger Phoebe Philo chez Chloé alors qu’elle était une inconnue. C’est un message important de voir ainsi de grandes structures faire con ance à des femmes.” Phoebe Philo exerce depuis ses talents chez Céline, sous l’égide du groupe LVMH, où elle continue à faire des étincelles, tout en ayant délocalisé le studio de création à Londres pour être avec sa famille. On se souvient également de l’annulation du défilé de la marque en mars 2012, alors que la créatrice était enceinte de son troisième enfant. Pour Clare Waight Keller, directrice de la création de Chloé depuis 2011, il ne faut pas avoir peur d’abattre quelques préjugés au passage pour s’imposer : “Dans la culture corporate, on a tendance à penser que les hommes ont plus de force pour s’imposer, mais les femmes sont capables de faire le job. Il faut être prêt à faire des compromis, et agir comme on croit souvent que seul un homme le pourrait. C’est difficile, beaucoup de femmes refusent de compromettre ainsi leurs valeurs, mais c’est faisable et important. Chez Chloé, l’entreprise est composée à 80 % de femmes. Et l’ironie est qu’encore aujourd’hui peu arrivent aux postes très élevés.” 

 

Une question de genre ?

L’avantage premier d’une femme créatrice tient évidemment au fait qu’elle peut plus facilement se projeter dans les vêtements, les appréhender de façon concrète. “On apporte un langage de vérité. Même s’il est important d’avoir toujours une part de rêve, on a en tête la notion du quotidien. Il faut être en connexion avec la cliente, sa réalité au jour le jour”, nous explique Vanessa Bruno, dont les créations douces et intemporelles font la joie des femmes depuis vingt ans. Les créateurs hommes ont été, il est vrai, ceux qui ont poussé le plus loin l’image d’une femme fantasmée, à des années-lumière de la réalité. “Les hommes osent souvent aller plus loin dans la création, car ils ne se mettent pas de barrières. Chez un homme, la mode féminine relève souvent du fantasme et n’est pas pensée en termes de contraintes. Je pense notamment à Alexander McQueen ou Christian Lacroix. Coco Chanel ou Sonia Rykiel, par exemple, incarnaient davantage une mode du quotidien”, commente quant à elle Isabel Marant. Elle confesse également être entourée uniquement de femmes dans son studio de création: “Ce n’est pas forcément conscient, mais j’ai plutôt tendance à travailler avec des femmes, j’aime voir leurs réactions par rapport aux vêtements. C’est une question de projection immédiate.” Pour Floriane de Saint-Pierre, le genre n’a pas sa place dans la recherche du meilleur élément possible : “Le talent n’a pas de genre ! Il est en revanche important que la visibilité des talents féminins soit égale à celle des talents masculins, pour que les groupes et marques du luxe puissent toujours faire le choix le plus juste parmi les candidats.” 

"Les créateurs hommes ont été, il est vrai, ceux qui ont poussé le plus loin l’image d’une femme fantasmée, à des années-lumière de la réalité."

Vers un avenir radieux

L’époque est sans conteste propice à l’émergence de talents féminins. Preuve en sont les concours mis en place par des groupes de luxe, des structures placées sous l’égide du ministère de la Culture ou bien encore des marques mainstream. En 2016, ces prix ont tous été remportés par des filles : la Française Johanna Senyk, fondatrice de Wanda Nylon, a décroché le prix de l’Andam, la Londonienne Grace Wales Bonner s’est attiré les faveurs du prix LVMH ou encore l’Anglaise Hannah Jinkins, qui est repartie avec le prix H&M Design Award. En novembre dernier, le groupe Kering remettait une opée de récompenses dans le cadre de sa collaboration avec le London College of Fashion pour une mode éthique et écologique, parrainée par Stella McCartney et la maison Brioni : quatre des cinq prix furent gagnés par des étudiantes. “Cela dit quelque chose, l’époque est sans doute en train de changer. Cela va, j’espère, encourager d’autres jeunes filles à se lancer”, commente Christelle Kocher. “Grâce à ces prix, la visibilité est maintenant sur elles. On ne peut plus dire que le vivier de talents féminins n’existe pas”, ajoute Floriane de Saint-Pierre. Pour Clare Waight Keller, le débat actuel est plus que positif quant à la suite : “Plus on parle des créatrices, plus cela sera facile pour les généra- tions à venir. Notre génération pave le chemin, c’est important de faire ainsi partie du débat et de soulever les bonnes questions.” 

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