Femmes

Gloria Vanderbilt nous quitte, à l'âge de 95 ans

La légendaire socialite, l'une des plus prisées de l’Amérique post world war, proche de Sinatra, Avedon ou Lumet, a vécu mille vies et en a perdu presque autant. Elle a tiré sa révérence hier, à l'âge de 95 ans. L'Officiel s'est plongé dans ses archives et en a ressorti cet article publié en 2013 à son sujet.
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À la télévision française, la scène paraitrait improbable : imaginez une des stars du journalisme inviter de temps à autres sa mère en prime time pour la faire parler de ses acteurs préférés, de ses chagrins ou de sa conception du glamour. Aux Etats-Unis, ces drôles de rendez-vous mère-fils figurent parmi les reality-shows les plus appréciés et les plus touchants de ces dernières années. Il faut dire que les intéressés ne manquent ni de standing ni de background pour s’offrir ce genre de romance familiale. Le fils, c’est Anderson Cooper, golden boy de CNN, super-célébrité chouchoutée par les cercles médiatiques depuis sa couverture passionnée de l’ouragan Katrina. A 45 ans, « the Silver Fox », comme les américains l’appellent, (rapport à son sens de la ruse rhétorique mais surtout à sa chevelure argentée) règne en fleuron de l’« émo-journalisme » - une sorte de vision gonzo-couture du métier qu’il s’est forgée après avoir officié en tant que grand reporter sur les terrains les plus violents des dernières décennies (au Rwanda pendant le génocide, au Sri Lanka après le tsunami, etc.) mais aussi en tant qu’animateur de talk show. La mère, c’est Gloria Vanderbilt, héritière d’une des familles les plus célèbres au monde, dernière icône d’une dynastie qui a son université, son avenue à Manhattan et son nom dans Gossip Girl (la mère du jeune Nate Archibald est une héritière Vanderbilt). En septembre 2011, donc, lorsque Cooper se voit confier le show Anderson Live, c’est sa « mummy » adorée qu’il choisit d’inviter dans l’une des premières émissions. D’abord parce que le seul nom de sa mère suffit à évoquer l’âge d’or du glamour hollywoodien. Aussi parce que Gloria Vanderbilt, si elle est née héritière, a su se réinventer en self made woman et en icône de modernité photographiée par les artistes les plus légendaires du XXe siècle, de Richard Avedon à Annie Leibovitz. Mais surtout, parce que l’Amérique aime les phénix et que, d’une certaine façon, cette super lady du Manhattan huppé est une survivante. Dix ans tout juste après la plus grande catastrophe que les États-Unis aient connue, dans l’intimité des yeux de son fils et face à des milliers d’Américains encore marqués par le deuil, elle est venue parler à la télévision, modestement, de la perte. Elle est venue reconstruire, comme tout le monde. « Tu as survécu à tant de choses, lui rappelle en live Anderson Cooper. A cette bataille juridique quand tu avais 10 ans, à la mort de ton père quand tu étais enfant, à la mort de Carter (le frère aîné d’Anderson Cooper), à celle de papa, ton mari, et à tant d’autres choses encore. (…) Et pourtant, rien de tout cela ne t’a endurcie. Tu es encore et plus que jamais ouverte à de nouvelles expériences, tu es disponible pour perdre à nouveau, pour souffrir à nouveau, pour aimer encore. »

"I have a tremendous appetite for life; the phone rings and your whole life could change"

Une survivante. Il paraît qu’elle rit de ce mot, trop sérieux pour elle. Et pourtant… Les ingrédients étaient peut-être réunis pour faire de sa vie un conte merveilleux, mais les bonnes fées autour du berceau ont parfois manqué au rendez-vous. Héritière d’une fortune estimée à 5 millions de dollars après la mort de son père (elle avait 1 an en 1925), Gloria Vanderbilt connaît ses premières heures de célébrité à 10 ans, dans un procès qui scandalisa l’Amérique des années 1930. A l’époque, les tabloïds ne parlent que de cette « pauvre petite fille riche » terrorisée par le matraquage des flashs, arrachée à sa mère et à « Dodo », sa nurse adorée, pour être placée chez sa tante Gertrude Vanderbilt Whitney – la prestigieuse fondatrice du Whitney Museum of Art. Ce sera chez elle, dans l’univers capitonné de la Up-Society de Long Island, loin des années noires de l’Amérique et à mille lieues de la vie de « dépravée » dont est alors accusée sa mère (elle fait les gros titres pour bisexualité) que la jeune Gloria peaufinera son éducation. Mais l’asphyxie arrive bientôt.

Le succès aussi. À 17 ans, assez déterminée à draguer de la movie-star, elle part en voyage sur la côte Ouest où réside sa mère. On est dans les années 1940, la grande époque de la Métro Goldwyn Mayer. Les icônes s’appellent Judy Garland ou Joan Crawford, et Gloria Vanderbilt, habillée comme son idole de l’époque Rita Hayworth, fait un carton. Des traits souverains légués par sa grande mère chilienne, des yeux bridés dont héritera son fils Anderson Cooper, et un mélange de candeur et d’assurance qui fera dire à son quatrième mari Wyatt Cooper qu’elle est « fraiche comme Blanche-Neige et glamour comme la méchante reine ». Le charme opère d’abord sur Howard Hugues (qui la demande en mariage) mais c’est « The Big Bad Wolf » aka Pat DiCicco, un agent crapuleux et ultra-violent qui l’épouse en 1941 et la bat quelques années. L’instinct de survie de la jeune icône, heureusement, est déjà puissant. Elle s’enfuit pour enchaîner les amours plus ou moins fastes avec les grands noms de l’époque. Avec celui qu’elle surnomme « The Wizard of Oz » aka Léopold Stokowski, grand chef d’orchestre de quarante ans son ainé avec qui elle eut deux fils, (Stan et Christopher). Le mariage est vite éreintant et elle s’en console avec « Zeus » aka Marlon Brando le temps d’une nuit enfiévrée, avec Gene Kelly le temps d’une mini date, et surtout avec Frank Sinatra (à peine séparé d’Ava Gardner, un scandale à l’époque) qui lui promet voyages à Bali et carrière cinématographique en duo. Une période de bovarysme qu’elle raconte en détails dans A Romance Memoir (2004) et qui fait sourire son fils, lorsqu’il se souvient (toujours sur CNN) : « Quand j’étais petit, raconte Anderson Cooper sur son plateau télé, nous avions l’habitude de regarder des vieux films hollywoodiens. Lorsque je demandais à ma mère si elle connaissait tel acteur, elle répondait (il mime un air pénétré et coquin), « ouh… yes… yes ».

Le confident privilégié de toutes ces love-stories à l’époque, c’est le génial et diabolique Truman Capote, dont elle fut l’un des « swans » avec Carol Marcus ou Babe Paley – il appelait ainsi ces jet-setteuses libérées des fifties qui inspirèrent Breakfast at Tiffany’s. Mais le côté ultra-bitchy de Capote et ses nombreuses trahisons l’éloigne, lui faisant préférer la compagnie bienveillante de deux des plus grands photographes de leur génération. Gordon Parks : « C’est difficile de concevoir aujourd’hui à quel point notre amitié pouvait surprendre dans les années 1950 juste parce que j’étais blanche et lui noir », écrit-elle dans A Romance Mémoir. Et Richard Avedon, qu’elle rencontre lors d’une séance photos pour le Harper’s Bazaar et qui lui présente le réalisateur Sydney Lumet lors d’une soirée donnée en l’honneur de Grace Kelly.

Son mariage avec Lumet durera sept ans, jusqu’à ce qu’elle rencontre « l’amour de (s)a vie » en 1960, l’écrivain Wyatt Cooper avec qui elle traverse une période féérique : la naissance de leurs deux fils, Carter et Anderson, l’explosion de sa carrière de designer (elle collabore avec les compagnies de design Hallmarks Card, Martex ou Riegel Textiles), l’acquisition de leur appartement sur la 67e rue - une véritable œuvre d’art luxuriante qui devient vite la succursale des avants gardes en matière de design d’intérieur et l’épicentre des cercles artistico-mondains - , l’intronisation en tant que précurseuse du bohemian chic, la consécration en tant que fashion designer et star du marketing (elle est des premières à comprendre les ficelles du personal branding en apparaissant sur tous les supports promotionnels de sa ligne de jean). Mais les tragédies ne sont jamais loin. En 1978, à 50 ans, Wyatt meurt des suites d’une opération chirurgicale (Anderson n’a que dix ans) et en 1988, l’horreur absolue, son fils Carter, alors âgé de 23 ans, se suicide sous les yeux de Gloria en sautant du quatorzième étage de son appartement. « Sa mort est arrivée en quelques instants et en l’espace d’une fraction de seconde, écrit-elle dans A Romance Memoir, tout ce que je croyais savoir de la beauté, de la logique, de l’espace, du temps, tout ce qui constituait ma réalité a été ébranlée pour toujours. » Quand l’impensable arrive, raconte-t-elle, tout ce qu’il reste, c’est le choix. Choisir ou non de continuer à vivre.

 

Difficile de mesurer la souffrance lorsque l’on voit la Gloria Vanderbilt d’aujourd’hui – le genre de nanny distinguée et sur-péchue qui nous donnerait volontiers un cours d’éducation sexuelle autour d’une tasse de thé. À 88 ans, elle continue de chroniquer sa propre vie dans des livres aux anecdotes bariolées (« Il était le Nijinski du cunilingus (…) Qu’est-ce qu’une femme peut demander de plus ? »), dans des fictions érotiques ou des récits amoureux qu’elle fait relire à son fils au cas où elle aurait laisser passer deux-trois boulettes (« elle est unique, définitivement cool, tout ce qu’elle voudra écrire à son âge me conviendra parfaitement », assure Anderson Cooper). Bref, une lady plutôt punk, qui collectionne chez elle les têtes de poupée, les squelettes de crapauds et tout ce qu’elle a décidé de trouver beau. Même le chagrin. « N’abandonnez pas, n’abandonnez jamais, écrit-elle. Parce que sans la tristesse vous n’aurez pas la joie et que ce sont les deux ensemble qui vous font comprendre que vous êtes vivant ». La vulnérabilité est un choix. Peut-être même un art. C’est Anderson Cooper, en préface du Beau-Livre consacré à sa mère The World of Gloria Vanderbilt (2010), qui l’écrit avec une grâce infinie : « Ma mère est une survivante. Mais elle a toujours refusé de développer une carapace pour se protéger. Elle reste vulnérable. C’est un choix difficile et parfois douloureux. (…) Ça lui coûte, mais elle a réussi. » On cherche plus belle philosophie à diffuser en prime time.

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