L'Officiel Art

Quand Fendi contribue à dévoiler un “autre” Picasso...

A l’heure où les fonds privés constituent un paramètre essentiel voire décisif à la tenue d’expositions d’ampleur et à la restauration du patrimoine culturel, il est intéressant d’observer la constance de certaines Maisons en la matière. C’est le cas de Fendi : emblématique d’un certain style, la griffe fondée à Rome en 1925 a toujours cultivé les affinités avec le monde de la création artistique. Depuis 2013, sa volonté s’exprime via un solide apport financier, tout d’abord destiné à la restauration de la fontaine de Trévi – première des cinq fontaines romaines rénovées grâce à son soutien. Puis, en installant son siège dans le Palazzo della Civiltà Italiana entièrement rénové (2015), elle choisit de consacrer le rez-de-chaussée de l’édifice à la tenue d’expositions librement accessibles, avant de poursuivre sa démarche en accordant, notamment, un soutien triennal à la Galleria Borghese (2017 à 2019). Dans ce cadre, se déroule jusqu’à février prochain une importante exposition des sculptures de Picasso, conçue par Anna Coliva, directrice de l’institution, et placée sous le commissariat conjoint de Diana Widmaier-Picasso. A cette occasion L’Officiel Art a rencontré la petite-fille du maître.
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L’OFFICIEL ART : L’exposition organisée par la Galleria Borghese est la première en Italie dédiée à la sculpture de Picasso : quels liens, personnels et artistiques, le créateur entretenait-il avec ce pays qu’il visite pour la première fois en 1917, dans le cadre d’un voyage à Rome avec Cocteau et Stravinski  ?

DIANA WIDMAIER PICASSO : A cette occasion, Picasso découvre certaines œuvres de l’Antiquité qu’il ne connaissait que via des reproductions ou l’iconographie, tel le groupe du Laocoon, conservé au musée du Vatican. Durant ce séjour, il visite également Naples, Pompeï, Herculanum… et l’on sait, aujourd’hui, combien ce voyage a été décisif dans son œuvre : l’étude des artistes classiques, notamment Raphaël, Michel-Ange, a généré un nouveau souffle dans son travail. Au plan personnel, rappelons que la mère de Picasso, dont il adopte le patronyme, était d’origine italienne : l’étude de la généalogie familiale a d’ailleurs révélé l’existence d’un Matteo Picasso, peintre actif à Gênes au XIXe siècle. A cet égard, nous savons que Pablo Picasso estimait que l’art italien tendait à basculer dans le décoratif, il en était donc moins proche, comparativement à la production allemande ou à celle des pays nordiques. Toutefois, Raphaël restait pour lui l’acmé de la maîtrise du dessin et il nourrissait une immense admiration pour Michel-Ange. Par ailleurs, il faut noter que Picasso a peu voyagé : en effet, il ne se déplaçait que pour des projets d’envergure. L’invitation de Cocteau en 1917 en fait partie car, pour la première fois, l’artiste prenait part à une œuvre théâtrale, ayant pour charge la réalisation des costumes et des décors ; et l’on sait qu’en réalité il est intervenu sur d’autres plans, notamment la conception théâtrale elle-même. Ce premier voyage en Italie est ainsi à forte charge initiatique, du fait également de l’omniprésence des vestiges de l’Antiquité : Picasso étant lui-même un quasi-dieu de l’Antiquité ! Il était parfaitement dans son élément au sein de cette bouleversante juxtaposition d’époques que recèle la ville. Il résidait à l’hôtel de Russie, et avait installé son atelier non loin, Via Margutta.

L’exposition rassemble 56 chefs-d’œuvre réalisés de 1902 à 1961, quels découpage et scénographie ont été privilégiés, quels en sont les temps forts ?
Nous avons souhaité nouer un dialogue entre les œuvres du musée et les pièces de Picasso, sachant qu’elles sont exposées pour la première fois parmi d’autres œuvres, investissant la quasi-totalité des salles. Ceci de façon à ce que le public du musée découvre par la même occasion, et de façon originale, les œuvres de Picasso. Nous avons opéré quelques rapprochements, tout en veillant à la fluidité du parcours et à éviter les parallèles trop attendus. Ainsi, dans la salle abritant la sculpture en marbre Apollon et Daphné du Bernin, nous avons installé une œuvre en métal représentant une femme et un enfant. Le contraste des matériaux est d’autant plus frappant que Picasso n’a jamais fait usage du marbre. Les deux sculptures sont dans le mouvement et une forme de tension : les personnages portant chacun un être, elles illustrent une étonnante prouesse technique. Dans une autre salle, nous avons posé La Chèvre devant le tableau Diane et ses nymphes du Dominiquin, une toile à la charge érotique prononcée. Bien plus qu’une chèvre, elle apparaît ici comme une déesse de la fertilité. Nous avons également sélectionné une merveilleuse tôle découpée : issue d’une collection particulière, elle a été très peu exposée, et apparaît ici en miroir d’un admirable tableau d’Annibale Carrache, Portrait d’un jeune homme riant. Dans la salle Rossi, l’une des plus majestueuses de la Galleria Borghese, abritant un ensemble important de bustes, nous avons choisi de présenter des sculptures monumentales de Picasso. Quant à la salle consacrée aux Caravage, elle accueille une tête de taureau et une nature morte très peu exposée. L’idée étant de montrer des œuvres extrêmement connues – à l’instar de Tête de femme (Fernande) et des sculptures des années 1930 ou les assemblages des années 1950 – avec des œuvres méconnues, très peu voire jamais exposées, appartenant à des collections particulières.

Comment, durant cette période extensive de six décennies, le travail sculptural de Picasso évolue-t-il ?
Au fil des recherches, nous avons établi que la sculpture est vraiment au cœur de son œuvre, elle est un centre névralgique et les résonances dans l’ensemble de son travail sont multiples. La première sculpture modelée est datée de 1902, mais dès l’âge de cinq ans, Picasso découpe le papier, réalise de petites figurines, anime des surfaces planes. Le mouvement, l’idée de plusieurs dimensions sera une constante toute sa vie durant. Il n’a pas suivi de formation de sculpteur ce domaine reste donc pour lui un territoire de liberté où il explore les techniques à l’envi, un peu à la manière de Degas... S’autorisant un geste qu’il n’aurait peut être pas accompli par ailleurs. Toutefois, il a réalisé énormément de dessins d’après sculptures, tout comme à l’école des beaux-arts il a étudié les moulages de sculptures antiques, ainsi, lorsqu’il développe sa propre approche sculpturale, il est assez fascinant d’observer qu’il y a en lui comme plusieurs artistes réunis. Picasso parvient, en effet, à se renouveler régulièrement. Après ses constructions cubiques des débuts, on observe ses Guitares, petites par la taille mais monumentales par leur effet, et très ingénieuses, relevant presque du travail d’un miniaturiste, quand Monument à la mémoire de Guillaume Apollinaire (1928) est une réflexion en format monumental sur le vide et le plein, sur la vie et la mort. Nous montrons également sa dernière sculpture, réalisée en 1967 pour la ville de Chicago. Après cela, Picasso se consacrera exclusivement à la peinture et au dessin.
 

L’œuvre peint de Picasso est plus largement connue que sa sculpture, pourtant abondante, à quelles raisons l’attribuez-vous ?
Picasso était très proche de ses sculptures, il a souhaité vivre avec elles, refusant bien souvent de les exposer, les vendre, ou même les prêter à des musées. Il a eu la présence d’esprit de les faire photographier, notamment par Brassaï. La première grande exposition des sculptures de Picasso a eu lieu de son vivant, en 1967 au Grand Palais, à l’initiative de Jean Leymarie. Après la mort de l’artiste, on a découvert dans son inventaire un grand nombre de sculptures : cela a été une révélation. Le territoire de la sculpture était pour lui une sorte de laboratoire de pensées, c’est l’une des raisons pour lesquelles il ne souhaitait pas s’en séparer.

Des photos d’atelier inédites et des vidéos de remise en perspective historique complètent le dispositif : quelles informations révèlent-elles pour la meilleure compréhension de l’artiste ?
Ces prises de vues d’atelier ont été menées à l’initiative de Picasso, et il est très instructif de les placer en regard des sculptures. Elles provoquent une sorte de vibration, Picasso devenant lui-même son propre commissaire. Il en est ainsi des guitares, dont on voit comment Picasso les avait exposées dans son intérieur et, plus généralement, comment il plaçait ses œuvres autour de lui. Son volume de production était si soutenu que tout cela semble un chaos, avec des œuvres en tous sens mais une étude attentive permet d’observer qu’elles avaient souvent un positionnement très précis. Il en est de même avec les photos de vitrines qui font apparaître les appariements auxquels il procédait entre des œuvres de petite taille et des objets qu’il collectionnait... Cela crée un parallèle intéressant avec l’exposition. Quant aux films, ils dévoilent le processus créateur, comment il choisit tel objet et parvient à obtenir l’équilibre parfait.

 

Anna Coliva, directrice de la Galleria Borghese – à l’initiative de l’organisation de cette exposition inscrite dans le cycle Picasso-Méditerranée initié par Laurent Le Bon –, a ainsi réuni des œuvres de tout premier ordre; quelle en est la provenance : prêts de musées, institutions, collectionneurs ?
Le cœur d’œuvres est formé par le musée Picasso qui a soutenu le projet dès le début ; l’autre moitié est issue de collections particulières du monde entier (Asie, France, Suisse, Suède, Etats-Unis...). Sachant que les collectionneurs et les musées hésitent – à juste titre – à prêter des sculptures : elles sont difficiles à déplacer, à faire voyager, souvent fragiles... Nous sommes donc très satisfaits d’avoir obtenu une réponse positive à nos demandes. Il me semble que les intéressés ont estimé qu’il s’agissait là d’une rencontre inédite, une occasion unique de voir ces œuvres en dialogue. C’est ce qui rend cette exposition encore plus exceptionnelle.

 

Picasso, Sculpture”, jusqu’au 3 février 2019, Galleria Borghese, Piazzale Scipione Borghese, 500197 Rome. Une exposition conçue par Anna Coliva dans le cadre du projet culturel international “Picasso-Méditerranée” initié par Laurent Le Bon, directeur du Musée Picasso-Paris. Commissariat par Anna Coliva et Diana Widmaier-Picasso, avec le soutien de Fendi. Un catalogue sous la direction d’Anna Coliva et Diana Widmaier-Picasso accompagne l’exposition.

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